Mai 2008

Textes publiés en Mai 2008.

Suite 3 de la 2ème conférence donnée au Cénacle de Paris le 1er février 1975. Les premières parties de cette conférence sont à rechercher dans le fichier archives du mois d'avril 2008.

Nous portons en nous le même Dieu que Celui porté par Jésus. La désappropriation de Jésus dans Son Humanité est la celle-là même qui constitue dans la Trinité la personnalité du Verbe...

« Ce mystère de pauvreté qui resplendit au cœur de la Divinité dans la vie des trois personnes divines se répercute donc dans cette nature humaine de Jésus-Christ qui devient apte, par là même, à nous communiquer et à nous révéler Dieu en personne, cela veut dire que nous portons nous-mêmes Dieu au fond de nos cœurs. C'est le même Dieu que nous portons et que porte Jésus-Christ.

La différence entre Lui et nous, c'est que nous, nous sommes absents ! Nous, nous sommes le plus souvent ignorants de cette présence ! Au lieu qu'elle soit la Vie de notre vie, notre grande passion d'amour, nous la désertons, nous refluons vers la surface de nous-mêmes et nous ne percevons plus ce don prodigieux de l'Amour Infini. En Jésus, l'humanité - et c'est là le sens admirable du Credo dit de Saint Athanase - en Jésus, l'humanité est assumée à Dieu, elle est totalement présente à Dieu, elle ne peut plus exprimer que Dieu parce qu'elle n'a plus rien en propre et que sa désappropriation est celle-là même qui constitue dans la Trinité divine la personnalité du Verbe.

Car, selon la profondeur des définitions conciliaires, il n'y a pas de confusion entre la nature humaine et la nature divine en Jésus, la nature humaine demeure ce qu'elle est, c'est sous l'aspect de la personnalité divine que la nature humaine de Jésus est assumée à Dieu, c'est-à-dire, encore une fois, est assumée à la communication de la pauvreté divine.

Donc le Christ est l'être humain - si l'on considère son humanité comme la plus dépouillée qui fut jamais, d'un mouvement d'ailleurs indépassable puisqu'il est impossible d'être moins possesseur de soi que d'être simplement le sacrement à travers lequel l'autre divin dit "je"et "moi ! C'est évidemment Lui qui porte la communication la plus totale, la plus profonde qui puisse être faite de l'amour de Dieu à la création.

Si Dieu ne pouvait pas créer un Dieu, Il serait contradiction entre ces deux termes (1) (il y aurait contradiction entre la création et l'amour de Dieu, Dieu ne pouvant pas aimer un être créé). Il pouvait justement communiquer cette générosité infinie, il pouvait communiquer cette désappropriation absolue qui fait de l'Humanité de Notre-Seigneur un accueil universel à toute l'humanité et à tout l'univers. Il peut être "chez Lui", comme on l'a dit magnifiquement, à l'intérieur des autres, parce qu'Il n'a rien en propre et qu'il ne peut s'approcher des autres que dans l'agenouillement du lavement des pieds, c'est qu'il ne peut les aborder que pour leur communiquer cette liberté infinie qu'il est dans la désappropriation totale qui constitue Sa personnalité.

Dieu ne peut être - je le disais il y a un instant - qu'une expérience humaine, je veux dire un événement de notre vie, autrement, il n'y aurait pas de contact entre Lui et nous.

Eh bien l'événement Christ - autant que les mots le peuvent exprimer, c'est que ce Dieu caché en nous peut enfin, sans se limiter, dire 'je' et 'moi' à travers une humanité qui ne s'appartient plus et qui n'est que le sacrement des vivants, et inséparable, où la Divinité en personne se communique.

Il me semble important d'envisager cette émergence : nous sommes tous en marche vers Dieu et, chaque fois que Dieu devient un événe­ment de l'histoire, à travers un prophète, à travers un génie, à travers un saint, chaque fois que Dieu devient un événement de l'histoire, c'est déjà une espèce d'incarnation, c'est-à-dire que l'être humain s'efface dans cette lumière et le Visage de Dieu transparaît à travers lui.

