Ce n'est pas du Zundel ! C'est difficile à dire mais sans doute très important. C'est un sujet extrêmement " délicat ". mais capital. Il s'agit de l'Eucharistie.

Durant la Messe du dimanche il m'est arrivé de déplorer publiquement l'absentéisme de tant de baptisés. Rappel inutile puisque sans aucun effet, inutile même un jour de fête où l'on peut voir davantage de monde. L'assistance à la messe dominicale paraît maintenant à beaucoup facultative, c'est devenu une habitude de n'y pas aller. Ce qu'il faut dire devant ce constat bien affligeant ? Ce qu'il faut faire ? Ce qu'il faut penser de cette désertion généralisée même si, en de rares églises, semble s'être amorcé un retour, on voudrait ici ouvrir ce qui m'a semblé , un instant de lumière ?, capable d'opérer à très long terme un revirement, tout en disant qu'il y a certainement d'autres pistes de penser quant à cette grave question.

Une pratique chrétienne qui soit un jour le fait de nombreux baptisés, et même de non baptisés, ne dépend certainement pas seulement d'un nouvel aménagement comme il en a été fait après le concile de Vatican 2, cela concerne, je crois, bien davantage, osons le dire, une nouvelle expression de la liturgie, de nouvelles expressions faisant corps avec la célébration de la liturgie : il est urgent que d'autres choses y soient dites et très clairement qui ne le sont pas encore, et certaines expressions très anciennes, vénérables certes, doivent aujourd'hui être dépassées. Il s'agit bien d'une reprise fondamentale.

Une reprise fondamentale ? Il faut bien se rendre compte que la célébration de la Messe n'a pratiquement pas changée depuis de très nombreux siècles, sinon en des aménagements extérieurs (emploi de la langue de chacun, et d'autre minimes réformes). La façon de célébrer la Messe est restée presqu'invariablement, dans ses textes fondamentaux, la même depuis des siècles, voire jusque dans l'Eglise primitive... alors que la perception, le sens commun de tout ce qui regarde le domaine religieux (sans parler de tous les autres !) n'est plus du tout le même aujourd'hui.

Ce qu'on doit d'abord souligner, c'est que la modalité de l'offrande parfaite du Christ, son offrande sur la Croix, n'ajoute absolument rien à l'offrande réelle et parfaite que le Christ fait éternellement au Père. L'Incarnation divine en Jésus-Christ orientée dès le début vers son offrande parfaite au moment de Sa mort sur la Croix, la parfaite incarnation de Dieu en le Christ, n'introduisent ni n'ajoutent rien de nouveau en la Sainte Trinité, mais elles révèlent et manifestent de façon infiniment parlante pour qui a commencé à y prêter attention, ce qui se passe en Cette Trinité éternellement, ce qui est vécu au cœur de la Trinité divine éternellement, ce qui fait que Ce Dieu Trinité est Dieu et le seul Dieu, cette offrande parfaite de chaque Personne divine à l'Autre jusqu'à n'être plus que cet Autre, tout en restant distinct de Lui.

La vérité n'est jamais contenue même dans les meilleures expressions de la liturgie, même dans les plus anciennes et les plus vénérables, elles n'offrent toujours, comme les dogmes eux-mêmes, que des directions vers l'intelligence et la pénétration entière de la Vérité divine qui, dans sa plénitude, s'identifie à la Personne même de Jésus-Christ et à son immense mystère.

Il ne s'agit pas ici de faire des réserves quant à ces anciennes directions de penser et de prier, mais de souligner leur caractère, leur spécificité, qui est justement de diriger vers cette Vérité, elles ne constituent jamais des vérités définitives figées dans une sorte de magie de leur expression. Et il s'agira toujours pour les hommes de suivre la direction vers laquelle elles nous entraînent en les comprenant mieux et davantage dans la mesure où nous aurons commencé à pénétrer, si peu que ce soit, dans le mystère de la Sainte Trinité.

Il faut dire que, quelles qu'elles soient, ces expressions très anciennes sont exprimées à une époque, l'époque des premiers siècles de l'ère chrétienne, à une époque du développement de la pensée chrétienne qui continuera ensuite de se développer jusqu'à la fin des temps. La prière chrétienne, comme la pensée chrétienne, peut donc demander, exiger même des expressions nouvelles sans oublier pour autant les anciennes qui en appellent de nouvelles.

Il est certain que les expressions actuelles des prières eucharistiques, acceptées dès leur début presque comme des dogmes de foi, présentent aujourd'hui un réel danger en quelques-unes de leurs formules, un danger d'une extériorisation du sacrifice du Christ par rapport à nous. Et, il faut le dire très fermement, le sacrifice du Christ n'a absolument aucun sens en dehors du nôtre...

