Juin 2008

Textes publiés en Juin 2008.

Il ne s'agit pas de faire de Zundel un nouveau Messie, d'autres ont pu avoir parlé avant lui ou en même temps que lui dans le même sens ? Mais c'est lui qui l'a fait le plus clairement et de la façon la plus développée. Pour poursuivre le discours d'hier je crois qu'on peut aller jusqu'à dire que l'homme vraiment intelligent, celui qui lit à l'intérieur des « choses », s'il est vraiment homme, ne peut qu'embrasser la foi chrétienne, en un sens il n'est donc plus libre de le faire. Son intelligence des « choses » le contraint à le faire.

Il faut retranscrire encore ici les paroles de Paul dans l'épître aux Romains au premier chapitre (dans la traduction Crampon) : « Voici que du ciel en effet se révèle la colère de Dieu contre toute impiété et toute injustice des hommes qui détiennent la vérité captive de l'injustice, car ce qu'on peut connaître de Dieu, est parmi eux manifeste : Dieu le leur a manifesté. Depuis la création du monde en effet ses (attributs) invisibles deviennent par ses œuvres visibles à l'intelligence, sa puissance éternelle comme sa divinité, aussi sont-ils inexcusables puisque, connaissant Dieu, ils ne l'ont ni glorifié ni remercié comme Dieu ! Au contraire ils se sont perdus en de vaines pensées et leur cœur inintelligent s'est enténébré. Se flattant d'être des sages ils sont devenus fous, et à la gloire de Dieu immortel ils ont substitué des images représentant l'homme mortel, des images d'oiseaux, de quadrupèdes et de reptiles.

Voilà pourquoi Dieu les a livrés, avec les convoitises de leur cœur, à l'impureté pour qu'en eux soient déshonorés leurs propres corps, eux qui ont échangé la vérité divine pour le mensonge et qui ont adoré et servi la créature au lieu du Créateur, Lequel est béni éternellement. Amen

C'est pourquoi Dieu les a livrés à des passions infamantes (celles de l'homosexualité) ... »

Il y a donc possibilité pour les hommes d'emprisonner la vérité, et c'est très grave, cette gravité étant signifiée par la colère de Dieu. Ils se sont perdus en de vaines pensées et en eux l'intelligence du cœur, celle qui découvre Dieu comme Amour, s'est enténébrée, et ils sont devenus fous.

Il n'y a aucune raison de penser que cela n'est pas d'actualité aujourd'hui, voire beaucoup plus encore qu'au temps de Paul. Dans l'Evangile d'aujourd'hui (9ème dimanche) le Seigneur parle d'hommes qui ont chassé des démons et fait des miracles et pourtant sont des inconnus pour le Seigneur ! (1)

...Les œuvres de Dieu sont, pour tout homme intelligent, encore plus visibles aujourd'hui qu'au temps de Paul. Les développements inouïs de la science, et de ses applications techniques apparaissent comme prodigieuses depuis seulement quelques décennies. Une véritable explosion dont nous sommes sans doute très loin de voir la fin. Qu'on pense seulement que ce qui est porté maintenant sur n'importe quel site du net, est immédiatement connaissable à l'autre bout du monde, c'était inimaginable il y a seulement quelques décennies !

Note (1) : L'Evangile de ce 9ème dimanche nous surprend, il y a de quoi nous inquiéter et pourtant le Seigneur ne dit pas cela pour nous inquiéter mais pour nous enjoindre en quelque sorte de fuir le mal, sous toutes ses formes, et la meilleure façon de l'éviter, c'est... de faire sans cesse le bien.

Récollection donnée par M. Zundel au Cénacle de Genève le 4 février 1973. Elle commence par la célébration de la Messe avec les lectures suivantes et l'homélie. Trois conférences viendront ensuite.

Lecture de la première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens, (16, 23) :

« Frères, si j'annonce l'Évangile, je n'ai pas à en tirer orgueil, c'est une nécessité qui s'impose à moi, malheur à moi si je n'annonçais pas l'Évangile ! Certes, si je le faisais de moi-même, je recevrais une récompense du Seigneur, mais je ne le fais pas de moi-même, je m'acquitte de la charge que Dieu m'a confiée. Alors, pourquoi recevrai-je une récompense ? Parce que j'annonce l'Évangile sans rechercher aucun avantage matériel, ni faire valoir mes droits de prédicateur de l'Évangile.

Oui, libre à l'égard de tous, je me suis fait le serviteur de tous afin d'en gagner le plus grand nombre possible. J'ai partagé la faiblesse des plus faibles pour gagner aussi les faibles. Je me suis fait tout à tous pour en sauver à tout prix quelques-uns. Et tout cela, je le fais à cause de l'Évangile, pour bénéficier, moi aussi, du salut. »

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (1, 29-39) :

« En quittant la synagogue de Capharnaüm, Jésus, accompagné de Jacques et de Jean, alla chez Simon et André. Or, la belle-mère de Simon était au lit avec de la fièvre. Sans plus attendre, on parle à Jésus de la malade. Jésus s'approcha d'elle, la prit par la main et la fit lever. La fièvre la quitta, et elle les servait.

