15/01/2006 janvier 2006

Maurice Zundel, conférence à Genève en 1962. Extrait où il parle du corps. Quand le corps est devenu une offrande, c'est alors qu'il se réalise dans toute sa grandeur, dans toute sa liberté, dans toute sa jeunesse et toute sa beauté, c'est alors qu'il se réalise dans son humanité authentique.
Il n'y a qu'un seul problème, c'est de changer de moi.

La dignité de notre corps

Le problème est de donner à notre corps une dimension infinie et une valeur éternelle. Il est de toute évidence que, si Dieu ne peut pas vivre dans mon corps, Il ne peut pas vivre en moi du tout !

Comment Dieu pourrait-Il irradier, communiquer Sa Lumière à l'être humain si ce qu'on appelle - bêtement d'ailleurs - le corps humain, pouvait être séparé de l'esprit, comme si nous n'étions pas tout entier corps et tout entier esprit, comme si l'un ne vivait pas dans l'autre, comme si l'on pouvait distinguer l'un de l'autre et les séparer !

Il est de toute évidence que, si Dieu ne peut pas vivre dans mon corps, il ne peut pas vivre en moi, ou bien la vie de Dieu alors deviendra un nouvel élément de division entre moi-même et moi-même, et il faudra que je laisse mon corps à la porte de ma prière. Je ne pourrai alors jamais aller à Dieu sans me mutiler moi-même et sans me couper en deux. Il y a une révélation du corps qui vient précisément du régime nuptial introduit par Jésus dans notre histoire. Si le Verbe s'est fait chair, c'est afin que la chair devint Verbe.

Tout le problème est donc de savoir si mon corps peut devenir infini, s'il a une dignité intérieure, s'il est une personne, s'il est quelqu'un et non pas quelque chose, si devant lui je puis avoir la même attitude que le franciscain devant sa cellule qui frappait avant d'y entrer, si j'ai d'abord à frapper à la porte, si j'ai à établir entre mon corps et moi cet écart de lumière, cet écart de respect qui me révélera sa dignité et sa valeur infinies, et qui me permettra précisément de le vivre dans un état d'ouverture, de liberté, de joie, de jeunesse et d' oraison.

C'est un problème essentiellement différent de cette casuistique de bas étage dans laquelle on a l'habitude d'immerger le problème conjugal. C'est tout autre chose. Nous avons à devenir des dieux et nous avons à devenir Dieu dans notre corps aussi bien que dans notre esprit. Les deux choses sont inséparables puisque l'esprit, ce n'est pas une petite fumée blanche noyée dans une masse de graisse ! L'esprit, c'est ce caractère de l'être humain d'être tout entier une puissance de dépassement. C'est cela qui constitue notre spiritualité. La différence entre nous et l'animal, c'est qu'il y a en nous tout entier, dans toutes les fibres de notre être, une puissance de dépassement qui nous appelle à nous accomplir à une échelle infinie.

Donc je ne peux pas vivre mon corps si je ne suis pas à distance de lui, j'entends si je n'ai pas vis-à-vis de lui cette distance de respect, d'émerveillement et d'amour qui me permet d'en faire une offrande. C'est quand il est devenu une offrande qu'il se réalise dans toute sa grandeur et dans toute sa liberté et dans toute sa jeunesse et dans toute sa beauté et, disons d'un seul mot, dans son humanité authentique.

Donc ce n'est absolument pas un problème de défenses, d'interdits, c'est un problème de grandeur, c'est un problème de magnificence, c'est un problème de grâce et de beauté, c'est un problème de divinisation. Je ne puis pas être moi-même puisque mon véritable moi, c'est un Autre, puisqu'il ne s'agit pas de mon moi biologique, de mon moi animal, mais de ce nouveau moi qui fait de tout mon être une offrande d'amour en réponse à la générosité infinie de Dieu. Et voilà précisément le nœud de la question : si le problème conjugal est toujours posé en porte-à-faux, si nous sommes noyés dans une épouvantable casuistique, si nous nous heurtons à cette mauvaise et malsaine littérature d'une prétendue morale à ce sujet, c'est parce qu'on n'a pas compris que le problème de la chasteté, comme tous les problèmes, n'a de sens qu'au niveau d'un nouveau moi.

Il n'y a qu'un seul problème, précisément, c'est de changer de moi. Tant qu'on n'a pas changé de moi, comme alors on n'est pas humain, il n'y a pas de problème, on est en-dessous de tous les problèmes.