" Ce sacrifice pur et parfait " n'apporte au Père, au Fils et à l'Esprit rien de plus, pas plus de gloire et de bonheur, au moment où sacramentellement Il est offert pendant la Messe, pas plus qu'au moment où le Christ l'a offert de manière sanglante en mourant sur la Croix, il manifeste, il révèle l'amour éternel infini du Père, du Fils et de l'Esprit, un amour totalement gratuit, pour l'homme, d'une façon qui transcende tout esprit d'homme. Cet Amour de Dieu ne reçoit pas un " plus " au moment de l'offrande parfaite du Christ.

Il faut dire en même temps, et cela paraît d'abord infirmer ce qui vient d'être dit, il faut dire que c'est vraiment Dieu qui souffre, meurt et ressuscite en le Christ souffrant, mourant et ressuscitant, parce que ce sacrifice du Christ est éternellement offert, au cœur de la Trinité divine, par le Fils de Dieu ! Et le moment de son offrande parfaite, au cœur de l'histoire de l'humanité il y a deux mille ans, déborde si l'on peut dire sur toute l'éternité du Dieu Trinité de sorte qu'il n'y a réellement aucun changement en Dieu en ce moment historique de son actualisation, au moment de la réalisation historique de cette offrande dans le temps des hommes. Ce moment révèle ce qui s'accomplit éternellement en le Dieu Trinité.

En ce moment crucial, selon le temps des hommes et un lieu précis de leur terre, en ce moment, il y a deux mille ans, de l'accomplissement de cette parfaite offrande, est révélé l'infinité permanente éternellement de l'Amour de Dieu, est révélé ce que veut dire " aimer " en Dieu- Trinité, et qui transcende absolument toute connaissance ou sentiment proprement humain.

Jésus-Christ s'incarnant et naissant de Marie est d'abord nécessairement apparu aux hommes en extériorité par rapport à eux, ses disciples L'ont vu d'abord à côté d'eux, et son offrande parfaite devait aussi leur apparaître d'abord comme extérieure à eux, et elle a pu leur apparaître ainsi même quand ils l'offraient sacramentellement en Eucharistie, et elle a continué d'apparaître ainsi, peut-être à presque nous tous plus ou moins consciemment. Ce n'est que peu à peu, très lentement, qu'elle va commencer, et nous en sommes encore à ce commencement, à être comprise et vécue intérieurement. L'Evangile de saint Jean conduisait dès le début dans cette voie d'intériorisation, mais on n'en a encore très peu perçu la profondeur. Et l'on peut aller jusqu'à dire que l'opération de l'Esprit va toujours de l'extériorité des mystères vers l'intelligence et l'entrée dans leur profondeur intérieure. Il a encore bien du travail, c'est comme s'il ne faisait que commencer !

Il se peut donc, je me répète, que des expressions très anciennes, infiniment vénérables, comportent un danger pour la foi chrétienne, dans la mesure où elles nous maintiennent en extériorité par rapport au mystère qu'elles veulent dire et célébrer. Le danger sera de faire comprendre le sacrifice du Christ comme ayant un sens en lui-même indépendamment de la réciprocité d'offrande des hommes, à l'extérieur de l'offrande de l'homme pourtant nécessaire pour lui donner un sens puisque par elle-même elle n'apporte aucun surplus de Gloire ou de bonheur à Dieu ne faisant que révéler son Amour infini.

On ne peut pas prendre une part au sacrifice du Christ sans se sacrifier soi-même. On ne peut pas prendre notre part à l'offrande parfaite du Christ et y communier sans nous offrir nous-même de la façon la plus parfaite possible, tels que nous sommes au moment de cette communion.

La question qui se pose : notre offrande à nous, pas celle du Christ, apporte-t-elle donc un plus à la gloire de Dieu et à son bonheur ? La réponse peut être positive si l'on voit que ce " plus " est apporté éternellement au Dieu Trinité et que par conséquent il n'apporte en Lui aucun changement. Notre histoire, l'histoire de la glorification de Dieu par les hommes, n'est pas vue et vécue en Dieu comme par les hommes même si le Fils de Dieu, se faisant l'un d'entre nous, adopte nécessairement, dans Son Humanité, notre vécu selon le temps et l'espace.

Certaines expressions de la Messe présentent l'offrande du Christ comme valable en soi absolument : on offre au Père le parfait sacrifice de son Fils, et une fois cette offrande faite on peut penser que maintenant puisqu'on a rappelé cette offrande, on est quitte... avec le bon Dieu ! On peut faire tout ce qu'on voudra puisque la valeur de ce sacrifice est telle qu'elle entraîne infailliblement le salut de l'humanité entière. Dieu est tellement bon, n'est-ce pas, que tout s'arrangera à la fin des temps ! On est sauvé de toutes façons tellement est grande la valeur de ce sacrifice offert en extériorité par rapport à nous.

