Conférence - Cénacle de Paris - 1964 (Suite, partie 5)

Suite de la conférence donnée au Cénacle de Paris en 1964 par Maurice Zundel.

...Ce n'est pas Dieu qui juge, mais Dieu qui est jugé !

...Le sanctuaire de Dieu c'est le cœur de l'homme.

"II faut entendre Saint François, il faut entendre ce que signifie la pauvreté de Dieu, la pauvreté qui est Dieu, il faut entendre cela pour se rendre compte de la révolution chrétienne. Elle est immense, elle est infinie.

Et on comprend que Jésus, lorsqu'il fait l'éloge du Baptiste, cet éloge qui plafonne jusqu'à déclarer que le Baptiste est le plus grand des fils de la femme, qu'il est le plus grand des prophètes, qu'il est Elie qui doit venir, on comprend que Jésus ajoute aussitôt, avec cette ironie prodigieuse et magnifique : " Mais le plus petit dans le Royaume est plus grand que Jean le Baptiste ". Parce que, justement, l'ordre, l'ordre dont II témoigne, l'ordre qui prend son origine en Lui, est tellement différent de l'ancienne économie, de l'Ancien Testament, que le plus grand des prophètes de l'Ancien Testament est le plus petit, plus petit que le plus petit des disciples de la nouvelle économie, qui a justement le privilège énorme d'être introduit dans le monde de la Divine Pauvreté.

Jésus nous a délivrés, II nous a délivrés de Dieu ! De Dieu en tant que Dieu était conçu comme une menace, comme une limite, comme une loi, comme un maître, comme une souveraineté, comme un despotisme, comme un jugement. Il nous a présenté Dieu sous l'aspect où Dieu est uniquement ce que l'expérience mystique en atteste, à savoir une Présence toujours donnée, une Présence au plus profond de nous dans une éternelle attente, mais qui, toujours offerte, ne s'imposera jamais.

Il faut comprendre le mot admirable du Pape Saint Grégoire : " La dilection doit tendre vers un Autre pour être charité ". Pour que l'amour soit charité, pour que l'amour soit gratuité, pour que l'amour soit source et origine, pour que l'amour soit espace et liberté, il faut qu'il aille vers un autre. Et c'est cela, la Trinité : il y a en Dieu, il y a en Dieu l'Autre. C'est la seule distinction.

Le seul relief de la Trinité, c'est cet altruisme qui fait surgir toute la Divinité comme une lame de fond dans un élan vers l'Autre, intérieur, in-té-rieur, et situé au cœur même de la Divinité.

Mais nous concevons que la Divinité soit la dépossession. Nous ne pouvons plus concevoir autre chose, l'ayant appris de Jésus-Christ, pour que le seul mouvement de grandeur en nous soit ce mouvement de dépouillement, ce mouvement vers l'Autre, ce mouvement d'évacuation où l'on fait de soi un espace où le monde entier respire.

Nous ne saurons jamais tout ce que nous devons à Jésus-Christ de ce chef. On peut dire que les dieux ont empoisonné l'humanité. On peut dire que la conception d'un dieu despote a empoisonné l'humanité et nous n'en sommes pas encore guéris !

Alors, on comprend cette immense revendication de l'homme créateur contre le dieu qui limite et menace son domaine, mais bien sûr il s'agit d'un faux dieu : le vrai, c'est l'Eternelle Pauvreté. Et c'est pourquoi Jésus est à genoux, est à genoux devant Ses disciples, à genoux devant ses disciples au soir du Jeudi-Saint, et leur lave les pieds. C'est pourquoi Jésus est à genoux devant nous, à genoux devant toute l'humanité, parce que justement la Divinité a un visage de pauvre, parce que la béatitude de Dieu c'est la première béatitude : " Bienheureux ceux qui ont une âme de pauvre car le Royaume des Cieux leur appartient ".

La joie de Dieu, c'est la joie du don, non pas la joie de savourer ses trésors, mais la joie du don, la joie de Celui qui n'a rien, de Celui qui ne peut rien perdre parce qu'il a tout perdu, et c'est là l'aséité de Dieu : Il est par Soi, c'est-à-dire qu'Il n'est conditionné par rien d'extérieur parce qu'il n'a pas besoin de prendre appui sur un autre, comme nous, pour déboucher dans l'amour. Il est l'Amour qui jaillit de source, Il n'est rien que l'Amour, comme il n'est rien, et c'est la même chose, que le dépouillement et la pauvreté.

Alors, on comprend, on comprend immédiatement que la Divinité vécue dans cette Lumière comme elle l'est par l'Humanité du Christ, on comprend que la Divinité vécue dans cette Lumière se révèle immédiatement comme fragile et menacée, fragile et menacée, fragile et désarmée, fragile et sans défense. Car, que peut la Vérité si nous nous bouchons les oreilles ? Que peut la Musique, si nous tapons sur une casserole ? Que peut l'Amour si notre cœur est fermé ?

Les biens de l'Esprit sont des biens vulnérables, parce qu'ils sont des biens intérieurs. Ils ne peuvent être saisis que du dedans. Nous ne pouvons pas poser la Vérité devant nous, ni l'Amour, ni la musique ! Toutes les réalités de l'Esprit nous ne pouvons les atteindre que si elles se posent en nous et nous en elles dans la réciprocité de l'Amour. Dieu fragile, c'est la donnée la plus émouvante, la plus bouleversante, la plus neuve, la plus essentielle de l'Evangile. Dieu fragile est remis entre nos mains. Dieu fragile est confié à notre conscience, Dieu est fragile et désarmé tellement que c'est à nous de le protéger contre nous-même.

C'est là, au fond, c'est là la lumière de la Croix. La lumière de la Croix, c'est Dieu qui meurt d'Amour pour ceux qui refusent obstinément de L'aimer. La lumière de la Croix, c'est que ce n'est pas Dieu qui juge, mais c'est Dieu qui est jugé, condamné, refusé, c'est que " la lumière luit dans les ténèbres, mais les ténèbres ne la saisissent pas ", c'est qu'Il est dans le monde et le monde ne le connaît pas, et II vient chez les siens, mais les siens ne le reçoivent pas ".

C'est toute cette épopée tragique qui résonne dans les pensées de Pascal, dans " Le Mystère de Jésus " : " Jésus est en agonie jusqu'à la fin du monde ". A quoi il faut ajouter : Jésus est en agonie depuis le commencement du monde. C'est tout cela qui renouvelle l'horizon de la conscience humaine, à travers le témoignage de Jésus-Christ.

Et dans l'agenouillement de Jésus-Christ il y a justement cet appel à chacun de nous, dans l'agenouillement de Jésus-Christ il y a cette révélation que le sanctuaire de Dieu, c'est l'homme. Le temple, désormais, est condamné. Le temple s'écroulera, le temple sera incendié, et il ne faut chercher Dieu ni sur le Garizim, ni sur la Colline de Sion, il ne faut pas chercher Dieu dans un temple fait de main d'homme. Le sanctuaire de la Divinité, c'est la conscience humaine. Davantage : c'est là qu'il faut chercher le Ciel, selon l'autre mot admirable de Saint Grégoire : " Le Ciel, c'est l'âme du juste ". Le Ciel est ici, maintenant, le Ciel est au-dedans de nous, le Ciel, c'est nous finalement ouverts sur l'Amour Eternel qui ne cesse pas de se donner et de nous être présent quelles que soient, d'ailleurs, notre absence et notre indifférence. "

(À suivre)

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