03/01/2006 janvier 2006

Maurice Zundel au Cénacle de Paris en janvier 1967.
Dieu ne peut être perçu comme une Présence réelle que dans la mesure où Il s’incarne en nous... Il faut voir dans l’Incarnation l’écho merveilleux dans l’humanité de Jésus-Christ de l’éternelle Pauvreté de Dieu. Dieu va susciter dans cette humanité une réplique admirable de son éternel dépouillement.

« …La divinité était donnée partiellement dans toutes les incarnations partielles qui se sont produites au cours des siècles puisque Dieu ne peut transparaître, Il ne peut se révéler à nous, Il ne peut être perçu comme une Présence Réelle que dans la mesure où II s'incarne en nous, dans la mesure, justement, où notre vie s'engage dans cette relation nuptiale qui fait de notre existence un témoignage à cette Présence Infinie.

L'Incarnation de Jésus Christ ne représente pas un régime tout exceptionnel et inimaginable puisqu'il n'y a en effet pour Dieu d'autre manière de se manifester que cette transfiguration de la vie humaine qui en fait une transparence à Dieu, simplement, dans le Christ, l'Incarnation selon l'expérience chrétienne, atteint son sommet.

Cela veut dire que le dépouillement de l'humanité de Jésus Christ est insurpassable et unique, infini en quelque manière, ce qui fonde immédiatement le rayonnement universel de l'Humanité du Seigneur, et nous pouvons en conclure immédiatement que le dépouillement de l'Humanité de Jésus Christ est unique et incomparable, ce qui veut dire que l'Humanité du Christ atteint le plus haut degré de la désappropriation et de la Pauvreté selon l'Esprit.

Et en effet c'est bien dans cette direction que l'expérience ecclésiale s'est accomplie, et cela a une importance considérable : c'est dans l'expérience ecclésiale en effet que le Mystère de Jésus s'est le plus profondément éclairé et que, grâce à la lumière d'un humanisme trinitaire plus profondément vécu, le Mystère de Jésus s'est situé pour l'esprit dans sa plus adorable lumière.

Nous nous en rendons parfaitement compte si nous prenons des textes comme celui de Saint Paul disant : « Le Christ, de riche qu'il était, s'est fait pauvre afin de vous enrichir par sa pauvreté. » Aucun texte ne peut nous révéler de manière plus évidente la difficulté qu'il y avait pour un juif comme Saint Paul, pour un rabbin comme Saint Paul qui maîtrisait certainement la théologie juive de son temps dans laquelle il avait été profondément enraciné, la difficulté d'un tel homme partant du monothéisme unitaire d'Israël et aussi de ce Dieu projeté dans le Ciel, extérieur à nous-mêmes et du haut du Ciel régissant les événements de notre planète et de tout l'univers, combien il est difficile pour lui de ne pas envisager Dieu comme une richesse, comme une grandeur non engagée dans notre histoire, jouissant d'une parfaite béatitude que rien ne saurait troubler et se penchant vers nous, misérables, sous l'aspect d'une pauvreté qui concerne l'humanité selon Jésus Christ, sous l'aspect d'une pauvreté qui ne le dépouille pas en réalité de ses richesses éternelles.

Jésus, en se vidant lui-même, comme dit Saint Paul, c'est-à-dire en se vidant de sa condition glorieuse de Dieu et en prenant la forme de l'esclave, en réalité ne perd rien, simplement il apparaît sous cet aspect de dépouillement. L'Eglise certainement ne cessera jamais de nous émouvoir – et Saint Paul s'en émouvait plus que personne – du fait que Jésus s'est dépouillé pour nous enrichir par Sa Pauvreté.

Pour nous qui sommes instruits dans l'expérience ecclésiale Dieu n'apparaît pas comme une richesse mais comme une Pauvreté, je veux dire que toute la valeur, toute la grandeur de sainteté que nous puissions attribuer à Dieu, est précisément constituée par cet éternel dépouillement.

Il nous est donc plus aisé qu'aux Apôtres d'accorder notre langage avec l'expérience la plus profonde du christianisme et de voir dans l'Incarnation le reflet, l'écho merveilleux dans l'humanité de Jésus Christ, de l'Eternelle Pauvreté de Dieu. Ce Dieu pauvre qui est au-dedans de nous, ce Dieu silencieux, ce Dieu qui nous attend, ce Dieu incapable de nous contraindre, ce Dieu qui est une offrande infinie au plus intime de nous-mêmes, ce Dieu auquel nous sommes si peu attentifs, ce Dieu que nous voilons, dont nous interceptons la Lumière, ce Dieu dont nous couvrons la Présence par tout le bruit que nous faisons, ce Dieu qui a rencontré dans les prophètes, dans les grands génies créateurs et dans les grands héros de la bonté et de l'amour, ce Dieu qui en a rencontré en eux une expression infiniment plus parfaite que dans notre vie, Il va trouver, Il va susciter dans l'Humanité de Jésus Christ, dans cette créature qui éclot dans le sein de la Vierge, Il va susciter en elle précisément une réplique admirable de Son dépouillement dans un dépouillement sans pareil dans l'histoire humaine.

Cette humanité va donc être expropriée d'elle-même à un degré tel qu'elle ne pourra plus jamais rien s'approprier, ni "je", ni "moi", ni aucun retour sur soi, ni aucune forme de narcissisme, cette humanité va prendre conscience d'elle-même dans un Autre et pour Lui, elle va être saisie par cette vague infinie de la Divine Pauvreté jetée en Dieu avec l'élan même qui rapporte le Fils au Père.


Notes du père Paul Debains :

Sans doute, nous-mêmes pouvons être en partie emportés par cette vague, et nous le sommes effectivement toutes les fois que nous sommes libérés de nous-mêmes, mais nous connaissons bien ce régime de flux et de reflux où nous sommes entraînés vers Dieu un instant où, pour un très court moment, nous nous trouvons en effet libérés de nous-mêmes, respirant la Présence Divine, comblés par Elle, dans un état de silence merveilleux ! Pour aussitôt refluer vers l'extérieur, pour reprendre notre vie superficielle en étant entraînés dans tous ses courants, redevenus esclaves de notre moi complice, ramenant de nouveau tout à nous dans cet esprit de possession qui est notre plus terrible captivité.

Sur ce mystère de l’Incarnation en même temps que sur celui de la Divinité de Jésus-Christ, ces développements de la pensée sont encore pratiquement inconnu de l’immense majorité des chrétiens et même des prêtres. On en est resté à une conception quelque peu magique quant à cette Divinité de Jésus-Christ et à sa présence dans l’Eucharistie, et il n’est pas impossible que cela écarte quasi définitivement de la foi chrétienne... peut-être beaucoup de nos contemporains. L’absurdité de l’incarnation divine, plus absurde encore de nos jours où l’homme a pris davantage conscience de l’immensité infinie de l’Univers, leur saute aux yeux !

Date de publication sur le site : 03/01/2006