Voici quelques exemples de ces expressions qui peuvent être très comprises si on les prend dans ce sens, et elles le sont sans doute, plus ou moins, dans l'esprit d'innombrables chrétiens. Quelques expressions pouvant donner le change quand on ne les perçoit pas comme des directions de penser vers l'intériorité de ce sacrifice en l'homme.

" ... Nous te présentons Dieu de gloire et de majesté, cette offrande, ... le sacrifice pur et saint, le sacrifice parfait ... " Il n'est pas question ici de notre offrande, nécessaire pourtant pour que ce sacrifice du Christ, ce sacrifice pur et parfait, ait son vrai sens.

On pouvait déjà être induit en erreur en chantant le Gloria, avec l'insistance malencontreuse et répétée en certains chants usuels aujourd'hui : " Gloire à Dieu au plus haut du ciel ! Au plus haut du ciel ! "... C'est-à-dire bien loin de nous ! On peut penser qu'une fois chantée cette glorification de Dieu infiniment loin de nous, Il peut désormais que nous indifférer totalement : Il est tellement loin ! De même que cet éloignement infini ne peut qu'entraîner aussi sa parfaite indifférence quant à nous. On est quitte avec Lui. Il est quitte avec nous.

On retrouvera les mêmes difficultés dans les autres prières eucharistiques : " Nous t'offrons le pain de la vie et la coupe du salut, et nous te rendons grâce de nous avoir choisis. " Là encore pas question de notre offrande, et de son union indissoluble à celle du Christ, qui lui donne son sens. On ne le dira jamais assez aujourd'hui : cette absence totale de sens de l'offrande du Christ indépendamment de la nôtre, ne peut qu'entraîner finalement l'indifférence vis-à-vis de ce sacrifice célébré le dimanche à l'Eglise.

Et dans la troisième prière eucharistique : " Nous présentons cette offrande vivante et sainte pour te rendre grâce ... " Mais il y a ensuite : " Que l'Esprit-Saint fasse de nous une éternelle offrande à ta gloire ... " Devenir une éternelle offrande vient après la présentation de l'offrande et non pas en faisant partie.

Dans la quatrième prière eucharistique : " Nous t'offrons son corps et son sang, le sacrifice qui est digne de toi et qui sauve le monde... " On ne mentionne pas ce qui est capital, c'est-à-dire que ce sacrifice ne peut sauver les hommes que dans la mesure où il rencontre en eux une réponse d'amour, si possible infinie, à l'infinité de l'Amour de Dieu. Même oubli donc de mentionner l'essentiel, l'intériorité de notre offrande en celle du Christ, nécessaire pour lui donner son sens : elle n'en a pas si ne s'insère pas en elle la nôtre.

Le message de l'évangile de Jean, dans l'Eglise primitive contemporain des très anciennes prières eucharistiques, n'a pas encore eu le temps de pénétrer suffisamment. Jésus se faisant homme a été nécessairement vu d'abord comme extérieur à lui. Et il risque de le rester dans la mesure où l'on continue de penser et offrir son sacrifice en extériorité lui aussi par rapport à nous.

Il faudra du temps, beaucoup de temps pour que Jean commence à nous apparaître comme exprimant ce sacrifice du Christ comme intérieur au nôtre, il faudra de nombreux siècles pour qu'on se pénètre toujours davantage de cette intériorité. Si Dieu est un pur dedans, comme l'a dit maintes fois Maurice Zundel, il ne pouvait pas en être autrement. Une intériorité n'est " découvrable " que dans une intériorité. Un Dieu pur dedans ne peut être découvert et expérimenté que selon la mesure de notre intériorité.

De même que les dogmes chrétiens ne sont aucunement des formules figées éternellement mais bien des directions pour que la pensée chrétienne se n'égare pas, de même les prières liturgiques ne doivent pas être figées, elles sont elles-mêmes des directions de prière, qui peuvent, qui doivent donc être dépassées, vers la prière parfaite en le Dieu Trinité. L'idéal n'est donc pas de les prendre comme définitives, et donc de les reprendre telles quelles ont été dites jadis, (mis à part le Pater enseigné par Jésus Lui-même) mais bien de prêter attention au développement des dogmes qui a suivi pour les exprimer autrement tout en restant dans leur sens, toujours vers l'expression priée de la vérité entière de Dieu.

(À suivre, à reprendre ?)

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