05/01/2006 janvier 2006

Maurice Zundel au Cénacle de Paris en février 1964. (Extraits). En Jésus l'humanité est en absolue pauvreté. Là est tout le mystère de l’Incarnation.

Le véritable terrain sur lequel il convient d'aborder le Mystère de Jésus, c'est évidemment le personnalisme, je veux dire ce mode de connaissance qui se situe dans une réciprocité de lumière et d'amour. Rencontrons-nous en Jésus-Christ les mêmes limites que dans les prophètes de l'Ancien Testament, ou bien, au contraire, en Jésus-Christ sommes-nous affranchis de toute limite ? En Jésus-Christ l'expérience mystique atteint-elle son sommet ?

Si, avec Jésus-Christ, nous sommes vraiment en présence d'un personnalisme divin d'une grandeur incomparable, capable de valoriser toutes les autres expériences mystiques faites n'importe où et à n'importe quelle époque en les dépouillant de toute espèce de frontière, nous avons en Jésus la réponse de l'expérience chrétienne : oui, en jésus, il n'y a pas de limite. En Lui l'expérience mystique atteint son sommet et par conséquent, à travers Lui, le Visage de la Divinité se révèle dans une lumière insurpassable.

Et c'est ce que veut dire cette affirmation si ambiguë de la divinité du Christ. Elle veut dire simplement ceci : en Jésus, nous nous trouvons en face de la divinité en Personne, cela en raison de l'évacuation totale de toutes les limites qui pourraient en son Humanité s'opposer à cette lumière Divine, ce qui veut dire que nous nous trouvons en face de la Divinité se manifestant sans rencontrer dans l'Humanité qui en fait l'expérience et en témoigne aucune limite et aucun obstacle : c'est là tout le mystère de l'Incarnation, et toute la nouveauté de l'Incarnation se situe dans l'Humanité de Jésus-Christ.

La Divinité est éternellement ce qu'elle est : le dépouillement absolu d'un amour éternellement, parfaitement et totalement communiqué. Il restait à rencontrer une Humanité qui fut elle-même en son ordre entièrement dépouillée et communiquée, entièrement désappropriée pour qu'elle ne pût d'aucune manière infliger à Dieu les limites de l'homme. Et c'est précisément cette affirmation qui est la donnée essentielle de l'expérience chrétienne : en Jésus, l'humanité est en état d'absolue pauvreté.

L'Humanité éclose dans le sein de Marie est créée par la Trinité, elle est suscitée par la Divinité indivise, Père, Fils et Saint Esprit, et suscitée dans un état d'absolue désappropriation, c’est-à-dire qu'au lieu de se terminer en soi, elle se termine en Dieu, au lieu d'avoir son centre de gravité en soi, elle a son centre de gravité en Dieu, au lieu de se posséder elle-même en disant "moi" pour se distinguer de tout ce qui n'est pas elle, elle est entièrement ouverte sur Dieu pour ne témoigner que de Dieu.

Cela s'exprime techniquement en ces mots : en Jésus, il n'y a pas de moi connaturel, en Jésus, il n'y a pas ce moi qui nous ferme sur nous-mêmes, nous limite et dresse des frontières entre nous-mêmes et nous-mêmes, entre nous et les autres, entre nous et l'Univers, entre nous et Dieu. D'ailleurs ces frontières entre nous-mêmes et nous-mêmes que dresse notre moi ne sont pas étanches et infranchissables puisqu'au contraire tout le mouvement de la vie spirituelle est de les transcender, de les reculer et d'aboutir finalement, nous aussi, à graviter en Dieu et à trouver en Lui notre véritable moi.

Mais, chez nous, tout ceci est un cheminement extrêmement lent, intermittent, sans cesse renié pour être sans cesse repris... Nous voyons bien la direction, mais nous sentons aussi toute la distance qui nous en sépare, et nous vivons un reflux perpétuel qui nous fait osciller entre un moi-propriétaire et un moi de pure générosité gravitant en Dieu et étant finalement Dieu Lui-même.

Date de publication sur le site : 05/01/2006