Conférence - Cénacle de Paris - 1964 (Suite, partie 2)

(Suite de la conférence de Maurice Zundel donnée en 1964 au Cénacle de Paris, avec reprise de quelques lignes)

L'homme ne peut pas connaître plus haut qu'il est.

La révélation est la lumière d'une Présence qui se fait jour peu à peu.

Le message de Jésus-Christ n'est pas encore parvenu aux chrétiens !

" Il est de toute évidence que l'expérience augustinienne, l'expérience exprimée dans le magnifique verset que nous récitions tout à l'heure : "Trop tard je T'ai aimée, Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, trop tard je T'ai aimée et pourtant Tu étais dedans mais moi j'étais dedans ! Et, sans beauté, je me ruais vers ces beautés que tu as faites. Tu étais toujours avec moi, mais moi je n'étais pas avec Toi" !

Il est évident que ce témoignage augustinien n'a aucune espèce de référence à une dépendance, à une maîtrise, à une domination de la divinité, puisque, au contraire, il témoigne que, seule, la Présence de Dieu nous établit au cœur de notre intimité et la rend inviolable en en étant la caution.

Le Dieu de l'expérience mystique est donc un Dieu qui n'a aucunement un visage de maître. Il a uniquement le visage de notre liberté, comme Il est l'espace où elle se répand, comme Il est la caution inviolable de notre dignité.

Il est évident que Ce Dieu-là, inconnu de la plupart des gens, ce Dieu-là ne ferait pas difficulté.

(Suite du texte) :

Ce qui constitue l'obstacle, c'est ce dieu, ce dieu de la tribu, ce dieu qui a une figure de monarque suprême, ce dieu qui tire les fils de l'Histoire, ce dieu dont nous sommes les sujets, ce dieu devant lequel nous avons à nous anéantir, ce dieu qui veut être notre juge. Et tous ses attributs, finalement, ne sont que des projections ! Des projections des dépendances qui règnent dans la cité humaine.

A mesure que la Cité devient plus complexe, à mesure que la civilisation matérielle et intellectuelle se développe, le pouvoir gagne en extension, en profondeur, en majesté; et les grandes civilisations se sont souvent constituées autour de puissantes monarchies où le monarque faisait plus ou moins figure de dieu et où le peuple était simplement le repoussoir de sa majesté et devait naturellement illustrer par sa dépendance l'étendue du pouvoir souverain.

Quand vous êtes à Karnak, devant les monuments égyptiens où vous retrouvez à chaque instant la scène de l'instauration monarchique, ou de l'intronisation pharaonique plus exactement, scène qui est multipliée à des centaines d'exemplaires, vous avez très nettement l'impression qu'il s'agit là en effet d'une initiation divine, et que le pharaon conçu comme une divinité ne peut que régner sur la poussière de ses sujets en affirmant sa toute-puissance ! Et le protocole d'ailleurs dans lequel on s'adresse à lui agenouille en effet dans la poussière ses sujets qui ne sont rien devant lui ! C'est à l'instar, finalement, de ces monarchies que l'on a dessiné le visage de Dieu, dont on a fait un monarque suprême entouré d'une cour qui ne cesse de le louer, comme il revendique d'ailleurs de ses sujets terrestres le tribut de l'adoration, de la louange et de la prière.

Toute cette figuration qui s'est concrétisée dans les Livres de l'Ancien Testament, dans l'histoire d'un peuple qui a considéré Dieu comme son souverain - qui l'a quelque peu monopolisé d'ailleurs à cet effet en se croyant le peuple élu -, toutes ces représentations sont venues jusqu'à nous. Elles ont passé dans le christianisme et nous n'en sommes pas encore dégagés. Et il est de toute évidence que de telles conceptions s'accommodent très mal de l'expérience mystique, s'inscrivent très difficilement dans l'expérience mystique qui est elle-même une expérience essentiellement libératrice.

Ceci explique toutes les répugnances que peuvent avoir des hommes qui croient qu'ils sont encore liés à cette conception ce Dieu, mais ces figurations ne peuvent pas gêner une réflexion qui nous vient spontanément, à savoir que la hauteur à laquelle l'homme situe Dieu correspond exactement à la hauteur à laquelle il atteint lui-même. Nous ne pouvons pas nous étonner qu'une humanité en marche se soit donné de Dieu une représentation inadéquate.

Et nous pouvons dire a priori que tout ce qui ne cadre pas avec l'expérience mystique n'est pas de Dieu, mais pas pour avoir besoin d'examiner le détail de ces conceptions ! Nous pouvons dire avec une certitude absolue que tout ce qui heurte et blesse en nous l'expérience libératrice n'est pas de Dieu ! Même si cela se trouve dans les Livres sacrés, inspirés, révélés tant que vous voudrez, parce qu'il y a inévitablement dans une révélation historique - c'est-à-dire qui s'adresse à des hommes et qui les saisit à l'étape où ils sont -, il y a nécessairement une adaptation qui n'implique aucunement que les limites de l'homme sont les limites de Dieu, elle implique simplement que l'homme ne peut pas connaître plus haut qu'il n'est, que l'homme connaît autant qu'il est, et qu'il situe toujours sa découverte au niveau de son propre esprit et, tant que l'homme n'avait pas dépassé ces limites, il entraînait nécessairement Dieu dans ses propres frontières.