La Révélation dans le Christ est suprême parce que la désappropriation est radicale et qu'elle ne peut pas être dépassée. L'humanité de Notre-Seigneur est celle qui n'a rien, qui ne possède rien, qui est entièrement offerte et donnée pour être l'instrument éternel de cette communication.

Dieu, donc, est entré dans l'histoire par une histoire humaine, et l'histoire de Jésus-Christ se centre, trouve enfin son sens et son sommet, dans cette désappropriation absolue.

Le théologien Charles Dodd, qui a un sens si remarquable des nuances, qui est un historien si scrupuleux et si discret, qui aborde le problème évangélique avec tant de respect et tant d'amour, souligne justement que, pour la première génération chrétienne, Jésus, c'est l' « eskaton », c'est le dernier événement, c'est Lui qui divise l'histoire en deux, avant et après Lui, Il est l'événement définitif parce qu'il est indépassable et - si j'ai bien compris sa pensée - l'eschatologie pour lui ne se situe pas en avant, je veux dire à la fin du monde, mais dans le présent même du Christ. C'est cela l'événement attendu et annoncé par toutes les prophéties, et qui devient enfin actuel.

Il y a ici plus que Jonas, il y a ici plus que Salomon. "Bienheureux les yeux qui voient ce que vous voyez ! " Personne, s'il n'est pas prêt à se séparer de tout ce qu'il aime, personne, s'il préfère quelqu'un à Moi, n'est digne de Moi ! " C'est-à-dire que Jésus se présente justement comme l'événement définitif, parce qu'il est la présence de Dieu suprêmement communiquée et qu'il ne serait l' être davantage que de s'annoncer personnellement à travers toute cette nature humaine qui est le sacrement à travers lequel Dieu se révèle.

Il est certain qu'à mesure que notre recherche de nous-mêmes, à mesure que la quête de l'homme en nous dans le cours de notre vie, dans la mesure où nous percevons les difficultés, nous avons à triompher, et encore très sporadiquement, à des instants très brefs, à triompher de notre moi possessif qui est au premier chef anti-personnel, nous sentons mieux le privilège et la splendeur de cette humanité qui, au contraire, ne peut plus dire 'moi', cette humanité dont le moi est Dieu, qui est jetée en Dieu, emportée dans la vague qui, éternellement, jette le Fils dans le sein du Père.

Jésus ne nous aurait jamais révélé la Trinité comme Il l'a fait s'il ne l'avait pas vécue, s'il n'était pas enraciné dans l'intimité divine, si son moi enfin n'était la personnalité même du Fils qui est un regard éternel vers le Père.

Voilà le salut : s'il s'agit d'être sauvé, c'est de cela qu'il s'agit : d'être sauvé, de ce moi fallacieux qui emprunte les apparences de la personnalité pour l'empêcher de naître.

La grande catastrophe, donc, de la création raisonnable, c'est-à-dire au sein des créatures intelligentes dont nous faisons partie, la grande catastrophe, c'est justement cette claustration en soi-même qui stérilise la vie et annule l'exercice de l'esprit, cette claustration dont nous avions besoin d'être délivrés et c'est le cas plus que jamais aujourd'hui ! C'est la délivrance de cette obsession d'un moi narcissique qui nous asphyxie, pour retrouver l'espace illimité d'une liberté qui jaillit d'un don qui constitue la personnalité elle-même.

