06/01/2006 janvier 2006

Maurice Zundel, 31 janvier 1965, 4ème conférence : le mystère trinitaire, mystère de dépossession donne son sens à notre vie. Extrait.

Introduction

Qui dans l’Eglise contemporaine parle de désappropriation de soi ? L’une des raisons majeures de l’importance de l’aspect de tout l’enseignement zundélien est bien exprimée dans la petite incise qu’on pourra lire ici où Zundel nous dit : « Je pense que sous cet aspect où il s’agit uniquement de relation désappropriante, il n’y a aucune difficulté sur le terrain de la vie de l’esprit. »

L’une des raisons majeures pour laquelle tous les grands esprits, et les moins grands, devraient s’intéresser aux développements mystiques de Zundel, c’est qu’ils ne heurtent plus d’aucune façon l’intelligence et le sens commun de l’homme, je veux dire qu’ils ne contiennent plus aucun relent d’absurdité. Si un Nietzsche avait pu les lire, lui qui avait tellement d’appétit pour la grandeur de l’homme, il aurait pu y voir comment le christianisme ne pouvait plus être objet de haine, bien au contraire puisqu’il révèle le seul chemin de la vraie grandeur !

Aujourd’hui si beaucoup de gens très intelligents finalement rejettent le christianisme, ou y sont indifférents, c’est qu’ils y ont senti trop d’absurdités, particulièrement autour du mystère eucharistique mais aussi quant à ce mystère de l’Incarnation : Zundel les a toutes fait s’évanouir et, si on le comprend bien, elles n’ont plus aucune force.

Peu développé, le christianisme peut apparaître comme un tissu d’absurdités, c’est certainement ainsi que le voyait Mohamed, tout en gardant le plus grand respect pour Jésus et Marie. Aussi s’insurge-t-il dans le Coran contre le mystère de la Trinité : Dieu n’engendre pas ni n’est engendré. Il n’avait aucune notion du Dieu "pur dedans" de Zundel, ce qui pourtant est affirmé par Jésus à la femme de Samarie dans l’Evangile de Jean : "Dieu est Esprit." Il n’y a pas d’autre façon de concevoir Dieu, et alors la Trinité devient possible et tout s’éclaire.

En d’autres époques on pouvait se réfugier dans la foi jusqu’à penser : « je crois parce que c’est absurde », aujourd’hui et heureusement c’est devenu impossible. La foi chrétienne ne demande jamais de croire en l’absurde mais bien de croire parce qu’on ne peut pas encore bien comprendre. Elle demande un dépassement de soi opéré par l’homme quand il devient authentiquement esprit, et qui lui permet de le devenir. Elle ne demande jamais une négation de soi, bien au contraire.

Ce prélude à toute vie mystique qu’est la désappropriation. Ce mystère de désappropriation est la seule issue à notre appétit de grandeur.


L’une des raisons principales de l’absentéisme généralisé à la Messe du dimanche, surtout dans l’Occident dit chrétien, c’est certainement le peu de développement de la mystique chrétienne dans l’esprit de la majorité de nos contemporains. Ce qui reste en leur esprit d’un catéchisme, même très bien enseigné, ne résiste pas aux courants modernes sinon de l’athéisme, du moins de l’indifférence religieuse : Dieu n’est plus pour eux qu’une éventualité, et de ce fait, il n’y a plus de contrainte religieuse.

Il s’agit d’une résonance : Zundel a aimé citer souvent l’ "histoire" de ce petit garçon qui tout d’un coup a découvert son intériorité et s’écrie : « Maman, ça résonne là-dedans ! » Eveiller, rendre sensible à l’enfant, et à nous tous, cette résonance, est, ou du moins devrait être certainement, la tâche première, l’exercice premier de toute catéchèse, de tout catéchisme. Tout enfant, tout homme doit apprendre à être le résonateur de Dieu. Peu de connaissance du christianisme, ou bien une connaissance purement de ce qui lui est extérieur, peut mener à l’athéisme ou du moins au rejet du christianisme ou à l’indifférence, le sens de la parabole évangélique développe l’intériorité en l’homme.

Une connaissance plus approfondie, une connaissance mystique, mène infailliblement à un désir de plus en plus grand de l’approfondir davantage et d’en vivre au mieux.

Ce qu’il y a de propre en l’Humanité du Christ, c’est sa radicale désappropriation de soi, à l’image de l’éternelle et parfaite désappropriation vécue par chaque Personne divine en la Trinité.

La seule vraie grandeur pour l’homme est de se donner dans une désappropriation oblative. La mission de l’Eglise s’accomplit dans la démission radicale.