Il est donc parfaitement clair que, donner à Dieu le visage qui est le nôtre, quand ce visage est tout imparfait, c'est introduire une erreur radicale dans la présentation de Dieu. Et il faut bien dire que les survivances, très abondantes, de l'Ancien Testament dans la religion d'aujourd'hui constituent une objection dont nous comprenons que, pour ceux qui voient tout cela du dehors, elles soient insurmontables.

Il y aurait une immense purification à faire de tout le vocabulaire religieux, à partir de l'expérience mystique et en tenant compte, bien entendu, de l'immense distance qui sépare les conceptions d'aujourd'hui des conceptions d'il y a, je ne dis pas deux mille ou cinq mille ans, mais il y a seulement cent ans.

On peut dire que le tournant le plus impressionnant de l'Histoire, c'est l'an 1900 ou à peu près, là où commencent à se faire jour les conceptions quantiques qui aboutiront bientôt aux grandes découvertes d'Einstein, de la relativité, et qui s'étendront de plus en plus jusqu'aux grandes aventures dont nous sommes témoins aujourd'hui, dont ce départ que l'homme prend de notre planète vers les espaces encore inconnus. Cet envol cosmonautique nous apparaît comme une chose prodigieuse dont il aurait été impossible d'envisager même seulement la possibilité il y a seulement une centaine d'années.

Eh bien, il est évident que parler le langage du premier siècle, ou parler un langage antérieur à Jésus-Christ, aux hommes d'aujourd'hui, c'est se condamner immédiatement à n'être pas compris, et c'est courir immédiatement - ou faire courir à Dieu - le péril d'apparaître comme un mythe à reléguer au musée des antiquités.

Nous pouvons, en tout cas, et nous devons garder puisqu'il n'y a d'autre ressource que l'expérience humaine, qu'il faut la prendre à son sommet. Toute expérience est une expérience humaine, tout ce que nous pouvons savoir est une expérience humaine, rien ne nous est connaissable qui ne devienne une expérience humaine, nous avons évidemment quand il s'agit de la révélation le devoir de prendre l'expérience humaine à son sommet. Et puisque l'expérience mystique est une expérience essentiellement libératrice, nous pouvons et nous devons interpréter toute la Révélation en soustrayant de l'unique révélation les limites de l'homme : la révélation, qu'est-ce ? La révélation est évidemment et uniquement la lumière d'une Présence.

Au fond, la Révélation ne porte pas sur autre chose. La Révélation, c'est la lumière d'une Présence qui se fait jour peu à peu, qui envahit tout le champ de la conscience, qui sacralise l'existence, qui introduit l'homme au cœur de son intimité et qui scelle sa dignité dans une valeur inviolable qui nous agenouille, finalement, qui nous agenouille devant un petit enfant, parce qu'en lui, déjà, il y a la manifestation, la révélation, la communication, au moins possible, d'une valeur infinie; c'est la Lumière d'une présence finalement et c'est cela, c'est cela, c'est cela la vérité, la vérité informulable, la vérité inexprimable, la vérité qui ne comporte pas de limite, la vérité qui nous interdit, au contraire, de nous limiter, c'est la Lumière d'une Présence, cette Lumière qui se dégage lentement à travers les aventures de l'Histoire, cette Lumière qui, même chez les plus grands prophètes, ne peut pas éclater dans sa plénitude, parce qu'ils sont encore des hommes limités.

Mais on comprend que tant d'hommes repoussent ces images qui ne se sont pas décantées, qui correspondent à une expérience dépassée, qui pouvait être vraie à l'époque dans ce sens qu'elle était un mouvement, mais un mouvement vers un terme encore inaccessible vers lequel on tendait, mais que nous n'avons plus le droit de retenir aujourd'hui.

Aussi est-il essentiel, lorsqu'on lit dans la Bible l'Ancien Testament, de ne pas oublier le Nouveau, et de lire l'Ancien à travers le Nouveau et non pas le contraire, car il est évident que, si le christianisme apporte au monde une nouveauté essentielle, c'est à partir de cette nouveauté qu'il faut considérer le chemin parcouru pour voir les progrès accomplis et la nécessité que l'on avait, précisément, de ce message nouveau en Jésus-Christ : Ce message de Jésus-Christ qui était si parfaitement conscient d'apporter au monde quelque chose de nouveau, ce message de Jésus-Christ n'est pas encore parvenu aux chrétiens. "

(À suivre)

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