La pureté est le respect de la vie

La pureté est le respect de la vie. L'impureté est le mépris de la vie. C'est tout ce qu'il importe d'en savoir. La pureté est le respect de la vie, non la honte ou la peur, mais le respect.

« En lui était la Vie, et la Vie était la Lumière des hommes. »

La pureté est l'assomption des corps, l'amour des corps, l'esprit donné au corps. Notre corps n'est-il pas le temple du Saint-Esprit et nos membres ne sont-ils pas les membres de Jésus-Christ ? La foi nous affirme et il n'est que trop vrai que notre corps souffre violence quand nous l'empêchons de s'élever, quand nous en faisons un corps animal. Car lui aussi a une vocation divine et une destinée éternelle, lui aussi est capable de tressaillir de joie à l'approche du Dieu Vivant.

« Seigneur, j'aime la beauté de votre maison et le lieu où habite votre gloire. »

Si le temple de pierre peut susciter de tels transports, pourquoi aurions-nous moins de vénération pour cette chair sanctifiée si souvent par le contact de l'Agneau ?

Dieu n'a rien créé d'impur. Le corps est pur, et plus pures et plus sacrées que tout sont en nous les sources de la vie : « Si ton œil est simple, tout ton corps sera dans la lumière. » Essayons de regarder nos corps "en esprit", par le dedans, à partir de cette pensée divine qui les construit comme les sacrements de la vie. Et pour écarter les troubles fantômes qui s'attachent au mot, traduisons en notre esprit "sexuel" par paternel et maternel, qui rendent mieux justice à la vocation de l'instinct.

Si vous pouvez, au moment où l'élan vital vous tourmente – sans vous affoler d'ailleurs d'un appel qu'il est normal de sentir – si vous pouvez faire surgir devant le regard de votre âme le visage de l'Enfant, vous conjurerez le plus souvent ce qu'il y a de troublant dans le déferlement d'une impulsion aveugle. C'est de lui qu'il s'agit, c'est lui qui vous appelle, et Dieu en lui.

Et voilà qu'aujourd'hui déjà, sous son aspect suprême, votre paternité et votre maternité peuvent s'exercer. Aussi bien, tout le prix de l'enfant qu'une jeune mère tient dans ses bras, n'est-ce pas ce qu'elle perçoit – à travers ce petit corps si transparent pour son cœur – du rayonnement de l'âme et du mystère divin qui s'accomplit en elle ?

Ainsi, déjà, dans la préparation de votre cœur, vous pouvez engendrer, en esprit, les enfants qui deviendront par vous les fils de l'Esprit. Étendant d'ailleurs à tant de petits êtres, à qui personne ne révèle le visage de leur Père céleste, une paternité et une maternité que ne peuvent borner ni l'espace ni le temps, qui pourra vous empêcher de recueillir leurs âmes en la vôtre, pour leur communiquer secrètement la vie véritable ? Ainsi déjà, votre amour peut donner une issue réalisatrice à ce que votre instinct contient de plus profond.

Votre cœur, j'en suis sûr, est séduit par ce programme. Vous vous demandez seulement s'il ne dépasse point les forces de l'homme ? Il les dépasse à coup sûr, mais c'est le caractère même de notre vie, sous quelque aspect qu'on l'envisage, de ne pouvoir être vécue sans le concours de Dieu.

Il a mis sur notre route la Femme bénie entre toutes les femmes, qui est la Source immaculée de la Vie, la Vierge Épouse et la Vierge Mère, en qui tous nos rêves de tendresse et tous nos rêves de pureté trouvent leur plus harmonieuse expression. Le Fils unique vous l'a donnée pour Mère. Elle vous aime et elle vous attend. Si vous lui portez un cœur filial, si vous dissipez dans sa lumière les fantômes de votre nuit, si vous tenez vos regards fixés sur son visage, avec la confiance de l'enfant qui appelle sa mère, elle gardera en vous les sources mystérieuses, en orientant toujours vers la Vie ce qui appartient à la Vie.

Et en tout être qu'aura conquis votre loyauté, en toute âme qu'aura fait mûrir votre sacrifice, Elle vous révélera Celui qui, sans cesser d'être son Fils, est devenu votre enfant, dans le mystère sans cesse renouvelé d'un Noël mystique où toutes vos puissances d'aimer s'apaiseront dans la candeur de l'enfantement divin.

Ce n'est pas en vain que retentit l'Angélus : Le Verbe encore veut se faire chair, par votre cœur, aujourd'hui.

Date de publication sur le site : 15/01/2006