Paul Debains

Le mystère de l'Incarnation devient admirable

Moment de l'Incarnation

La définition dogmatique nous conduit à quelque chose d'admirable parce qu'elle maintient fermement qu'au moment de l'Incarnation évidemment rien ne se passe en Dieu, rien ne se passe en Dieu ! … Or, précisément, la définition conciliaire du consubstantiel vise la co-éternité et la co-égalité absolues entre les Personnes divines et l'impossibilité radicale pour le Père et le Fils ou le Saint Esprit d'aucune action particulière puisque leur personnalisme vise uniquement à la désappropriation totale dans une éternelle communion d'amour, c'est à partir de là justement que la définition dogmatique nous amène à conclure sans hésiter : au moment de l'Annonciation, dans la Divinité rien ne se passe, ni dans le Père, ni dans le Fils, ni dans le Saint Esprit.

La Divinité est éternellement ce qu'elle est, c'est-à-dire un amour éternellement communiqué, un amour éternellement vidé de soi, un amour en état d'absolue pauvreté : à ce don rien ne peut être ajouté, tout est déjà accompli dans une présence offerte au monde qui est de toujours et à l'intérieur de chacun. Donc Dieu est toujours déjà là, Il n'a pas à venir, Dieu est au-dedans de nous, puisque chacun en lui-même en peut être et en est appelé à être le sanctuaire.

Moment de l’Annonciation

Qu'est-ce qui se passe alors au moment de l’Annonciation ? Du côté de Dieu, rien ! Et ce qui se passe du côté de l'humanité de Jésus, puisqu'il n'y a pas de confusion possible (entre les deux natures), la nature humaine étant une nature humaine, ce qui se passe ? Eh bien, uniquement ceci : une désappropriation radicale et c'est tout.

Cette nature humaine dans le sein de Marie, au lieu d'être fermée sur soi, clôturée dans un moi biologique comme nous le sommes nous-mêmes, clôturée dans un moi limite, dans un moi exclusion, dans un moi frontière, dans un moi refus, dans un moi possessif, en un mot cette nature humaine au contraire est entièrement désappropriée de soi, elle n'a pas de frontières, ni sur les hommes, ni sur Dieu. Et alors elle subit, ou plutôt elle épouse totalement l'aimantation divine qui s'exerce aussi bien sur nous que sur toute créature.

L’Humanité de Jésus-Christ en Dieu d'une manière unique

Dieu n'est pas plus en Jésus Christ qu'il n'est en tout être (1), c'est l'Humanité de Jésus-Christ qui est en Dieu d'une manière unique, (d’une manière qui n’est en aucun autre être), c'est cette Humanité qui est en Dieu d’une manière unique et qui, parce qu’elle n'est pas fermée sur soi, épouse l'aimantation divine en plénitude ! Elle n'a pas d'autre centre de perspective, d'autre centre d'autonomie, d'autre centre personnel que cette relation à la Divinité, cette relation qu'engendre d'ailleurs, précisément, l'éternelle relation qu'est le Verbe de Dieu. Cette humanité dans le sein de Marie est donc toute entière rapportée à Dieu en épousant l'aimantation du Verbe de Dieu. Comme Silesius le disait, si nous pouvions y répondre avec la même plénitude, nous serions Christ nous-mêmes !

C'est donc un de ces cas ou la grâce précède toujours, où la grâce a toujours l'initiative, c'est toujours au-dedans de nous la générosité divine qui nous appelle et nous aimante, c'est le cas unique où la grâce obtient la plénitude de son effet en raison même de la désappropriation constituante de l'humanité de Jésus Christ. C'est parce qu'il n'y a pas dans cette humanité de Jésus-Christ la moindre ombre, la moindre frontière, le moindre refus, c'est parce qu'elle est absolument transparente, c'est parce qu'elle est toute entière emportée par cette relation qui est la sienne, mais qui est le Verbe de Dieu, c’est pour cela qu'elle devient l'humanité de Jésus sans cesser d'être une humanité et une créature. Elle devient le sacrement diaphane, le sacrement parfait, le sacrement incomparable de cette présence divine qui, à travers elle, peut se révéler en personne comme une personne parce que justement en Jésus, du point de vue de Son humanité, "Il est un autre", comme dans la Trinité par excellence, "Je est un autre".

La désappropriation

Nous nous trouvons ici face à un mystère de désappropriation, un mystère de pauvreté radicale, un mystère que nous pouvons d'une certaine manière vérifier en nous-mêmes dans ce prélude à la vie mystique qu'est précisément la désappropriation, elle qui nous met soudain en face de l'Autre comme en Celui qui seul nous introduit à nous même.

Il s'agit donc, lorsqu'on parle du Fils de Dieu, de la Divinité de Jésus Christ qui est purement et simplement l'éternelle Divinité, il n'y en a pas d'autre ! Il s’agit de l'éternelle Divinité qui est toujours déjà là, car le Ciel où elle habite, c'est elle-même et ce ciel peut être en nous, puisque le Ciel, comme dit Saint Grégoire, c'est l'âme du Juste.

Il s'agit de l'éternelle divinité qui existe précisément en forme d'éternelle pauvreté dans la pluralité de relation de ce personnalisme divin qui est le fondement de son dépouillement et qui est le grand secret de son éternel amour.

