Conférence - Cénacle de Paris - 1964 (Fin, partie 6)

Suite et fin de la conférence donnée au Cénacle de Paris en 1964. Ces pages, parmi les plus belles de Zundel, sont encore à peine connues ! Et pourtant si l'unité et le bonheur de l'humanité, à long terme sans doute, dépendait du vécu de ce qui est exposé ici ?

Cet ennoblissement de l'homme qui devient en égalité le partenaire de Dieu !

Le vrai Dieu ne peut être que cette proposition d'amour !

Jésus-Christ nous introduit dans un nouveau monde où la seule grandeur est de se donner.

Ce sens du péril de Dieu !

" Il y a donc (dans notre façon de penser et vivre Dieu) un renversement, je ne cesse de le dire, un renversement de toutes les perspectives, parce que, désormais, ce n'est plus nous qu'il s'agit de sauver, mais Dieu. Il s'agit de sauver Dieu de nous-même.

II y a quelque chose d'intolérable dans cette notion du salut de l'homme, dans cette notion d'une espèce de risque auquel Dieu hors du jeu et sans rien risquer, nous aurait condamné. Il y a quelque chose d'impur, dans cette religion du salut, où l'on escompte ses bonnes œuvres pour se situer dans une joie d'outre-tombe. Il y a quelque chose d'affreusement égocentrique dans cette religion, où, finalement, on médite sur son sort futur et où l'on met ses bonnes œuvres dans les banques éternelles pour en toucher les intérêts composés !

Tout cela est indigne de Dieu, indigne de nous. Il est évident que tout cela ne répond pas à la révolution évangélique, et que la révolution évangélique c'est précisément de retourner la perspective, c'est nous qui sommes une menace pour Dieu, et non pas Dieu pour nous !

Comment Dieu, qui est plus mère que toutes les mères, pourrait-il être une menace pour nous ? C'est impossible. La Croix veut dire qu'il mourra, qu'il mourra éternellement, car tout ce qui est en Dieu est éternel, Il mourra éternellement tant qu'il y aura une âme, une seule âme, une créature qui se soustraira à Son Amour : II mourra éternellement en elle et pour elle. Et, par conséquent, c'est nous qui sommes chargés de sauver Dieu, d'écarter nos ténèbres, de Le déprendre de nos frontières, de nous ouvrir pour faire de nous un espace transparent où pourra se communiquer Sa Lumière.

C'est cela qui est essentiel. Et, si Jésus est à genoux au lavement des pieds, c'est que tout le drame se noue ici, c'est que, justement, si la Divinité est présente, si Elle est au plus intime de nous, si Elle est toujours déjà là, Elle ne peut rien sans nous. Comme la Vérité ne peut rien si nous ne l'accueillons pas. Comme la Musique n'est rien si nous ne l'écoutons pas. Comme l'Amour ne peut nous transformer si notre cœur demeure implacable.

Jésus donc veut éveiller dans le cœur de Ses disciples et dans le nôtre, II veut éveiller ce sens du péril de Dieu. Il veut les rendre attentifs, et nous-mêmes, à ce trésor caché au plus profond de nous et qui est confié à notre sollicitude. Voilà qui est capital. Voilà le sens de l'aventure humaine. Voilà qui pourra faire le rassemblement de tous les hommes et les préserver du péril suprême, évoqué par Jaspers, le péril de la fin, de l'anéantissement par la bombe atomique. Car, là, il y a, là il y a un levier, là il y a un appel, il y a un Bien suprême en lequel nous pouvons tous nous joindre et nous retrouver, un Bien en péril infini, mais d'autant plus fragile, et qui est remis entre nos mains.

Voilà, me semble-t-il, en quoi les hommes pourront trouver leur unité, si nous le prenons nous-même au sérieux, si nous donnons à l'homme cette valeur suprême, car, enfin, quelle valeur refuser à un être qui est mesuré de la mesure de la Croix, si vraiment chacun est mesuré à la mesure de la Croix ? Si vraiment le Christ a donné Sa Vie pour tous et chacun, c'est que chacun a une valeur infinie, in-fi-nie, c'est que chacun est indispensable, c'est que chacun est unique, c'est qu'en chacun le monde commence, c'est que chacun a à devenir l'origine, c'est que chaque regard peut imprimer au monde un nouveau mouvement et, à travers le monde, communiquer aux hommes une nouvelle révélation.

Et il y a, justement, cette chose prodigieuse, dans le Christ, c'est que l'homme grandit, grandit, grandit à l'infini, à mesure que Dieu se révèle davantage comme la pauvreté d'un Amour où il n'y a rien que l'Amour.

Mais cette grandeur de l'homme, c'est une grandeur de pauvreté elle aussi, c'est une grandeur de démission, parce que Jésus a introduit dans le monde une nouvelle échelle de valeurs qui est celle de la générosité. Le monde est encore tout infecté de ces faux dieux, de ces fausses représentations de Dieu, qui sont uniquement le fait de l'homme, et le monde ne cesse de concevoir la grandeur comme une domination. Dominer, écraser, avoir des inférieurs, commander, employer le mode impératif, avoir des courtisans et des thuriféraires, être loué, considéré comme celui qui est en haut par ceux qui sont en bas, c'est la vision de la grandeur humaine, cette vision mortelle, absurde, irréalisable qui aboutit toujours, finalement, à l'esclavage du despote et à l'avilissement des esclaves. Jésus nous introduit dans un nouveau monde, qui est un monde de générosité, où la seule grandeur est de se donner. Le plus grand, c'est celui qui se donne le plus. Et Dieu, justement, est au sommet de la grandeur, parce qu'il est uniquement Celui qui Se donne.