Le soir venu, après le coucher du soleil, on lui amenait tous les malades, et ceux qui étaient possédés par des esprits mauvais. La ville entière se pressait à la porte. Il guérit toutes sortes de malades, il chassa beaucoup d'esprits mauvais et il les empêchait de parler parce qu'ils savaient, eux, qui il était.

Le lendemain, bien avant l'aube, Jésus se leva. Il sortit et alla dans un endroit désert, et là il priait. Simon et ses compagnons se mirent à sa recherche. Quand ils l'ont trouvé, ils lui disent : «Tout le monde te cherche.» Mais Jésus leur répond : « Partons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame la Bonne Nouvelle, car c'est pour cela que je suis sorti. » Il parcourut donc toute la Galilée, proclamant la Bonne Nouvelle dans leurs synagogues, et chassant les esprits mauvais. »

Homélie.

« La proclamation de l'Evangile, aujourd'hui, pose un immense problème parce que le christianisme a été d'une part souvent solidaire des classes les plus favorisées, et que, d'autre part, dans les pays neufs, l'Evangile a été souvent le compagnon de la colonisation, mieux encore, à cause d' une sorte de compromis extrêmement périlleux, parce que d'un côté, on a associé le christianisme avec la prospérité matérielle, avec la fortune, avec la grandeur humaine, et que, d'autre part, on a associé le christianisme avec des entreprises impérialistes qui n'avaient aucune espèce de rapport avec lui.

Et très spécialement dans ce domaine justement : les peuples qui n'étaient pas traditionnellement chrétiens, un immense problème se pose à eux, parce que ces peuples qui s'éveillent, et jouissent enfin de leur indépendance, découvrent eux aussi leurs propres valeurs, et sont naturellement appelés à les exploiter, à les connaître, à les approfondir, à s'en nourrir, à s'en prévaloir, à s'en glorifier, à rejeter par conséquent tout ce que la colonisation a pu leur apporter, en dehors des avantages techniques auxquels personne aujourd'hui ne peut se refuser.

Il y a donc une tendance à se détacher du christianisme lui-même, dans la mesure où on l'a reçu, pour mieux affirmer ses propres traditions, pour être plus fidèle à son ethnie, pour enfin mettre en valeur un patrimoine que l'on a aucune raison de dissimuler ! Si bien que certains chrétiens se demandent si les missions ont encore un sens, si le fait même de connaître la mission n'est pas une injure faite aux peuples qui ont leurs traditions morales et leurs traditions religieuses, et qui peuvent parfaitement vivre sur ce fonds sans aucun apport du christianisme.

Rappelez-vous, et c'est là un exemple extrêmement émouvant, que Gandhi lui-même, ce grand saint de l'Inde, était hostile à la mission. Il pensait que l'Inde avait assez de richesses spirituelles pour vivre sur son propre fonds, et que si le christianisme, qu'il admirait d'ailleurs et dont il n'hésitait pas à tirer de très fécondes méditations, si le christianisme était pour les Européens la religion la plus convenable, il fallait laisser aux Indous leurs propres traditions sans essayer d'entacher leur fidélité à des croyances ou à des pratiques qui avaient fait leurs preuves.

Et c'est là, justement, que dans ce monde si divisé, si déconcerté, la question peut se poser : " Comment annoncer l'Evangile ? " Et de nouveau la réponse de Saint Paul rencontre précisément toutes nos difficultés : " Se faire tout à tous. " (1 Cor.9/22). Car quel est le cœur de l'Evangile, sinon la démission totale de soi-même?

Dans la Trinité divine où Jésus nous introduit il n'y a pas de place pour une possession, dans la Trinité divine, tout est don, dans la Trinité divine, tout est un regard vers l'Autre, dans la Trinité divine, il n'y a plus qu'un immense et éternel espace d'Amour où tout est radicalement, totalement, infiniment donné. Et qu'est-ce que l'Evangile, sinon de vivre la vie du Christ, sinon d'entrer dans ce dépouillement total, sinon de faire de soi un espace illimité où la présence divine se respire ?

Et c'est là, justement, que l'Evangile, dans son essence, est totalement incapable de blesser personne. Si l'on va au cœur de l'Evangile, qui est le cœur de la Trinité, si l'on entre dans cette pauvreté selon l'esprit, si l'on apporte aux autres tout simplement un espace d'amour où l'on est agenouillé devant le mystère de leur âme pour la laisser s'épanouir en Dieu, il ne peut plus être question d'offense.

Quand Notre Seigneur est à genoux au Lavement des Pieds, Il résume tout ce qu'il est, tout ce qu'il donne, tout ce qu'il apporte, et la mission même qu'il nous confie, qui est d'être à cette place où II se tient, à genoux devant l'homme.