Le mystère de l'Incarnation nous dévoile la seule issue à l’appétit de grandeur

Relation désappropriante

La Divinité de Jésus-Christ est en nous aussi bien qu'en Jésus Christ. S'il y a une nouveauté au moment de l’Annonciation, elle est toute entière du côté de l'humanité du Christ, et cette nouveauté qui est la grâce des grâces bien sûr, c'est la désappropriation radicale d'une nature qui ne pouvant rien rapporter à soi parce que son soi est en un autre, elle devient le truchement parfait, le sacrement diaphane de la communication personnelle de Dieu.

Je pense que, sous cette forme, sous cet aspect où il s'agit uniquement de relation et de relation désappropriante, il n'y a aucune difficulté sur le terrain de la vie de l'esprit (2), surtout si l'on observe que c'est de cette manière que le mystère de Jésus a été vécu, qu'il s'est illuminé de la foi de l'Eglise, qu'il est devenu dans les âmes authentiquement mystiques le ferment même de leur désappropriation. Et c'est là ce qui nous intéresse et nous passionne au suprême degré parce que, dans cette ligne de désappropriation qui règne dans la Trinité et se répercute dans l'Incarnation, nous avons le plus parfait éclairage et la plus parfaite ouverture sur notre propre personnalité. Et il n'est pas du tout sûr que nous serions jamais parvenus à étreindre notre propre personnalité, à la situer, à l'accomplir, si nous n'étions pas guidés par cette fermentation que le Christ est en nous.

Quand on voit l'entreprise nietzschéenne, quand on voit la torture de cet homme, sa sincérité brûlante, sa solitude insoutenable pour parvenir jusqu'à soi, quand on voit aussi la démence et la démesure hitlérienne ou stalinienne, on se rend compte à quel point l'homme qui aspire à la grandeur peut s'égarer ! On se rend compte à quel point l'Evangile apporte ici la lumière, l'Evangile vivant, l'Evangile vécu, l'Evangile éclairé dans la vie même de l'Eglise ! On se rend compte que tout ce mystère de désappropriation est la seule issue à notre appétit de grandeur, si d'ailleurs nous ne devons pas aboutir à la paranoïa, à cette folie des grandeurs qui se termine si souvent en folie tout court.

Réconciliation avec la grandeur

C'est là justement que se place la jointure, que se situe la possibilité d'une réconciliation (avec notre appétit de grandeur) : être grand, être infini, donner à sa vie un rayonnement illimité et en même temps ne pas se surfaire, ne pas aboutir à une inflation du moi, mais précisément, et c'est là tout l'Evangile : la grandeur est de se donner, la grandeur est dans la démission, la grandeur est dans une désappropriation oblative. La divinité n'est pas autre chose que cette éternelle démission, cette offrande d'amour.

La suprême grandeur est la suprême démission. C'est là ce qui fait qu'en Jésus Christ l'humilité jaillit de source. Jésus est toujours scandalisé de la course aux premières places où excellent ses apôtres parce que chez lui il n'y a pas de problème, il n'y a pas de tentation, il sait que la grandeur est dans le don de soi et il l'enseignera à ses apôtres au lavement des pieds. Voilà la grandeur. Le plus grand, c'est celui qui se donne le plus généreusement.

La mission de l'Eglise dans la démission radicale

On sent qu'il y a quelque chose d'incomparablement fécond dans ce siècle où nous vivons et qui a tant de grandeur, qui a tant de puissance, où la recherche n'a pas de limites, où les audaces sont admirables. Rien n'est plus fécond pour nous que de pouvoir entrer à plein dans ce courant de grandeur, dans ce refus d'être des mineurs sous tutelle, sans y perdre l'équilibre de l'humilité qui n'est pas autre chose que la lumière de l'oblation.

Si la grandeur est dans l'offrande, il va de soi qu'on ne peut plus songer à se regarder et c'est là la synthèse incroyable et miraculeuse d'une soif de grandeur inextinguible et d'une humilité radicale, c'est finalement la même chose puisque la grandeur a ses racines dans le don. Nous pouvons donc emboîter le pas à notre temps, nous pouvons vivre tous ses rêves, nous pouvons les aimanter, nous pouvons les accomplir, nous sommes appelés à être justement dans ce monde un ferment de grandeur en y introduisant toute l'efficacité d'une vie désappropriée. Et je n'ai pas besoin de vous dire que tout le mystère de l'Eglise est là : l'Eglise ne peut que poursuivre cette désappropriation. C'est pourquoi je ne cesse de répéter que la mission de l'Eglise s'accomplit dans la démission radicale.


(1) Il n’y a aucune limite au don de Dieu pour quelque créature que ce soit, c’est seulement l’incapacité de la créature qui limite Ses dons.

(2) Voir introduction.

Date de publication sur le site : 06/01/2006