Bien sûr le Christ ne pouvait pas dire ces choses en autant de paroles, Il se situait dans son milieu dont le monothéisme était solitaire et non pas trinitaire. Il fallait qu'il prenne contact avec ses auditoires à travers leurs aspirations, à travers leurs rêves, à travers leurs erreurs mêmes. Il fallait qu'il se campe - comme il l'a fait en chassant les vendeurs du Temple - comme un prophète, comme quelqu'un qui a un message divin à délivrer, mais il était impossible qu'il proclame qu'il était le Verbe Incarné et l'humanité assumée personnellement à Dieu, cela n'aurait jamais été compris et, si cela l'avait été, il aurait été immédiatement lapidé et sa mission réduite à néant.

Il fallait peu à peu ouvrir les esprits, solliciter les cœurs et surtout dans l'action, dans cet acheminement vers la mort à travers une effroyable agonie. Il fallait révéler les profondeurs de Dieu, il fallait enlever de l'esprit de ces hommes l'idée que Dieu avait, avant tout, la puissance sur laquelle ils pouvaient compter pour être délivrés de leurs ennemis terrestres, il fallait qu'ils comprennent que le Royaume était au dedans, que le Royaume, c'était Lui-même, cette Présence de Dieu au milieu des hommes, pour devenir intérieure à chacun. Il n'y a pas de doute que c'est à partir de cette donnée, à partir de cette découverte, que l'Eglise, je veux dire la communauté apostolique, s'est fondée. »

(À suivre)

Suite et fin de la 2ème conférence de M. Zundel donnée au Cénacle de Paris le 1er février 1975.

Le salut consiste à être sauvé de tout ce qui nous empêche d'exister réellement...

« Rien n'est plus pathétique, au fond, quand on relit les Actes des Apôtres et les épîtres de Saint Paul, qui sont les premiers documents chrétiens à nous être accessibles, rien n'est plus saisissant que de voir ces juifs de naissance, ancrés dans le monothéisme solitaire le plus absolu, faire porter toute leur confiance et toute leur adoration sur Quelqu'un avec lequel ils avaient vécu, bu et mangé, comme dira Pierre, un contemporain, comme pourrait dire Paul bien qu'il ne L'ait jamais rencontré avant l'apparition de Damas.

Ils ont donc transféré sur cette humanité de Jésus-Christ tout ce que la piété la plus profonde peut donner à Dieu, c'est que, justement, le mystère de Jésus s'était imposé à eux comme la transparence la plus absolue à la Présence de Dieu dans la désappropriation la plus radicale de sa nature humaine assumée par Dieu et subsistant dans la personnalité même du Fils éternel.

Bien sûr on ne peut s'approcher de cette expérience qui est au cœur du Nouveau Testament et se prolonge dans la méditation ecclésiale des grands conciles admirables qui ont vraiment accompli une méditation qui vous fait pénétrer au cœur de l'Evangile, on ne peut s'approcher de ce mystère, aussi magnifiquement qu'il ait été exprimé, sans le ressentir, sans l'expérimenter à son tour.

Celui qui n'a pas perçu les dégâts du moi possessif, celui qui n'est pas séduit par ce problème de l'impossibilité de l'homme d'atteindre à lui-même et d'atteindre aux autres tant qu'il reste enfermé en lui-même, celui qui ne fait pas cette expérience comprendra difficilement quel est l'apport unique de Jésus au cœur de l'histoire et pourquoi c'est justement sa présence qui divise l'histoire en deux: avant et après.

C'est pourquoi le seul témoignage que nous puissions apporter au Christ, j'entends le seul témoignage efficace, ce n'est pas celui des discours - encore que les discours soient dignes de respect - ce n'est pas celui de la recherche - encore qu'elle soit nécessaire - mais c'est celui de nos vies.

Si nous arrivons à cette désappropriation, du moins si nous la poursuivons, si elle ne cesse de nous inspirer, si nous essayons de ne pas l'éteindre ni en nous ni dans les autres, nous créons forcement une certaine contagion de lumière et d'amour qui est la seule introduction possible au mystère de Jésus.

Le peu que je viens d'en dire peut constituer une invitation tout au moins à la désappropriation de nous-mêmes et je crois qu'il était utile de rappeler qu'il y a justement ces deux versants dans l'approche du mystère : ou bien Il est descendu du Ciel, ou bien l'humanité en Lui a été assumée par Dieu.