Si l'on avait suivi cette voie dès le commencement, il n'y aurait pas de problème. Je me rappelle ce provincial qui était missionnaire d'Afrique et qui me disait : "Nous allons en Côte d'Ivoire, par exemple, nous y allons en croyant que nous apportons tout, et que nous n'avons rien à recevoir. Nous n'écoutons même pas les gens. Nous supposons qu'ils sont à zéro, qu'ils n'ont rien appris au cours des siècles, qu'ils n'ont rien reçu de leurs ancêtres, que leurs vies sont nécessairement vides, absurdes, nous ne cherchons pas à entrer dans leurs sentiments religieux pour en recevoir ce qu'ils pourraient nous donner..., nous posons a priori que notre civilisation est la seule valable, et que notre manière de comprendre Dieu est la seule possible. Il faudrait que nous cherchions un accord, au contraire, que nous enracinions à l'Evangile, dans un débat vivant, et qu'il soit immédiatement reconnu par ceux auxquels nous nous adressons comme un bien intérieur à eux-mêmes.

Ceci nous concerne tous, parce que nous avons tous à être porteurs de l'Evangile, et que nous avons des raisons d'autant plus impérieuses de le faire que l'Evangile est de plus en plus incompris et discrédité. Nous avons donc à le porter dans le silence de nous-mêmes, en entrant à fond dans cette démission qui permet seule d'aborder les autres sans les blesser.

J'ai eu l'occasion tout récemment de retrouver dans une famille deux jeunes gens qui ont fait une fugue qui a duré plus de huit jours, laissant leur mère dans un affolement indescriptible, et qui ont été récupérés. En les retrouvant après cette aventure, qui signifiait dans leur vie un changement profond, qui se traduit d'ailleurs dans leurs vêtements et dans leur chevelure, j'ai compris immédiatement que je n'avais pas à leur poser la moindre question sur cette équipée, et qu'il fallait les retrouver comme si rien ne s'était passé, avec une entière amitié, une totale confiance, pour qu' il n'y ait pas de ma part le moindre soupçon de devoir les morigéner, et de leur faire une leçon dont ils étaient évidemment très loin de pouvoir accepter la lumière.

Il est clair que c'est dans le silence, finalement, où l'on ne prétend rien d'autre que d'être une présence d'amitié et de respect, c'est dans ce silence que l'Evangile doit être annoncé. Et au regard des missions chrétiennes consubstantielles au christianisme, il est impossible évidemment d'être chrétien, d'entendre l'appel de Jésus, de croire qu'il est le Nouvel Adam, qu'en Lui, l'humanité fait un nouveau départ, qu'il est présent en chacun des hommes vivants, il est impossible de croire cela et de ne pas vouloir communiquer cette présence, et il faut la communiquer, précisément, dans son universalité, il faut la communiquer en faisant le vide en nous. Et cela est vrai dans toutes relations humaines, qu'elles soient de la famille, qu'elles soient de la profession, qu'elles soient de nos activités, ou qu'elles soient liées à la diffusion de l'Evangile dans les nations qui ne l'ont pas encore reçu.

De toutes manières le seul moyen de faire le pont, de faire passer le courant, c'est évidemment cet agenouillement au Lavement des Pieds, où le Seigneur transmet toutes les valeurs et nous apprend que le sanctuaire de Dieu, c'est l'homme vivant.

Nous voulons donc ce matin, rassembler dans notre prière toute l'humanité, nous voulons penser très particulièrement à toutes les missions chrétiennes qui sont en difficulté, et qui sont menacées d'expulsion dans certains états, et nous voulons nous engager nous-mêmes très humblement à être les porteurs de cet Evangile dans la vie de tous les jours, simplement par ce silence de respect et d'amitié.

Il est évident que si nous évitons de blesser, de blesser ceux avec qui nous vivons, dans notre maison, dans notre foyer, dans notre bureau, dans notre quartier, il est évident que ce respect va ouvrir un espace, et sans qu'il soit besoin de nommer Dieu, on pourra respirer Sa présence. Et c'est là qu'il ne s'agit pas de mettre des étiquettes sur les choses, les mots viendront après ! Il s'agit d'apporter d'abord cette réalité qui est l'amour infini du Seigneur agenouillé devant l'homme.

Comme nous allons entrer dans le Mystère de Jésus-Christ, comme nous allons dire sur le pain et sur le vin : « Ceci est mon Corps, Ceci est mon Sang » demandons à Notre Seigneur qu'il nous dépouille vraiment de nous-mêmes, qu'il fasse de nous son Corps et son Sang, que nous devenions une hostie vivante pour apporter silencieusement le Visage de Son Amour et le Sourire de Sa Bonté. »

Suite 2 de la première instruction donnée par M. Zundel au Cénacle de Genève le 4 février 1973.

La samaritaine (Jean ch. 4ème) peut servir de symbole à l'humanité d'aujourd'hui...