Nous sommes donc maintenant introduits, nous commençons à être introduits, au cœur de cette mystique étrange, de cette mystique unique, de cette mystique bouleversante, où il ne s'agit plus de notre accomplissement, (Brève interruption de la cassette) ... .. ce monde scandalise Dieu, qui n'en est aucunement l'auteur, car le monde que Dieu veut, ce n'est pas ce monde qui est dans les gémissements de la douleur et de l'enfantement, comme dit Saint Paul, il n'est pas ce monde soumis à la vanité et qui attend la révélation de la gloire des fils de Dieu, c'est un autre monde, celui qui naîtra de l'Amour quand nous aurons fermé l'anneau d'or des fiançailles éternelles, quand notre vie elle-même sera devenue un consentement d'amour et quand nous aurons protégé Dieu contre nous-même au point de devenir le berceau vivant de sa naissance.

Et c'est cela qu'il faut retenir ici, c'est cela qu'il faut retenir, c'est ce renversement total des perspectives, cet anoblissement de l'homme, cet ennoblissement de l'homme qui devient le partenaire à égalité ! Car, dans l'Amour, il n'y a pas de juridisme possible, l'homme y devient le partenaire d'un Dieu qui est tout Amour, d'un Dieu qui est sans défense, d'un Dieu désarmé, d'un Dieu qui a absolument besoin de nous, d'un Dieu dont chacun de nous a à être le berceau silencieux et transparent.

C'est vrai, c'est cela, c'est cela le christianisme ! C'est cela ! et, si nous nous demandons pourquoi Dieu est absent, pourquoi il ne tient pas plus de place dans le monde, mais c'est tout simplement parce qu'il ne peut jamais être autre chose que cette proposition d'amour dont parle Augustin, qui est toujours déjà là, mais qui est inefficace, inefficace sans notre concours et notre consentement.

Dieu est donc une question qui nous est posée. Il y a une provocation de générosité, un défi d'Amour qui nous est jeté, et c'est ce qui fait de l'Evangile la Bonne Nouvelle. Car enfin, de quoi importe-t-il sinon d'être guéri de nous-même, d'être guéri de nos limites, de notre narcissisme ? Et d'arriver enfin à cette grandeur unique qui est la grandeur de la générosité où l'existence toute entière prend forme et figure de don.

Il me semble que toute notre noblesse d'homme, toute notre dignité, est née de cette confidence de Jésus-Christ qui nous introduit au cœur de la Pauvreté Divine et qui, dans cette éternelle circulation d'amour où toute la vie est un élan vers l'Autre, nous apprend que l'unique propriété de Dieu est la désappropriation et que nous ne pourrons L'atteindre nous-même qu'en nous désappropriant de nous-même en lui offrant justement notre vie comme l'espace où II répandra la Sienne, afin que dans la réalité quotidienne les autres puissent rencontrer Son Visage à travers le nôtre.

Au fond, c'est cela, c'est cela ! Il n'y aurait aucune espèce de conversion possible, il n'y aurait aucune espèce de persévérance possible, nous ne pourrions jamais remonter le cours de toutes les attractions et de tous les vertiges cosmiques, si il n'y avait pas cette urgence infinie, continue, cette urgence d'un Dieu menacé qui va payer toute notre défaillance par cette mort, dont la Crucifixion est, dans le temps, la parabole sanglante.

Nous ne pouvons pas nous refuser à Dieu. Si nous sommes constamment ramenés à ce mouvement de conversion, à cette nouvelle naissance dont Jésus parle à Nicodème, c'est que justement il y va de la Vie de Dieu d'abord, et non pas de la nôtre.

Et c'est cela l'aventure humaine dans ce qu'elle a de plus bouleversant, de plus urgent, de plus immédiat, de plus continu, de plus universel, à l'égard de tous et de chacun, c'est que la Vie Divine y est toute engagée et que Dieu va mourir si nous ne Le sauvons pas de nos limites et de toutes les limites humaines.

Je ne connais pas d'autre religion, et il me semble qu'aucune autre que celle-là ne peut remplir tous les désirs de notre âme et toute l'immensité de cet univers dont notre intelligence fait le calcul ! Aucune religion, plus que celle-là, ne peut nous détourner de tout intérêt sordide, de toute considération de nous même et faire de notre vie toute entière l'enfantement d'un Dieu fragile, la décrucifixion d'un Dieu condamné, la résurrection d'un Dieu mis dans le tombeau, mais qui, aujourd'hui, peut devenir, et à chaque instant, à chaque battement de notre cœur, un Dieu vivant, un Dieu ressuscité, un Dieu tout jeune, un Dieu libérateur, qui fait de toute notre vie un recommencement et une éternelle jeunesse.

Car notre vraie jeunesse est devant nous, elle jaillit à chaque pas, avec un amour renouvelé pour ce Visage d'Amour imprimé dans nos cœurs et dont chacun de nous est appelé à être aujourd'hui le sacrement vivant en apportant aux autres le sourire de la Divine Bonté. "

Fin de la conférence.

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