Lorsque nous vivons au sein même de l'histoire humaine, comme nous le faisons inévitablement et que nous cherchons un moyen de rallier tous ces êtres humains, nous éprouvons notre totale impuissance. Lequel d'entre nous pourra se flatter d'arrêter la guerre, de l'avoir arrêtée, de l'avoir prévenue et empêchée, justement parce qu'aucun de nous ne porte en lui à ce degré cette puissance de dépouillement qui fait de l'humanité de Jésus-Christ un espace infini où le monde entier est accueilli et comblé.

Nous pouvons donc donner au nom de "Sauveur" un contenu très actuel et très précis : il s'agit d'être sauvés de ce qui nous empêche d'exister réellement dans notre dimension humaine, et Il peut justement nous apporter cette délivrance parce qu'il est le plus pauvre des pauvres et que jamais une désappropriation semblable n'a pu s'accomplir ni ne le pourra dans la vie, mais c'est en Lui justement que l'unité humaine doit se réaliser parce qu'il est apte à l'accomplir n'ayant en propre que cette pauvreté qui Le désapproprie de Lui-même et Le rend intérieur à chacun de nous.

C'est donc le secret que nous avons à découvrir en relisant le Nouveau Testament, en n'oubliant pas que cette révélation du Seigneur se fait par étapes, qu'elle suppose une adaptation constante aux auditoires auxquels la parole de Jésus s'adresse, et que ce n'est qu'au tout petit cercle des disciples - et encore l'entendront-ils mal - que Jésus laisse entendre qui Il est, tout ce qu'il est. Il faudra la catastrophe de sa Passion et la Crucifixion, et la résurgence de son être dans la Résurrection pour que, enfin, les disciples se rendent compte qu'ils avaient cheminé avec Dieu et qu'Il était leur compagnon de route vers cet Emmaüs où Il nous attend dans la fraction du Pain. »

(Fin de la 2ème conférence)

Suite 2 de la 4ème conférence de M. Zundel donnée au Cénacle de Paris le 2 février 1975.

Est-ce que dans notre psychisme on ne peut pas retrouver toutes les étapes de l'évolution ? Le problème de notre choix a une dimension cosmique, il engage tout l'Univers.

(Reprise) :

« Il est de toute évidence que, si nous ne sommes pas dans tout notre être orientés vers Dieu, vers ce Dieu plus intime à nous-mêmes que le plus intime de nous-mêmes, si nous ne sommes pas en relation avec Lui, si nous ne sommes pas un regard vers Lui, il est de toute évidence que nous n'arriverons pas à surmonter toutes ces impulsions au fond de nous-mêmes ! Elles ne peuvent réaliser leur unité, elles ne peuvent s'harmoniser que dans la mesure où elles subissent l'attraction d'un moi oblatif qui les fait toutes converger dans une offrande d'amour à l'éternel Amour. »

(Suite du texte) :

« Mais quel est le fond de ces impulsions ? Qu'est-ce qui les constitue? Il me semble qu'il y a là une donnée cosmique et je me demande - c'est une question que je pose - si l'on ne pourrait pas dire à propos de notre psychisme, comme on le dit à propos de notre physiologie, comme on dit en effet que le foetus récapitule en quelque sorte toute la phylogénèse, toute l'histoire de la vie à travers son ascension vers l'homme, est-ce que, dans notre psychisme, on ne retrouverait pas aussi toutes les étapes de cette évolution ? J'entends : est-ce que l'animal le plus primitif n'est pas au fond de nous-mêmes ? Et tous ces développements à travers tous les rameaux de la vie animale, tout cela n'est-il pas en nous comme un appel ? N'y a-t-il pas des comportements humains qui rappellent des comportements animaux et qui semblent, justement, indiquer qu'en nous demeurent certaines fixations, certaines empreintes de ce développement de la vie jusqu'à l'homme ?