« Dans les procès de Moscou on voit cette chose effroyable, une doctoresse qui va dans un hôpital psychiatrique, qui va attaquer le cerveau d'un homme qui n'est pas d'accord, car c'est la façon la plus récente et la plus moderne d'enfermer l'idéologie : " vous n'êtes pas d'accord ! C'est que vous êtes fou ! Vous n'êtes pas d'accord, c'est que vous êtes malade ! On va vous mettre d'abord dans un hôpital psychiatrique, on va vous soigner, et alors vous changerez d'idée, c'est-à-dire que vous vous conformerez à l'idéologie. " - « Mais en quoi est-ce que ça vous gêne ? dit le patient, en quoi est-ce que ça vous gène, ce que nous pouvons penser ? » - « Mais, ce que nous voulons, répond la doctoresse, c'est que vous ne pensiez pas ! »

Et d'ailleurs cette volonté d'anéantir la pensée d'autrui, d'empêcher autrui de penser, c'est l'agression la plus tragique, la plus radicale, et elle est éprouvée comme telle : vous m'arrachez, vous me volez mon humanité ! Eh bien c'est un peu le sentiment pour beaucoup, si vous voulez, le sentiment qui se fait jour dans le cri de Nietzsche : " s'il y avait des dieux, comment supporterais-je de n'être pas dieu ! " C'est que Dieu lui apparaît à ce moment-là comme un viol de l'esprit ! Dieu, c'est celui qui s'introduit dans cette citadelle intérieure et qui la menace, c'est celui qui du dehors impose des commandements et par conséquent détruit notre dignité d'homme !

Il est certain que c'est là l'objection la plus profonde, et je dirai aussi, la plus respectable : au fond de toute cette immense insurrection d'aujourd'hui, au fond de toute cette immense contestation qui gagne tous les pays qui appartiennent à notre civilisation ou à ce monde que nous disons libre, cette immense contestation, elle, signifie une revendication des droits de l'esprit qui ne peut être pris que du dedans parce que telle est sa dignité, parce qu'il ne peut reconnaître comme siens que les options et résolutions qu'il a librement prises.

Et il est certain qu'on n'a pas suffisamment insisté sur ce point essentiel, il est certain que l'on n'a pas montré Dieu comme Celui qui justement est le fondement de cette dignité. Et, si vous voulez, pour illustrer cette difficulté, vous n'avez qu'à prendre cet admirable récit, un des plus beaux de l'Evangile, qui est le dialogue entre Jésus et la samaritaine.

La samaritaine est un symbole de l'humanité d'aujourd'hui, je veux dire qu'elle peut servir de symbole à l'humanité d'aujourd'hui parce que la samaritaine, c'est une femme, une femme charnelle, une femme qui veut son bonheur humain, qui croit en Dieu comme tout le monde dans son milieu, mais en un dieu extérieur, mais en un dieu dont le sanctuaire est sur le mont Garizim, et c'est là qu'il faut adorer Dieu, sur la montagne sacrée des samaritains. Mais ce dieu justement qui est lointain, ce Dieu qui est extérieur à elle, ce Dieu qui a donné des commandements, et ces commandements elle les a reçus, et ces commandements, elle sait bien qu'ils l'obligent mais quoi ! Tout cela est beaucoup trop abstrait pour elle, elle veut son bonheur et tant pis pour les commandements ! Ce n'est pas qu'elle veuille se justifier, mais enfin elle ne peut pas donner son cœur à un étranger qui est extérieur à elle-même.

Et justement, ce que Jésus va faire, avec une pédagogie d'une infinie délicatesse, Jésus va peu à peu éveiller la soif de cette âme et de cet esprit, il va lui montrer que Dieu c'est justement, non pas un personnage lointain, extérieur, logé sur une montagne et enfermé dans un sanctuaire de pierres, mais que Dieu est en elle une attente infinie, que Dieu est au fond de son cœur une source qui jaillit en Vie éternelle.

Alors elle s'apprivoise, elle s'émerveille, et cette découverte est pour elle quelque chose de tellement inattendu et de tellement miraculeux qu'elle en oublie sa cruche sur la margelle du puits et qu'elle se hâte d'aller porter la nouvelle à ses compatriotes : j'ai rencontré Quelqu'un qui m'a dit tout ce que j'avais fait !

Nous voyons donc ici admirablement l'évolution du dehors au dedans, nous voyons que Jésus comprend admirablement la difficulté de cette femme qui est la nôtre à tous, Il comprend admirablement que, si elle n'aime pas Dieu, c'est qu'elle ne L'a pas rencontré au fond d'elle-même, c'est qu'elle n'en a pas fait l'expérience, c'est qu'elle n'a pas découvert qu'elle était elle-même le temple et le sanctuaire de la divinité ! Alors ce Dieu abstrait, lointain, ne peut pas l'intéresser ! Sans doute un jour il faudra bien qu'elle passe par ses volontés, mais enfin le plus tard possible ! Le plus tard possible ! Puisqu'il faut bien jouir de la vie tant qu'on est vivant !

