Conférence - Cénacle de Paris - 1964 (Suite, partie 4)

Suite de la conférence donnée au Cénacle de Paris en 1964 par Maurice Zundel.

Paroles difficiles... remplies de sens, on ne peut pas les comprendre dans une seule lecture ou écoute, si possible, de toute la conférence. (Voir le début au 21/09/05, et la suite les jours suivants)

Notre pensée dit un monde engendré par nous, un monde intérieur à nous-même. Il y a là une nouvelle réalité.

La vie en Dieu est une connaissance qui est une naissance, une connaissance qui n'est aucunement un repli sur soi.

Le seul amour fécond est un regard vers l'Autre.

La joie de la rencontre intérieure.

" Il est évident que le monde de la connaissance est par excellence le monde de la grandeur, de la dignité et de la liberté. La connaissance, Claudel a répété ce jeu de mot magnifique : "Connaître, c'est naître, connaître c'est faire naître, connaître c'est engendrer ".

En effet, la connaissance nous permet de dire l'univers, de nous dire nous-même et, dans cette diction du monde et de nous-même, il y a une nouvelle réalité : le monde que nous disons dans notre pensée, c'est un monde engendré par nous, c'est un monde qui atteint à une dimension humaine, c'est un monde qui devient intérieur à nous-même, c'est un monde qui accède à la vie de l'esprit, c'est un monde qui se personnifie, c'est un monde qui n'a plus d'opacité ni de pesanteur et qui peut devenir le reposoir de notre contemplation, comme il est d'ailleurs en nous la source d'une lumière qui ne cesse de grandir. Et la connaissance nous importe très fort, cette connaissance est une nouvelle genèse, une nouvelle naissance, elle est un ré-engendrement de tout le réel dans un monde enfin libéré : cette connaissance nous importe tellement que le monde de l'Amour, c'est cela même.

Car enfin qu'est-ce que la joie nuptiale quand elle atteint son sommet, quand elle est vraiment sacramentelle, quand elle n'a plus de limite, quand elle est vraiment l'échange de Dieu entre l'homme et la femme, qu'est-ce que la joie nuptiale sinon justement le " tu es moi ", c'est-à-dire la possibilité de se voir dans un autre et pour lui ?

La connaissance a donc ce rôle admirable de nous mettre en présence d'un monde que nous cessons de subir parce que nous l'engendrons spirituellement, parce que nous lui donnons un nouveau statut qui est un statut personnel, parce qu'il entre avec nous dans le circuit de l'Eternel Amour.

Nous concevons alors immédiatement que, en Dieu, la vie, la vie jaillissante, la vie parfaite, soit elle-même une connaissance (1), mais une connaissance qui soit une naissance, une connaissance qui ne soit pas un regard sur soi, un repliement sur soi dans la stérilité d'un narcissisme infini.

Nous savons, les hommes ont compris, le mythe antique en est témoin, ils ont compris que le narcissisme conduit à la mort, que l'homme qui n'aime que soi aboutira à l'asphyxie, qu'il se noiera dans l'étang où il va chercher l'image de lui-même, et que le seul amour fécond, c'est celui qui est un regard vers un autre.

D'ailleurs nous l'éprouvons nous-même avec Augustin, nous savons que nous ne pouvons nous rencontrer nous-même qu'en un autre et pour lui, et c'est justement la joie de la rencontre intérieure, de la rencontre divine, cette joie, c'est de naître à soi dans un Autre et pour Lui.

Et c'est exactement ce qui s'accomplit en Dieu dans le témoignage de Jésus-Christ, dans l'expérience dont Il témoigne, c'est que, en Dieu, il y a im-pos-si-bi-li-té, impossibilité de s'atteindre soi-même sinon dans la communication. La divinité n'a prise sur son être et sur son acte qu'en le communiquant, et la connaissance en Dieu est une naissance, c'est une diction à un Autre qui suscite l'Autre en tant qu'autre et, le disant, se personnifie précisément dans cette diction, cela veut dire que, en Dieu toute la vie est en mouvement, est en jaillissement, toute la vie est en communication, toute la vie est dépossédée, désappropriée, au point qu'on peut dire que la seule propriété de Dieu, c'est la désappropriation.