En tous cas il est certain qu'il y a une puissance cosmique ou des puissances cosmiques qui s'agitent au fond de nous-mêmes et que certaines pulsions ont la force et le caractère irrationnels des forces de la nature quand elles ne sont pas ordonnées par l'esprit.

Il y a des tempêtes, il y a des convoitises, il y a des cruautés, il y a des sadismes, il y a des perversions, il y a des vertiges, qui paraissent indiquer que nous sommes les porteurs d'un cosmos dont nous avons la responsabilité, que nous avons la mission d'achever, mais qui peut nous faire basculer dans les ténèbres si notre être tout entier n'est pas orienté vers la lumière et l'éternel Amour.

Il n'y a aucun doute en tous cas, dans la mesure où nous sommes prisonniers de notre moi possessif, que nous sommes fascinés par les impulsions qui "grouillent" au fond de nous-mêmes et qu'elles sont insurmontables à certains moments, insurmontables si on ne dépasse pas l'horizon naturel, si on ne dépasse pas le donné, si on n'aboutit pas à ce don qui fixe la vie dans le cœur de Dieu.

Tout ce qui est dans le monde, dit Saint Jean dans sa première épître, est convoitise de la chair, convoitise des yeux ou orgueil de la vie. L'homme, à certains moments, est tout sexe ! À certains moments, il est toute ambition, toute cupidité ou tout orgueil, et il semble qu'il ne puisse aucunement résister à ces sollicitations s'il demeure seul avec lui-même, s'il ne fait pas cette trouée de lumière vers la Présence qui l'attend au plus intime de lui. Tout cela pour dire seulement que le problème de notre choix a une dimension cosmique, il engage tout l'univers et, en raison de cela même, la solution en est extrêmement difficile !

Que tout cela ne soit pas des rêveries seulement, que tout cela ne soit pas qu'hypothétique, nous en avons la certitude lorsque nous voyons saint Paul justement, comme je le rappelais ce matin, nous parler de cette création qui attend dans les gémissements la révélation de la gloire des fils de Dieu.

Donc Saint Paul lui-même solidarise le devenir de l'univers avec celui de l'homme, et il nous indique de la façon la plus profonde et la plus émouvante que nous sommes enracinés dans ce cosmos et que nous avons à l'assumer, à l'accomplir jusqu'à ce qu'il devienne ce que Dieu veut, c'est-à-dire qu'il entre dans la lumière trinitaire et qu'il s'accomplisse en une pure offrande d'amour.

Le mal, c'est donc finalement d'être livré, de s'abandonner à ces impulsions cosmiques, irrationnelles, à ces automatismes ténébreux, alors qu'on est appelé à être libre, c'est-à-dire à réaliser en soi-même une dimension infinie en étant revêtu de la présence divine qui est le fondement, l'unique fondement, de notre dignité.

Mais comment pratiquement trouver une issue créatrice lorsqu'on est dans le pétrin, lorsqu'on est dans le feu même de la tentation, comment en sortir ? Car elle peut fondre sur nous avec une telle puissance et une telle immédiateté que nous n'avons presque plus la possibilité de nous retourner.

Tous les crimes humains, tous ceux qui se commettent tous les jours, on disait hier ou avant-hier à la radio qu'il y avait un assassinat en Italie toutes les 8 heures, toutes les 8 heures ! On disait qu'au mois de janvier en Italie, il y avait déjà eu 8 rapts, que le rapt devient une industrie, que, pour se faire de l'argent, on ne recule devant rien, que la vie humaine, c'est zéro ! Ce qui importe, c'est le fric ! Tout cela, ce sont des hommes qui l'accomplissent ! Comment peuvent-ils accomplir de telles actions sinon parce qu'ils sont envahis par ces ténèbres et qu'ils n'ont sans doute pas le goût d'en émerger, qu'ils n'ont jamais peut-être rencontré une issue, qu'ils n'ont peut-être jamais rencontré le visage de l'éternel Amour imprimé dans leur cœur. »

(À suivre)

Début de la 4ème conférence donnée par M. Zundel au Cénacle de Paris le 2 février 1975. L'avant-dernière conférence de Zundel avant l'attaque qui lui sera fatale.