Eh bien ! Voilà, me semble-t-il, au fond, au fond de la contestation ce qu'il y a de plus profond et de plus respectable : nous ne voulons pas être contraint dans notre esprit, nous voulons parvenir à un moi originel, nous voulons être la source de notre propre vie, nous voulons reconnaître comme nôtre uniquement les décisions dont nous sommes le principe. Et cela bien sûr n'est pas contraire à l'Evangile, au contraire !

Alors nous revenons à cette vision d'une histoire où la religion comme la morale a été d'abord et inévitablement l'affaire d'une collectivité : c'est parce qu'une collectivité a porté le commandement, c'est parce qu'une collectivité s'est appuyée sur un Dieu Tout-Puissant, il fallait qu'il le soit pour qu'il puisse la protéger et qu'elle puisse compter sur Lui, c'est parce qu'une immense tradition aussi vieille que l'humanité véhicule, je veux dire transmet, et les principes de la morale et la croyance en Dieu, comme des réalités extérieures, comme des réalités qui s'imposent ainsi que les lois dans la cité, mais non pas comme une découverte brûlante que l'on fait au fond de son cœur et qui change toute la vie ! Et cela était inévitable !

Cela était inévitable ! on ne peut accuser personne, personne n'était coupable, on ne peut pas imaginer que Bossuet, pour qui le roi était sacré, pour qui le roi représentait une délégation divine, et c'était pour lui justement une garantie de liberté : on n'obéit pas au roi parce qu'il est capétien, on obéit au roi parce que tout simplement a travers lui s'exprime l'autorité de Dieu à laquelle on est bien décidé à se soumettre, on ne peut pas imaginer que Bossuet ait été gêné par cette situation : elle ne le gênait pas ! Pour lui le problème ne se posait pas, le royaume était catholique et c'était normal, le catholicisme était donc sous Louis XIV l'expression de l'unité du royaume, et c'était très bien, le temporel et le spirituel s'accordaient à merveille et le règne de Dieu pouvait s'affirmer à travers le Prince, à travers le Roi Soleil, comme à travers l'Eglise qui avait à régir plus profondément le domaine des consciences.

Maintenant que tout cela s'effrite, les structures d'ensemble cessent d'être chrétiennes, il faut que le christianisme repose sur son propre fond, qu'il ne cherche aucun autre appui que lui-même et qu'il découvre par conséquent au fond de la conscience humaine les assises mêmes de la foi, et c'est là que le mot de Nietzsche reprend toute sa valeur : « Que votre amour soit de la pitié pour les dieux souffrants et voilés ! »

La révolution chrétienne, cette révolution, nous commençons à entrevoir sa profondeur et sa plénitude. Nous avons à prendre le tournant, comme nous l'avons vu si souvent, nous avons à prendre le tournant : de quel Dieu parlons-nous ? Et de quel homme ? Sommes-nous solidaires d'un Dieu collectif, d'un Dieu continental, d'un Dieu racial, d'un Dieu de classe ? Ou bien Dieu est-Il au fond de nos cœurs cet espace de lumière et d'amour où notre liberté se découvre et s'accomplit ? (1)

Il y a donc une conversion à réaliser, une conversion de notre regard, une conversion de notre cœur, une conversion de notre imagination, une conversion de toute notre vie, mais une conversion qui rencontre précisément l'Evangile dans son jaillissement le plus essentiel. Car le Christ bien sûr, le Christ apporte quelque chose d'absolument nouveau. On ne le voit pas tout de suite, l'Evangile d'aujourd'hui ne le laisse pas immédiatement entendre : la nouvelle alliance, on ne saura jamais dire assez combien elle est nouvelle parce que justement elle intériorise, elle intériorise tout, et d'abord Dieu, et d'abord Dieu ! »

(À suivre)

Note (1) : Nous avons là une pensée centrale de la mystique zundélienne et qui est au fond du christianisme sur laquelle il doit reposer.

Début de la première instruction de M. Zundel au Cénacle de Genève le 4 février 1973. Ce n'est que l'introduction d'une 1ère instruction. La suite et les deux autres instructions qui suivront sont passionnantes.

« Que votre amour, de l'homme et de la femme, soit de la pitié pour des dieux souffrants et voilés, mais le plus souvent c'est une bête qui en domine une autre... » Nietzsche. Cette phrase est extrêmement émouvante parce qu'elle montre que Nietzsche était conscient des deux plans : il y a la bête, mais il y a le dieu, et quand on est conscient des deux plans le problème est bien posé et il est virtuellement résolu.

Celui qui a conscience qu'il y a dans l'homme une valeur infinie, il est déjà au cœur de l'Evangile même s'il l'ignore, ceux au contraire qui n'ont pas le sens de cette dimension infinie, ne peuvent ni poser le problème ni le résoudre.

