Conférence - Cénacle de Paris - 1964 (Suite, partie 3)

(Suite de la conférence donnée au Cénacle de Paris en 1964)

La Trinité introduit dans notre connaissance du mystère de Dieu une dimension absolument insoupçonnée.

L'immense majorité des chrétiens ne sont pas entrés dans une union nuptiale avec Dieu

" Pour l'immense majorité les chrétiens ne sont pas chrétiens. Je veux dire, malgré toute leur bonne volonté, toutes leurs intentions, toutes leurs vertus, tout leur dévouement, ils n'ont pas encore compris à quel point Jésus-Christ constitue une révolution. La plupart en sont restés à un dieu pharaonique, à un dieu à l'égard duquel ils se sentent une dépendance, dont ils se veulent les sujets, dont ils redoutent le jugement, à la loi duquel ils se soumettent.

L'immense majorité des chrétiens ne sont pas des mystiques, ils ne sont pas entrés dans une union nuptiale avec Dieu, ils n'ont pas compris ce mot de Saint Paul aux Corinthiens : " Je vous ai fiancés à un époux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure ".

La plupart des chrétiens ne comprennent pas cette égalité dans l'amour, ils sont encore tributaires d'une conception juridique : ils songent à ce qu'ils ont à donner à Dieu et ce qu'ils peuvent garder pour eux-mêmes. Ils ne voient pas que, ce qui importe essentiellement et uniquement, c'est ce don de la personne à la Personne, que le seul Bien c'est cela.

Le Bien, c'est le don que nous sommes. Le mal, c'est le refus que nous devenons. Saint Paul l'a dit magnifiquement dans le chapitre 13ème de la première épître aux Corinthiens : " Il ne s'agit pas de parler la langue des anges et des hommes, il ne s'agit pas d'avoir la foi jusqu'à transporter les montagnes, de livrer son corps aux flammes ou de donner tous ses biens aux pauvres, il s'agit d'aimer, d'aimer, d'entrer dans ce rapport gratuit, dans ce cœur à Cœur où l'on s'échange et où toute contrainte est impensable et impossible, où la racine de l'acte est précisément le suprême accomplissement de la liberté.

L'immense majorité des chrétiens n'ont pas compris. Ils voient en Dieu un pouvoir dont ils dépendent, un pouvoir qui les domine ou qui les menace, qui, éventuellement pourra les sauver, mais non pas un amour qui les sollicite sans s'imposer jamais, un amour qui s'offre toujours, mais qui ne s'impose jamais. Et pourtant, c'est là l'essence de l'Evangile et nous pouvons résumer tout cet Evangile dans l'expérience unique et incomparable qui s'accomplit en Jésus-Christ, car Jésus-Christ c'est l'expérience mystique au suprême degré.

Jésus-Christ n'est pas un philosophe. Jésus-Christ ne nous apporte pas un système du monde. Jésus-Christ ne déchaîne pas en nous un mouvement spéculatif. On peut être disciple de Platon et ajouter à Platon, on peut poursuivre son travail, on peut le réviser, on peut éventuellement le réfuter, comme il se doit, à certaines phases du développement de sa pensée.

Jésus-Christ ne Se présente aucunement comme un penseur qui réponde à des questions spéculatives. Jésus-Christ est un témoignage. Jésus- Christ témoigne de ce qu'il vit, II témoigne de ce qu'Il est, et II nous communique cette expérience qu'Il est afin qu'elle devienne la nôtre.

Or, quel est le centre de l'expérience chrétienne en Jésus-Christ ? Il est évident que le centre de l'expérience chrétienne en Jésus-Christ, c'est la Trinité, la Trinité qui introduit dans notre connaissance de Dieu une dimension absolument insoupçonnée. Car il ne faut pas mettre sur le même plan un monothéisme unitaire - c'est-à-dire un monothéisme qui envisage Dieu comme une puissance solitaire - ET un monothéisme trinitaire -qui envisage Dieu, comme unique assurément, mais non pas comme solitaire.