Il y a une communion des saints, une solidarité de tous les êtres de l'Univers...

« Toute âme qui s'élève élève le monde entier », c'est la formule admirable d'Elisabeth Leseur qui nous introduit dans la communion des Saints. Symétriquement, on peut dire, « toute âme qui s'abaisse abaisse le monde », et cette formule nous introduit dans la communion des ténèbres.

Il y a une communion des Saints, il y a une solidarité de tous les êtres de l'univers, à tel point qu'une décision prise dans le secret de notre conscience se répercute sur toute l'humanité, sur toutes les humanités, sur tout l'univers, sur toute l'histoire avant et après nous.

Chacun de nous peut entrer par le choix même qu'il fait de lui-même s'il s'ouvre à la lumière, chacun de nous entre dans cette communion des Saints et accomplit, d'une certaine manière, une fonction angélique, c'est-à-dire qu'il devient pour les autres une présence et un ferment de libération, mais chacun de nous, en revanche aussi et malheureusement, chacun de nous, dans la mesure où il s'enracine dans le moi possessif, chacun de nous projette ses propres ténèbres sur toute l'humanité et sur toute la création, et accomplit par là même une fonction démoniaque.

Il y a donc - je me répète, mais je crois que cela a de l'importance - il y a donc chez toute créature douée d'intelligence cette possibilité d'accomplir une fonction angélique ou une fonction démoniaque. Nous sommes tous, à cet égard, selon le choix que nous faisons de nous-mêmes, des anges ou des démons ! Et, comme nous sommes enveloppés d'ailleurs par des êtres supérieurs à nous - selon le témoignage des Ecritures et très spécialement du Nouveau Testament - ces créatures spirituelles sont naturellement investies de la même possibilité angélique ou démoniaque selon le choix qu'elles ont fait d'elles-mêmes.

Ce qui ressort de cela d'abord, c'est qu'aucune créature n'a été créée ange dans le sens d'une sainteté accomplie, toute créature a été appelée à faire le choix d'elle-même et, si elle s'est fixée dans le bien, c'est parce qu'elle l'a voulu. Et aucune créature n'a été créée démoniaque ! Si elle exerce cette fonction, si elle répand ses ténèbres, c'est dans la mesure où elle l'a choisi en s'enracinant dans son moi possessif, c'est donc une sorte d'attribut pour tous les êtres spirituels de pouvoir faire rayonner la lumière ou de répandre la nuit.

Comme nous sommes investis à la fois par les influences lumineuses et par ces appels des ténèbres, notre champ d'action et notre possibilité de choix s'en trouvent immensément accrus, c'est-à-dire que notre solidarité avec tout l'univers spirituel et tout l'univers matériel, enfin toute la création, en est d'autant plus profondément affirmée.

Nous portons le fardeau les uns des autres, nous sommes responsables les uns des autres et nous subissons le contrecoup de l'action de tous ceux qui nous entourent, de tous ceux qui, étant doués d'une nature spirituelle, sont capables d'un choix qui les détermine positivement ou négativement.

Retenons ceci qui est important : Dieu n'a pas créé les démons comme tels, le diable comme tel, Il n'a pu créer que des esprits doués d'une liberté créatrice qui devait s'exercer selon le choix qu'ils avaient à faire d'eux-mêmes.

Ceci n'implique pas que nous soyons - bien qu'enveloppés de toutes ces influences de lumière et de ténèbres - ceci n'implique pas que nous soyons par là même sur-déterminés et que nous ne puissions pas accomplir notre choix personnel, nous avons précisément à l'accomplir dans cet immense contexte où toute la Création est concernée.