Une femme, ou plutôt une mère de famille, me racontait tout récemment, une expérience toute récente : ses deux filles, 14 ans ou 15 ans, dans un lycée de Paris sont assiégées par une propagande qui porte cette sollicitation : si vous voulez réussir vos examens, ayez des relations sexuelles ! Ce qui vous embrouille l'esprit, c'est parce que vous n'avez pas de relations sexuelles ! "

Donc il y a une propagande sourde, acharnée, insidieuse, chez les adolescents qui sont à peine mûrs, pour les inciter à des relations sexuelles (1) sous couleur de leur faire réussir leurs examens ! Et le lycée naturellement ne peut rien, naturellement on se lave les mains, ça ne se passe pas dans le lycée, donc ça ne nous concerne pas. On imagine ce que pourra devenir une jeunesse qui est élevée dans ses principes ou tout au moins qui est atteinte par cette propagande, mais ceci n'est qu'une illustration, tragique, de cette absence justement, de cette absence d'une dimension humaine : celui qui n'a pas le sens de cette dimension humaine, bien entendu il retournera inévitablement vers la bête !

Et c'est là donc la ligne de partage, la ligne de partage, c'est ça : celui qui a le sens de l'humain, celui qui admet, qui a fait l'expérience qu'il y a dans l'homme une valeur, quelle que soit la manière de la définir, une valeur qui exige le respect, le respect de l'inviolabilité, celui qui a ce sentiment, il est déjà du côté, il est nécessairement du côté de l'esprit. Celui qui n'a pas ce sens, pour lui le problème ne se pose pas et il est absurde !

Pour Jacques Monod, il n'y a pas de problème, il n'y a pas de direction, il n'y a pas d'orientation, il n'y a rien qui spécifie la vie humaine : si l'homme se donne une morale, c'est parce qu'il choisit de se la donner et c'est tout à fait arbitraire, mais il n'y a rien dans la nature humaine puisque au fond tout est l'œuvre du hasard, il n'y a rien qui puisse indiquer le moins du monde une direction. Heureusement que ce savant a d'autres intérêts que ceux de la bête, autrement sa propagande serait infiniment plus dangereuse, ceci n'enlève rien d'ailleurs à ses mérites de savant, son tort, c'est simplement d'extrapoler, c'est-à-dire de faire de la mauvaise philosophie sur une science qui devrait se cantonner dans le domaine de l'observable et du mesurable...

Si je commence par là, c'est que nous sommes dans une situation tout à fait unique, c'est que nous sommes dans une humanité complètement déboussolée, c'est que le monde libre en particulier est complètement privé de tout principe ferme : tout admettre, tout permettre parce que finalement on n'admet rien comme un absolu ! Et dès lors qu'il n'y a pas d'absolu, il n'y a pas de direction privilégiée, il n'y a aucune raison de se refuser à aucune expérience, tant que votre porte-monnaie n'est pas touché bien entendu, ou que votre vie n'est pas en danger.

Et le problème pour nous, c'est de nous demander pourquoi ce monde est-il dans une telle situation. Nous voyons que dans les pays de l'Est il y a un extrême souci de l'idéologie, c'est même à l'idéologie que les états communistes, à commencer par la Russie, consacrent tous leurs soins : préserver cette armature intellectuelle ou pseudo-intellectuelle pour que le citoyen marche toujours droit et qu'il se conforme toujours rigoureusement aux principes inébranlables qui constituent un véritable dogme.

Donc les pays de l'Est sont extrêmement conscients que l'idéologie a une importance capitale et qu'elle mène le monde, qu'elle conduit la vie, mais le monde dit libre, lui, ne connaît qu'une seule chose : surtout ne rien affirmer ! Ne rien affirmer, laisser tout dire et tout faire, pourquoi en est-il venu là ? Pourquoi a-t-il perdu si souvent le sens de l'homme ? Car enfin c'est cela qui est le plus grave ! Si l'on avait renoncé à Dieu, à un dieu sous une certaine forme, ce serait moins grave dans ce sens qu'il y aura toujours une voie pour le retrouver, mais si on perd le sens de l'homme, il n'y a plus de problème parce qu'il n'y a pas d'homme précisément, alors tout est ad libitum, on peut faire n'importe quoi, puisque rien n'a de sens ni de centre. Comment l'Europe chrétienne en est-elle arrivée là ?

Il est évident qu'on n'a pas dû mettre l'accent là où il aurait fallu pour prévenir cette crise effroyable, sans doute inévitable puisqu'elle se produit partout. Qu'est-ce qui a manqué à l'Europe, ou plutôt au christianisme en Europe? Qu'est-ce qui lui a manqué pour prévenir cette crise, s'il était possible de la prévenir ? Je dirai d'abord en première approximation que ce qui a manqué, c'est précisément qu'on n'a pas mis l'accent sur l'homme, sur la dignité de l'homme, sur l'inviolabilité de l'homme, sur la grandeur de l'homme.