Ceci nous apparaît dans une clarté d'autant plus grande que nous sommes nous-même plus offensé et plus troublé par la possession de nous-même par nous-même. Nous sentons toute la stérilité d'un repliement sur soi. Nous nous sentons gêné, obscurci et disloqué par une adhésion à nous-même. Nous ne sommes vraiment heureux que lorsque nous cessons de nous regarder, nous ne nous sentons exister à plein que dans une relation à l'autre, et c'est là, justement, toute la joie de la découverte et de la rencontre divines.

Eh bien, en Dieu, ce qui en nous se produit par intermittence ce qui, en nous, dessine un itinéraire auquel nous sommes la plupart du temps infidèles, ce qui en nous pourtant marque à la fois le terme de notre devenir et la suprême rencontre avec Dieu, tout cela en Dieu est éternel, est éternel. Il n'y a pas pour Dieu d'autre prise sur Soi que cette communication qui fait de la connaissance un regard et un élan vers l'Autre.

De même que l'Amour n'est pas une complaisance en soi, une ivresse de soi dans l'autre mais pour soi, de même la connaissance de nouveau est un dépouillement qui réfère le disant et le dit à cette respiration d'Amour qu'on appelle le Saint-Esprit.

Il est clair n'est-ce pas que dans l'expérience chrétienne telle qu'en témoigne Jésus-Christ, la Divinité est essentiellement l'anti-narcisse et l'anti-possession. La Divinité n'est à personne. La Divinité est un Bien éternellement communiqué, et ce Bien est le Bien souverain parce qu'il est cette suprême communication, cette totale désappropriation, en sorte que, si Dieu est unique, ce n'est pas parce que la monarchie absolue doit régner dans les cieux (il n'y a d'autre Ciel, d'ailleurs, que Lui-même au plus intime de nous), c'est parce que Dieu signifie justement un Amour qui possède en Lui-même et par Lui-même toutes les conditions d'un don absolu, indépassable, souverain, éternel et parfait.

Si vous prenez la famille, cette image admirable de la Trinité, la famille de l'homme, de la femme et de l'enfant : le père, la mère et l'enfant, si vous prenez cette admirable image qui est la trinité humaine où resplendit le mieux la Trinité divine et si vous poussez jusqu'à la perfection cette image, si vous envisagez une famille parfaite, vous avez immédiatement la vision de cette circumincession, de cette circulation d'amour l'un en l'autre, parce qu'une famille idéale, quand elle existe, c'est rare, rarissime, mais enfin quand cela existe, une famille idéale, c'est une seule vie, une seule respiration, une seule joie, un seul bonheur commun et toujours communiqué. Dans la famille, le regard va de l'un à l'autre, Une vraie famille, c'est un homme qui regarde sa femme, qui regarde son mari, et ensemble ils regardent leur enfant. " Ils les regarde et ces regards qui sont tout le temps et toujours relation l'un à l'autre suscitent un amour qui n'est jamais une possession mais au contraire une générosité qui ne cesse de circuler et de se communiquer. Et ces trois personnes qui ne vivent que d'une seule vie, d'une seule joie, d'une seule connaissance, d'un seul Amour, réalisent justement déjà dans l'ordre humain, réalisent la venté d'un amour qui n'existe qu'à l'état de communication, à l'état de dépossession, car, si l'un des trois voulait se faire centre, il abolirait et sa joie et celle des autres.

Les biens de l'Esprit, comme nous l'avons dit des milliers de fois, les biens de l'Esprit sont des biens impossédables, les biens de l'Esprit ne subsistent qu'à l'état de communication, et parce que Dieu est le suprême Bien, parce qu'Il est l'espace de notre Liberté, parce qu'Il est la Joie infinie de la Vérité, parce qu'Il est comme dit Saint Jean de la Croix la " Musique silencieuse ", Dieu, parce qu'il est le souverain Bien, est le suprême dépouillement, le suprême dépouillement ! Dieu est Celui qui n'a rien, qui n'a rien, qui ne peut rien avoir, qui ne peut rien posséder, qui ne peut être le maître de rien, qui ne peut avoir de rapport avec Soi comme avec autrui que des rapports d'amour, d'amour, des rapports de don, de générosité. "

(À suivre)

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