Il reste donc que, quel que soit l'empire des bons anges sur notre vie ou quelles que soient les agressions des anges déchus sur notre existence, nous restons les arbitres de nous-mêmes, et que notre destin, c'est à nous de le fixer en prenant conscience de toutes les données qui sont en nous ! Par là donc, je veux écarter cette sorte de fatalité qui voudrait que, sous l'empire des influences extérieures à nous, notre choix soit entravé et notre responsabilité diminuée.

Si le Christ a fait un tel cas de nous, si Il a établi cette équation entre Sa Vie et la nôtre, si Il a pesé dans la balance notre vie à l'égal de la sienne dans la balance de Son Amour, c'est que nous avons donc des possibilités infinies qui mettent en question, comme le choix de toutes les créatures spirituelles, le sens même de la création et le règne de Dieu dans l'univers.

Si donc finalement le problème se réduit à notre choix personnel, comment se fait-il que ce choix ne soit pas toujours dans le sens de la lumière ? Pourquoi sommes-nous si souvent esclaves de nos déterminismes ? D'où vient le mal en nous ? Comment s'introduit-il dans notre existence ? Comment y consentons-nous ? Il semble que ce soit par ce fait que nous restons enfermés dans ce moi possessif et que nous devenons ou plutôt que nous sommes possédés par nos possessions.

Il est de toute évidence que, si nous ne sommes pas dans tout notre être orientés vers Dieu, vers ce Dieu plus intime à nous-mêmes que le plus intime de nous-mêmes, si nous ne sommes pas en relation avec Lui, si nous ne sommes pas un regard vers Lui, il est de toute évidence que nous n'arriverons pas à surmonter toutes ces impulsions au fond de nous-mêmes ! Elles ne peuvent réaliser leur unité, elles ne peuvent s'harmoniser que dans la mesure où elles subissent l'attraction d'un moi oblatif qui les fait toutes converger dans une offrande d'amour à l'éternel Amour. »

(À suivre)

Suite 3 de la 4ème conférence de M. Zundel au Cénacle de Paris le 2 février 1975.

Cet immense débat avec nous-même concerne finalement la vie de Dieu...

« La vie est difficile justement parce qu'elle est une richesse incommensurable. Il est difficile de la vivre honnêtement, sincèrement, authentiquement, il est difficile de ne pas tricher, de ne pas s'enfermer dans une classe, dans une catégorie, de ne pas sombrer dans un pharisaïsme inconscient où l'on se rend justice à soi-même parce qu'on n'est pas comme le reste des hommes.

Il semble certain en tous cas que la seule issue, ce soit de regarder vers ce Dieu qui ne cesse de nous attendre au plus intime de nous-même, c'est ce regard vers Lui qui nous délivre du regard sur nous, ce regard sur nous qui nous empoisonne, qui nous emprisonne et nous livre à l'automatisme de toutes ces forces cosmiques que j'évoquais il y a un instant ! La seule manière d'en émerger, c'est ce regard vers Lui.

On voit bien dans l'Evangile, dans cette page extraordinaire où la prostituée inonde les pieds de Jésus de ses larmes dans l'offrande totale de son amour, on voit bien que ce qui la convertit radicalement et l'a rendue, comme dit François de Sales, archi-vierge, c'est qu'elle a cessé de se regarder et qu'en Le regardant, elle est entrée dans le règne de la Lumière et de l'Amour.

C'est vrai de la Samaritaine aussi : Notre Seigneur ne lui demande pas de se reconnaître possédée d'un démon ! Il l'attire vers Lui, Il lui révèle la source qui jaillit en vie éternelle au fond d'elle-même, Il l'amène à reconnaître ce Dieu qu'elle porte en elle, elle est sauvée parce que justement elle ne se regarde plus.