En effet l'éducation qui nous a été donnée était fondée sur une dépendance radicale de la créature à l'égard de Dieu : ce que nous avons appris dès notre enfance, c'est que Dieu est le Maître et que nous sommes entièrement dans sa main, que notre vie est déterminée par Lui, que la fin Lui en est connue, que nous n'y pouvons rien changer ! Et bien sûr qu'il arrive un moment où l'homme se questionne et se demande : " Mais où prend-on ce Dieu ? Qui l'a vu ? Qui est autorisé à parler en son Nom ? Et comment concevoir cette autorité infinie, éternelle ? Comment concevoir cet être qui n'a rien fait pour être ce qu'il est, qui est ce qu'Il est et qui nous impose d'être ce que nous sommes, en laissant tomber des miettes de sa table sur notre pauvre humanité, en attendant d'ailleurs de nous juger sur des commandements qu'il nous a donnés, sans tenir compte de notre nature puisque ces commandements vont si souvent contre nos instincts les plus spontanés ? "

Et Nietzsche évidemment ici exprime un autre aspect de sa personnalité, celui qui le représente le mieux, c'est précisément cette humanité en insurrection contre Dieu : s'il y avait des dieux, comment supporterais-je de n'être pas Dieu ?

On voit très bien le sens de ce propos qui semble affreusement blasphématoire : s'il y avait des dieux, comment supporterais-je de n'être pas Dieu ! En effet pourquoi lui plutôt que moi ? S'il est question d'autorité, pourquoi pas moi ? Pourquoi suis-je, moi, dans cette position d'infériorité ? Pourquoi Dieu, s'il est le créateur, m'a-t-il donné juste assez d'intelligence pour que je comprenne que je suis son esclave ? Il aurait pu au moins me laisser tranquille dans un coin sans que je prenne conscience de cette dépendance affreuse qui va me conduire à un jugement éternel, où je risque tout tandis que lui ne risque rien ! On comprend cette insurrection, on comprend cette révolte, parce qu'il n'y a pas de correspondance entre cette vision de Dieu et le sentiment que nous pouvons avoir de notre autonomie.

Vous-vous rappelez l'histoire des lunettes de Koriakov, c'est une histoire qui nous fait saisir admirablement justement la différence entre la conscience de l'esprit et l'ignorance totale de la dignité humaine. Le capitaine allemand qui soufflette Koriakov en lui faisant tomber ses lunettes par la violence même du coup qu'il lui porte, ce capitaine nazi qui reçoit ce capitaine russe qui est son prisonnier de guerre, ignore évidemment tout de l'humanité : pour lui l'humanité, c'est l'Allemagne, pour lui l'humanité, c'est sa race et il n'y a rien en dehors !

Le colonel allemand qui va tout à l'heure ramasser les lunettes de Koriakov, et les lui tendre respectueusement parce qu'au même moment une fermière allemande vient d'affirmer que ce capitaine russe a sauvé le matin même ses deux filles contre les outrages qui les menaçaient, le colonel allemand qui rend cet hommage après avoir assisté à l'outrage découvre justement la dimension humaine, il découvre ce caractère sacré de la conscience, il découvre dans l'autre une valeur infinie, la même qu'il porte en soi, c'est-à-dire que, en même temps, il fait la découverte de sa conscience, de la conscience de l'autre et de cette valeur qui est confiée à toute conscience humaine, et c'est devant cette valeur qu'il s'incline en réparant l'outrage par ce geste d'hommage.

Il est donc certain qu'il y a dans l'être humain, à certains moments, un sentiment de dignité, un sentiment d'inviolabilité qui nourrit en lui la conscience d'une autonomie radicale : si je suis inviolable, c'est qu'il y a en moi une puissance créatrice, c'est qu'il y a en moi un appel à être la source et l'origine de moi-même, et lorsque les autres empiètent sur mon intimité, ils m'arrachent mon humanité. »

(À suivre)

Note (1) : Manifestement les « choses » ont empiré depuis 1973 ! Le préservatif et la pilule du lendemain sont devenus chose normale, à tel point que les propos zundéliens sur ces sujets peuvent n'avoir aucun sens pour la plupart à supposer qu'ils les aient entendus.

Suite 3 de la 1ère conférence donnée par M. Zundel au Cénacle de Genève le 4 février 1973.

Le fondement, si l'on peut dire, de la divinité en Dieu se révèle comme une désappropriation absolue, comme la pauvreté infinie, comme le don de soi sans réserve. Notre regard sur la Création se modifie radicalement : Dieu ne peut vouloir qu'un Univers libre... Suit un des plus beaux textes de la langue humaine.

« Remarquez, vous le savez d'ailleurs, que dans l'Ancien Testament comme dans le Coran, il n'est jamais question de la vie intérieure de Dieu : on voit Dieu dans ses rapports avec le monde, et ses rapports sont des rapports naturellement de souveraineté auxquels correspondent de notre côté des rapports de soumission et de dépendance totale, il n'est pas question de la vie intérieure de Dieu, Dieu est toujours vu comme la puissance infinie qui a jeté le monde dans l'existence, on ne sait pas pourquoi d'ailleurs, et qui l'a soumis à des lois dont on ne comprend pas non plus toujours le motif et auxquelles il faut se soumettre précisément parce qu'elles émanent de lui.

