27/01/2006 janvier 2006

Maurice Zundel à Lausanne en 1962. « Je serai moi dans Ta Beauté, et tu seras moi dans Ta Beauté ! » Dieu, une aventure qui donne à la vie une saveur inépuisable ! La science est une prodigieuse aventure. La Croix mesure d'une mesure infinie la grandeur de notre vie.

L’enthousiasme du contact de Dieu

Quand on lit, chers amis, quand on lit une page des grands mystiques comme Saint Jean de la Croix, et j'avais l'occasion cette semaine de reprendre "Le Cantique Spirituel", et singulièrement cette strophe admirable où Saint Jean de la Croix dit : « Réjouissons-nous, mon Bien-Aimé, allons nous voir dans Ta Beauté », et le commentaire qu'il en fait, qui est absolument extraordinaire, ce commentaire dont le lyrisme débordant où le mot "Beauté" revient une vingtaine, une trentaine de fois dans quelques lignes : « Allons nous voir dans Ta Beauté : Je me verrai dans Ta Beauté, je serai moi dans Ta Beauté et Tu seras moi dans Ta Beauté... », il est Impossible de dire ces mots sans se rendre compte que, pour Saint Jean de la Croix comme pour tous les mystiques, le contact avec Dieu est celui qui suscite la vie, l'enthousiasme parce qu'il s'agit d'un lien nuptial, d'un lien où la personne s'échange dans le plus profond, dans le plus intime d'elle-même avec Dieu, où la personne se constitue dans ce don et dans cette offrande et où elle n'est jamais lasse de s'émerveiller, parce qu'elle ne cesse jamais de grandir et de s'accomplir.

Et, entre ces pages du mystique, entre ces pages – d'une suprême poésie et d'une suprême grandeur – et la religion de nos paroisses, on a l'impression qu'il s'agit d'autre chose. Il semble que, dans nos paroisses, on soit endormi, chloroformé et que la vie religieuse y soit un pensum, un devoir, quelque chose qu'il faut accomplir parce qu'on est soumis à une puissance par le jugement de laquelle on devra passer et qu'il est plus sûr, malgré tout, de mettre les chances de son côté.

L’ennui dans l’église

On s'ennuie dans les églises : je m'y ennuie, je m'y ennuie si souvent, je m'y ennuie parce qu'on a l'impression que tout est terne et gris, on rabâche des mots, on ressasse, on redit, on répète... alors que, pour le mystique, Dieu est brûlant, alors que pour le mystique, comme pour Pascal dans la fameuse nuit de sa conversion, Dieu est un feu qui ne s'éteindra plus jamais au plus intime de son cœur. On a l'impression dans nos paroisses que Dieu est un ennui, un devoir, une espèce de personnage lointain, redoutable, émouvant quelquefois, mais la plupart du temps ennuyeux.

…Dieu, ce n'est pas une découverte. Ce n'est pas une joie. Ce n'est pas une jubilation. Ce n'est pas un jaillissement toujours nouveau devant la Beauté de Dieu qui se communique à nous. Ce n'est pas surtout une aventure incroyable qui donne à la vie une saveur inépuisable et qui, chaque jour, fait se lever un monde nouveau.

D'où vient que la vie chrétienne, qui est issue pourtant de l'Evangile, lequel veut dire "Bonne Nouvelle", d'où vient que cette vie est si terne, si grise, si morne, si banale, et que la plupart des chrétiens ressemblent à tous ceux qui ne sont pas chrétiens, vivent avec quelques scrupules de surface exactement comme tous les autres ? D'où vient cela ? D'où vient cet ennui ?

La science est une aventure exaltante

La science est une aventure. Si vous ouvrez un livre de sciences ou une revue de sciences qui ait une certaine tenue, à chaque page vous poussez un cri d'émerveillement, à chaque page il y a une nouvelle découverte, à chaque page vous êtes confronté avec une dimension inconnue de l'univers, à chaque page vous vous extasiez devant la puissance de l'intelligence humaine qui a renversé le cours de toutes les sensations et qui a établi, justement, le règne de l'homme jusqu'au cœur de la matière et qui peut maintenant, de la terre, viser les astres et envisager d'exploiter des énergies qui semblaient à jamais hors d'atteinte.

La science est une prodigieuse aventure, magnifique, qui fait le plus grand honneur à l'esprit humain, et on comprend le savant qui s'y consacre avec une passion brûlante, on comprend ce mot de Branly, un des inventeurs de la télégraphie sans fil, une découverte bien ancienne comparée à celles d'aujourd'hui, on comprend ce mot de Branly après une séance de parade où l'on avait visité son nouveau laboratoire, disant, après le défilé de tous les invités : « Eh bien, ça ne vaut pas, ça ne vaut pas une journée d'expériences ! »

D’autres aventuriers et spectateurs de matchs

La science est une aventure. L'art est une aventure, et on pouvait voir à certains jours Clara Haskil, le visage décomposé, sortant d'un concert, ayant l'impression d'avoir tout raté parce que, justement, on ne sait jamais, on ne sait jamais si on est digne, on ne sait jamais si on est au niveau de la Beauté, si on a pu faire passer dans ses doigts tout le chant de son cœur, et si le public a communié jusqu'au fond avec cette source éternellement jaillissante qui a fait naître au cours de l'histoire tous les chefs d'œuvre.

