04/01/2006 janvier 2006

Maurice Zundel à Lausanne en décembre 1966.
La nécessité de la transparence. Les incarnations imparfaites et la seule incarnation parfaite, dans une suprême et indépassable désappropriation.

« Ne cherche pas Dieu sur les montagnes, ne cherche pas Dieu sur le Garizim ou sur le colline de Sion, cherche Dieu en toi comme une source qui jaillit en vie éternelle. »

Si Dieu se situe dans l’univers interpersonnel, il apparaît immédiatement qu'il ne peut se manifester que sous forme d'incarnation, j'entends « ne peut se manifester à nous que sous forme d'incarnation ». Cela veut dire très exactement, puisqu'il est "intus", puisqu'il est intérieur, puisqu'il est pure intimité, puisqu'il est pur dedans, puisqu'il n'a pas de dehors, puisqu'il est essentiellement, éminemment, personnel, qu'Il ne peut se manifester à nous que dans la mesure où nous L'accueillons et où nous Le laissons transparaître en nous.

Ce n'est pas lorsque nous parlons de Dieu, en spéculant et en créant un système du monde, que l'on nous rendra sensible la présence de Dieu, qu'on en fera une vérité de notre vie et une rencontre historique, c'est dans la mesure où on Le vivra. Aussi bien, tous ceux qui ont entraîné l'humanité dans le sillage de Dieu d'une manière efficace et libératrice ont été ceux qui ont vécu de Lui et qui L'ont laissé transparaître en eux, mais cette transparence humaine est la plupart du temps imparfaite.

Gandhi raconte dans ses mémoires sa propre vie comme Augustin confesse ses fautes, et l'un et l'autre ne cachent pas qu'ils ont eu à surmonter une sensualité résistante, qu'ils sont devenus lentement et dans un effort continuel ce qu'ils sont devenus au terme de leur vie. Encore ne prétendent-ils pas être parfaits, encore peut-on découvrir en eux des limites, ce qui est le cas de tous les prophètes, de tous les génies, de tous les héros : il y a un aspect où ils sont illimités, où ils nous donnent le sens de l'infini, et il y a des reflux comme si souvent chez nous, où leur condition humaine apparaît trop évidemment dans des limites qui limitent leur génie et qui limitaient pour autant la révélation qu'ils peuvent être de la « Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle ».

Comme d'ailleurs nous ne connaissons de Dieu que ce qui en est connaissable à l'homme, comme il nous est impossible de L'atteindre autrement que par une expérience humaine, dans la mesure où les hommes qui témoignent de Lui sont imparfaits, ils Le limitent inévitablement. C'est d'ailleurs pourquoi si souvent dans l'Ecriture nous nous heurtons à une expression de la Divinité qui nous choque et nous blesse parce que les limites du prophète sont trop apparentes et qu'elles ont projeté sur Dieu le visage imparfait de l'homme.

Il reste cependant que l'Incarnation, cette symbiose, cette communauté de vie entre Dieu et l'homme, est la seule manière de nous en approcher d'une manière vivante et authentique et, si toutes les incarnations ont été imparfaites, aussi admirables qu'elles aient été, il reste que l'Incarnation parfaite demeure toujours possible.

Aussi bien, lorsque le Christianisme affirme que Jésus est le Verbe Incarné, le Dieu Incarné, il ne récuse pas les autres incarnations, il ne veut pas se priver de la lumière des védas, de la lumière du bouddhisme, de la ferveur de l'Islam quand l'Islam devient mystique quand il se parfait dans d'éminentes réalisations.

Le Christ nous invite ainsi à nous ouvrir à toutes les incarnations, à toutes les manifestations de Dieu dans l'Histoire. Il faut L'y rencontrer avec bonheur, les assimiler avec ferveur, en les ordonnant, en les éclairant encore à la lumière de la suprême Incarnation dans le Christ Jésus.

Mais, nous l'avons vu, le Christ ne nous a pas seulement conduits à un Dieu intérieur, Il nous a conduit à un Dieu-Trinité, Il nous a délivrés d'un narcissisme divin qui aurait été totalement inacceptable, Il nous introduit dans la Pauvreté de Dieu, Il a témoigné, parce qu'il en vivait jusqu'à la racine de son être, Il a témoigné d'un Dieu dont la seule propriété est la désappropriation, dont toute la vie intime est un concert de relations, Il n'a de prise sur soi qu'en se communiquant et Il n'a avec soi qu'un contact virginal dans une éternelle donation.

Il nous a donc révélé un Dieu qui est tout Amour, qui n'est rien qu'Amour, qui est tout Cœur, qui n'est rien qu'un Cœur, un Dieu qui ne peut nous atteindre que par Son Amour, comme nous ne pouvons Le joindre que par le nôtre, un Dieu donc désarmé, un Dieu fragile, un Dieu que n'importe qui peut tuer, un Dieu à l'égard duquel il suffit d'être absent pour que Sa Présence se dissipe, un Dieu qui attendra, un Dieu qui ne pourra jamais nous contraindre, un Dieu qui ne pourra jamais s'imposer, un Dieu qui ne pourra que mourir de tous nos refus d'amour.

Mais en soulignant cette désappropriation radicale qui est le caractère propre de la Divinité, le Christ nous introduit par là même dans le secret de l'Incarnation. Il nous fait prendre conscience que c'est par l'effet d'une désappropriation que tous les hommes de Dieu ont témoigné de Dieu et que, si une révélation plus parfaite doit nous être donnée, ce ne pourra être qu'en vertu d'une suprême et indépassable désappropriation.

Date de publication sur le site : 04/01/2006