L'immense nouveauté de l'Evangile, c'est de nous avoir introduits dans le cœur même de l'intimité divine. Parce que Jésus vit dans cette intimité divine, il va nous révéler d'abord ce secret merveilleux de la Trinité, ça change absolument tout parce que la Trinité signifie et change tout de notre côté : Dieu a toujours été Trinité bien entendu, mais il n'était pas connu comme tel, ce qui change tout donc dans nos rapports avec Dieu, lorsque nous prêtons l'oreille à cette confidence incroyable, inépuisable et toujours nouvelle, c'est que le fondement, si l'on peut dire, de la divinité en Dieu se révèle comme la désappropriation absolue, comme la Pauvreté infinie, comme le don de soi sans réserve ! Alors ça renverse, ça renverse d'un seul coup toutes nos idées sur la souveraineté de Dieu, cet immense propriétaire, ce super-capitaliste qui est censé être le grand patron de toutes les vies qui dépendent de Lui.

Si Dieu est Trinité, c'est qu'il n'a prise sur son être qu'en Le communiquant, c'est qu'il est donc la désappropriation subsistante, la désappropriation en personne, c'est qu'il est l'innocence, c'est qu'il est l'enfant, c'est qu'il est la transparence, c'est qu'en Lui tout est radicalement donné et communiqué, c'est qu'il est souverainement libre à l'égard de Lui-même, c'est qu'il ne se contemple pas, c'est qu'il est l'anti-narcisse, comme il est l'anti-propriétaire !

Alors tout de suite notre regard sur la création se modifie radicalement : si Dieu est totalement libre de Lui-même, s'il ne Se regarde jamais, si son regard est toujours un regard vers l'Autre, le Père vers le Fils, le Fils vers le Père dans l'embrasement du Saint-Esprit, Dieu ne peut vouloir qu'un Univers libre, libre, libre, libre, un Univers qui va se décider en face de Lui, un univers qui va être son Dieu.

C'est ce qu'un auteur du Moyen Age a exprimé d'une façon incroyable dans un des plus beaux textes de la langue humaine, ce texte du " de beatitudine " dont l'auteur est inconnu, qui se situe au 13ème siècle vraisemblablement, et qui dit : " Et ce qui incite l'âme à l'amour de Dieu, c'est cette humilité de Dieu, car Dieu s'est soumis aux anges fidèles et aux âmes saintes, Il s'est soumis comme un esclave qu'on achète sur le marché, comme si chacune de ses créatures était son Dieu !

Je crois qu'on n'a jamais été plus loin dans l'expression du christianisme en fonction du rayonnement de la très sainte Trinité. Donc cet auteur conçoit Dieu créant un monde absolument libre devant Lui, un monde qui pour lui est Dieu, et c'est en communiquant cette liberté de décision à ses créatures, à l'image de sa propre liberté, qu'il se remet entre les mains de ses créatures puisque c'est leur réponse qui va décider de tout.

Dieu ne peut pas créer des robots s'il est ce Dieu Trinité, Il ne peut créer que des êtres libres, d'ailleurs nous le voyons admirablement dans l'expérience humaine : il est évident qu'un père humain, un père humain ne va pas, s'il est digne de ce nom, il ne va pas user de la dépendance matérielle de son enfant à son égard pour le brimer : " parce que tu manges à ma table, parce que tu loges dans ma maison, tu dois absolument penser comme moi ! " c'est le contraire, un père attentif doit surtout libérer son enfant du sentiment de cette dette, car ce qu'il veut atteindre dans la conscience de son enfant, c'est son autonomie, c'est sa liberté ! Ce qu'il doit éduquer dans ses enfants, c'est précisément ce mouvement originel, cette décision créatrice. Comment est-ce que Dieu ne serait pas ce père-là qui annule en quelque sorte notre dépendance de créature, cette dépendance qui nous fait exister ? Parce que l'essentiel pour Lui, c'est que nous existions librement, que nous existions comme Lui ! Que nous existions dans cette respiration d'amour, qui fait de nos rapports avec Lui un mariage selon le thème de Saint Paul aux Corinthiens : « Je vous ai fiancés à un époux unique pour vous présenter au Christ comme une Vierge pure ! »

Car il est certain que l'Evangile de Jésus-Christ n'a rien à voir, ou en tout cas n'est pas solidaire d'un établissement temporel quel qu'il soit, d'une civilisation temporelle quelle qu'elle soit, parce que l'Evangile de Jésus-Christ c'est l'Evangile de cette liberté absolue qui ne s'accomplit que dans une libération totale. La liberté ne veut pas dire : faire ce que je veux ! la liberté veut dire : être libre de moi, être libre de moi, n'être plus enfermé dans mon narcissisme, n'être plus esclave de mes possessions, devenir un espace illimité où tout l'Univers puisse être accueilli.

Mais tout cela n'a pas été perçu suffisamment...

(À suivre)