Et l'alpinisme aussi est une aventure, et des hommes armés d'un courage magnifique aiment ce goût du risque, ils s'exposent eux-mêmes, ils se risquent eux-mêmes parce qu'ils veulent connaître à la fois la grandeur du danger et la splendeur de vivre. Exposant leurs vies, ils en savourent mieux le prix, ayant échappé aux périls, ils vivent avec un cœur plus ardent et plus joyeux.

Et ceux qui sont incapables de se produire eux-mêmes, incapables de créer des chefs d'œuvre, incapables de courir un risque illimité, ceux-là assistent à des matchs, ils vont se geler pendant des heures pour suivre la balle sur la glace. Ils n'ont pas tort : c'est une manière, justement, de voir se déployer et l'adresse, et l'agilité, et la grâce, et la force musculaire, tant de choses où le corps humain s'exprime d'une manière multiforme et inépuisable en faisant état de tous ses moyens.

L’église, est-ce une aventure ?

Et nous, que faisons-nous ? Que faisons-nous alors que des milliers de gens vont se geler pendant des heures pour assister à une compétition sportive ? Nos églises, si souvent, en dehors de la messe obligatoire du dimanche, nos églises sont si difficiles à remplir parce qu'on s'y ennuie, parce que ce n'est pas une aventure, parce que l'on ne comprend pas que, si l'homme crée la science, s'il crée l'art, si il invente le sport, il y a en lui une valeur encore infiniment plus grande que toutes ces créations d'ailleurs admirables où il s'exprime, et c'est justement l'aventure au terme de laquelle il doit se créer lui-même, où il doit faire de tout son être une source, une origine, un espace illimité où il doit marquer de son empreinte l'histoire et en changer le cours, et élever toute l'humanité, et soulever toute l'Humanité ! Et accomplir le geste de Dieu qui est éternel, le geste de l'Amour qui donne.

Nous ne voyons pas la Croix

Est-ce que nous sommes aveugles ? Oui, nous le sommes ! Nous ne voyons donc pas que la Croix qui éclate au sommet de nos églises, cette Croix qui étend ses bras vers nous, cette Croix qui est notre unique espérance, ne voyons-nous pas que cette Croix mesure d'une mesure infinie la grandeur de notre vie ? Car enfin ! la Croix veut dire que Dieu meurt, que Dieu meurt pour nous conquérir, qu'il y a en nous quelque chose de si formidable que, pour le faire surgir, il ne faut pas moins que la mort de Dieu, pas moins que l'agenouillement du Seigneur au lavement des pieds. Car enfin ! Comme le disait le pape Saint Grégoire admirablement : « Le Ciel, c'est l'âme, c'est l'âme du juste. Le Ciel, c'est l'âme du juste ! »

Ah enfin ! Il ne s'agit donc pas de s'évader de la vie, il ne s'agit pas de tourner le dos à l'existence, il ne s'agit pas de penser à un au-delà de la mort... Le Ciel, c'est maintenant. Le Ciel, c'est ici. Le Ciel, c'est en nous ! Et en nous, justement, il y a une aventure encore infiniment plus passionnante que celle de la montagne à conquérir, que celle de l'Univers à ordonner, que celle de l'art qui chante.

L’aventure, c’est nous-mêmes, c’est révéler Dieu

C'est de nous qu'il s'agit, c'est nous qui devons devenir justement quelque chose de tellement précieux, de tellement grand, de tellement beau qu'il apparaisse en effet que le Ciel est au-dedans de nous et que, à travers notre visage, la Présence même, infinie, la Présence Infinie se révèle et se communique.

Car finalement, l'aventure que nous avons à courir, ce n'est pas moins que celle-là, je veux dire celle de révéler Dieu, de Le faire entrer dans l'histoire, d'inscrire Sa Présence, Sa Présence de Lumière et d'Amour dans tous les gestes de la vie.

Dieu veut transparaître

Qui est Dieu pour les habitants de Lausanne ? Qui est Dieu pour les hommes que nous croisons dans la rue ? Qui est Dieu pour nous en dehors de la réunion dominicale, en dehors de l'heure que nous passons à l'église ? Qui est Dieu ? Un inconnu, un étranger ! Nous avons une petite lueur qui nous amène à la liturgie du dimanche, une petite lueur, et après... ? Nous retombons dans nos servitudes quotidiennes et nous oublions qu'au dedans de nous, ce feu continue à brûler, qu'au-dedans de nous Dieu veut nouer avec nous une alliance éternelle, qu'au-dedans de nous Dieu veut donner à tous nos gestes une portée, une valeur infinie, qu'au-dedans de nous Dieu veut faire la conquête du monde, qu'au-dedans de nous, Dieu veut transparaître et se révéler au visage de nos frères.

Date de publication sur le site : 27/01/2006