Et de même la femme adultère est invitée, absoute par Lui, absoute parce qu'elle a été jusqu'au fond de la honte et qu'elle n'a pu compter que sur cette protection imprévisible et magnifique de Celui qui a pu dire : "Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre !" Elle aussi est retournée, c'est-à-dire tournée vers Lui et donc sauvée d'elle-même.

Je ne cesse de dire que, dans la confession sacramentelle, toutes les fautes qu'on puisse reconnaître, ce ne sont pas elles qui constituent le mal ! Le mal radical, c'est cette rupture avec Dieu, c'est cette séparation d'avec Lui, c'est cette retombée en nous-même, car le bien, c'est Quelqu'un, le bien, c'est Lui ! Le bien est vivant ! Et le mal c'est l'absence, c'est la solitude terrible, justement parce qu'on n'est plus en contact avec la Source de Vie au plus intime de soi. A partir de là tout est possible, mais l'homme qui n'est plus en contact avec Dieu est forcément livré à lui-même et entraîné par toutes les forces obscures qui le sollicitent.

Il est donc finalement une seule manière d'émerger, c'est ce regard vers Dieu qui est là sur le rivage comme le Seigneur dans la dernière scène de l'évangile de Saint Jean : Il est là, Il attend, Il accueille, Il appelle, Il aime ! Si on Le regarde, on émerge de la tempête et on arrive nécessairement à bon port. Si bien que, finalement, le seul chemin vers une libération authentique dans notre vie quotidienne, c'est ce regard constamment repris sur Dieu qui habite en nous, qui habite également dans les autres et dans toute créature.

Si nous pouvons redécouvrir ce visage, nous sommes sauvés de nous-mêmes, et la tentation avec tout son tumulte finit par s'apaiser, parce que nous ne lui donnons pas prise dès que nous nous sommes cachés en Dieu en prenant, comme dit Saint Augustin, la fuite en Dieu : "Es-tu tenté de fuir loin de Dieu ? Prends la fuite en Dieu. "

C'est cela, au fond, la seule pureté, la seule pureté radicale, la seule liberté authentique, ce regard vers Lui qui nous suspend à Son Amour et nous empêche d'être possédés par nos possessions, car la pire possession, ce n'est pas la possession démoniaque, c'est cette possession de nous-mêmes par nous-mêmes, cette complaisance incestueuse où le moi possessif replié sur lui-même essaie de savourer sa fausse autonomie ! Et nul ne peut être délivré d'une telle possession si justement il ne regarde pas dans la direction de Dieu, en sorte que l'effort que nous avons constamment à reprendre, c'est celui-là, un effort de recueillement, un effort d'attention à la présence de Dieu pour redécouvrir Son Visage et être libérés de nous-mêmes.

C'est sûr qu'il y a une espèce de cercle vital : celui qui a entrevu cette issue est naturellement porté à la redécouvrir, celui qui ne l'a jamais entrevue, on peut dire qu'il n'est pas encore amené à lui-même, qu'il n'est pas encore entré dans une vraie dimension de son humanité ! Et peut-être ce qui nous parait criminel chez lui n'est-il qu'un acte sous-humain et en est-il seulement irresponsable.

En tous cas, dès qu'on prend conscience qu'on a une responsabilité, on ne peut l'exercer que comme une réponse d'amour à donner à Quelqu'un qui ne cesse de nous attendre. D'ailleurs - et c'est là la pointe la plus fine de cette méditation - il est clair que tout ce débat en nous, ce débat cosmique où tout le passé du monde nous assaille, où nous avons à récapituler l'évolution de tous les êtres pour les achever dans la ligne de l'Amour, cet immense débat où nous portons le monde sur nos épaules concerne finalement la vie de Dieu, je veux dire la réalisation de ce dessein d'amour qui jaillit de la Trinité divine dans une communication d'elle-même qui appelle toute créature à la vie nuptiale qui l'introduira au cœur de la Trinité divine. »

(À suivre)