Remarquez qu'il y a là une distinction capitale. On fait souvent au monothéisme l'hommage de représenter un progrès : au lieu d'une poussière de dieux occupés à de petites fonctions chacun, -comme Fustel de Coulanges nous l'expose admirablement dans " La Cité Antique ", ou Gaston Boissier dans " La Religion romaine " - au lieu de cette poussière de dieux : le dieu du Seuil, le dieu de l'accouchement, le dieu de la moisson, le dieu de la faux ou je ne sais quoi, au lieu d'une poussière de dieux, vous avez enfin tous les pouvoirs concentrés dans une seule divinité.

On peut préférer la religion antique, après tout c'est plus facile d'avoir à faire aux dieux s'ils sont divisés et se font la guerre mutuellement, qu'à un seul Dieu qui concentre en soi la toute-puissance. Il est évident que ce n'est pas par goût monarchique qu'on peut faire du monothéisme un facteur de progrès. Le monothéisme, finalement, n'a de sens que s'il est trinitaire. Je m'explique. Il est de toute évidence qu'un Dieu qui se révèle à la conscience, comme dans l'expérience augustinienne, comme dans toute expérience mystique, n Dieu qui se révèle à la conscience comme une générosité, comme un amour qui suscite le nôtre, comme une Présence qui ne s'impose jamais : " Tu étais avec moi, c'est moi qui n'étais pas avec Toi. Tu étais dedans, c'est moi qui étais dehors ", il est évident que cette rencontre nous oriente immédiatement vers un Dieu-Charité, vers un Dieu dont la perfection est l'Amour. Mais, immédiatement, naît la question : Comment Dieu peut-Il être l'Amour si II est unique et solitaire ? Car enfin ! Un être solitaire ne peut que se réfléchir sur soi, se replier sur soi, s'enivrer de soi, se complaire en soi ! - comme nous le faisons si souvent dans le dialogue auquel nous nous abandonnons lorsque la vie extérieure ne requiert pas toutes nos énergies.

Qu'est-ce que notre vie personnelle, du moins ce que nous croyons être notre vie personnelle, sinon une sorte de narcissisme dans lequel nous ne cessons de revenir à nous-même, en dialoguant faussement avec nous-même pour nous justifier à nos propres yeux ? Comment concevoir que la Vie Divine soit ce narcissisme à une échelle infinie, sans éprouver de dégoût ? Comment imaginer un être qui se repaît de lui-même et dont nous dépendons essentiellement, un être qui ne vit qu'en lui-même, qui n'a besoin de personne, puisqu'il est sensé être la source de tout ? Comment imaginer cet être, existant pour soi et dont nous dépendons essentiellement, un être qui laisse tomber quelques miettes de sa table sur nous et qui nous attend, d'ailleurs, au tournant de notre itinéraire, lorsque sonnera l'heure de notre mort ? Comment n'être pas en révolte contre cet espèce de pharaon, de despote, qui nous tient dans sa main, qui n'a aucunement besoin de nous, et duquel nous tenons tout, et qui d'ailleurs tient sa perfection du hasard : il est dieu sans l'avoir choisi. Il est dieu comme ça, éternellement, il est dieu sans qualité propre. Et il se trouve que l'amour qu'il a de lui-même est en contradiction avec toutes les impulsions des vertus humaines, puisque, pour nous, il n'y a de vertu que dans l'anti-narcissisme, que dans le dépouillement, que dans le don de soi, que dans l'amour. ,

On comprend le scandale ! Ce scandale des hommes devant ce Dieu-là ! On comprend la révolte ! On comprend le mot de Nietzsche : " S'il y avait des dieux, comment supporterais-je de n'être pas dieu ? Pourquoi lui plutôt que moi ? " On comprend la petite fille qui attendait son tour d'être dieu, ne pouvant concevoir que ce soit toujours le même qui jouisse de pareils privilèges, de la toute-puissance, d'une volonté à laquelle rien ne résiste, d'un bonheur intouchable et invulnérable. Elle pensait qu'il fallait que cela circule et que chacun ait son tour d'être dieu. Il est évident que cette idole, cette idole est intolérable et que rien ne nous importait davantage que d'être introduits dans ce pluralisme de relation qui nous assure qu'en Dieu il y a une circulation d'Amour, qu'en Dieu il y a une impossibilité de rien posséder.

Et nous retrouvons ici le monde de la connaissance dans toute sa splendeur. Car il est évident que le monde de la connaissance, c'est par excellence le monde de la grandeur, de la dignité et de la liberté. "

(À suivre)

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