Conférence - Cénacle de Paris - 1964 (Début, partie 1)

Depuis des semaines et dans beaucoup de textes zundéliens on s'est préoccupé sur ce site du problème de l'homme et de son éventuelle existence dans son humanité devenue digne de ce nom. On va maintenant s'arrêter davantage au mystère de Dieu avec l'éclairage qu'Il apporte au mystère de l'homme. L'un et l'autre ne peuvent commencer à être pénétré, si peu que ce soit, l'un sans l'autre...

On commence par une conférence de Zundel donnée au Cénacle de Paris en 1964, une des plus belles et des plus écoutées. Si les habitués de ce site le désirent, on pourra la faire entendre ici.

Comment se fait-il que tant d'êtres se donnent pour athées ?

Comment se fait-il que tant d'hommes soient étrangers à Dieu ?

C'est parce que le mot " Dieu " a une très vieille histoire qui l'entoure d'un contexte extrêmement dangereux.

" Si réellement Dieu est le cœur de notre vie intérieure, si nous n'atteignons à nous-même qu'à travers Lui, s'il est impossible de nous trouver sans Le rencontrer, si c'est au fond la même chose de nous rencontrer et de Le rencontrer, comme en fait foi l'expérience de Saint-Augustin - qui est parfaitement conscient qu'il n'a atteint à lui-même qu'en découvrant Dieu au plus intime de lui-même - ce Dieu qu'il appelle la Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle - comment se fait-il que tant d'êtres se donnent pour athées ? Et non seulement tant d'êtres, mais qu'il y ait, aujourd'hui, des Etats communistes ? Chose unique dans l'Histoire : jamais cela ne s'est produit que des Etats, officiellement, se donnent pour athées.

Si vraiment il est impossible d'atteindre à soi sans joindre Dieu, comment se fait-il que tant d'hommes soient étrangers à Dieu, se posent en adversaires de Dieu, voient en Dieu le grand ennemi, l'obstacle essentiel à la civilisation et à la liberté ? Comment Sartre a-t-il pu écrire, en toute sincérité je n'en doute pas : "Si Dieu existe, l'homme est néant." ? C'est que, évidemment, les mots ont une histoire, et le mot "Dieu" en particulier a une très vieille histoire qui l'entoure d'un contexte extrêmement dangereux.

C'est un mot qui a beaucoup servi, qui a souvent très mal servi d'ailleurs, à des fins qui n'avaient absolument rien de spirituel. C'est un mot qui a été déprécié par l'usage qu'on en a fait, comme d'ailleurs le serait - comme l'est si souvent - l'amour lorsqu'on parle d'amour : Dieu est aussi profané que l'est l'amour dont il est si souvent question dans une littérature absolument étrangère à toute expérience authentique de l'amour. Pour le mot "Dieu", pour la conception de Dieu, il est évident que les voies de l'Histoire ici étaient inévitables : l'humanité ne pouvait pas prendre possession d'un seul coup de toutes Ses richesses puisqu'elle en est où elle en est aujourd'hui. Si la plupart des ressources de l'humanité sont dépensées dans la préparation de la guerre atomique, cela veut dire à quel degré de barbarie nous sommes encore !

On ne saurait donc s'étonner que l'humanité ait une peine extrême à dégager la notion de Dieu d'une gangue qui nous paraît intolérable, mais qui devait nécessairement résulter d'une expérience en cours, d'une expérience où le devenir suppose des étapes qu'il est impossible de brûler. L'humanité a cherché d'abord en Dieu une protection contre elle-même et elle en a fait très souvent au cours de l'Histoire le bouche-trou de toutes ses impuissances et de toutes ses ignorances : quand on ne pouvait plus rien, on disait Dieu ! Quand on ne savait plus, on disait Dieu ! C'était un bouche-trou qui ne répondait à rien d'ailleurs. J'ai envie de vous dire qu'il ne supposait aucune autre expérience sinon celle de l'ignorance et de l'impuissance.

Sous ce chef, évidemment, on peut arguer, on peut argumenter et voir en effet dans la notion de Dieu - et je n'hésite pas à le faire - une notion condamnée à disparaître à mesure que l'homme devient maître de son champ, qu'il arrive à conquérir toutes les techniques et qu'il atteint à une espèce de toute-puissance. Car ce n'est pas dans cet ordre que se situe l'expérience de Dieu telle que nous l'avons sommairement parcourue tout à l'heure.

L'expérience de Dieu est autrement profonde, et elle concerne précisément l'avènement en nous de la personnalité, l'avènement en nous de la liberté, puisque, nous l'avons dit, le critère essentiel de la Présence divine, c'est l'intériorité, l'intériorité et la libération. On reconnaît toujours la présence authentique de la Valeur absolue, on la reconnaît toujours à ce qu'on devient intérieur à soi et que l'on se sent libéré de soi. Mais, jusqu'à ce qu'on en arrive à cette expérience personnifiante, personnalisante et libératrice, il y a naturellement un long chemin, et l'humanité a d'abord été agglutinée en groupes, elle a pensé collectivement, et c'est sur le tard que la personnalité s'est fait jour, et encore très, très lentement car nous sommes circonvenus par les limites de notre Etat, par les limites de notre continent, par les limites de notre langue, par les limites de nos programmes scolaires, et nous sommes très largement étrangers les uns aux autres ! Et il suffit de faire un voyage en avion, avec la rapidité des avions d'aujourd'hui, pour se rendre compte combien l'humanité demeure cloisonnée, et comment quelques heures de voyage simplement vous précipitent dans une autre civilisation, qui n'a aucun contact avec la vôtre.

Les hommes sont restés très loin de leur vraie humanité. Les hommes sont encore très largement une espèce humaine et non pas une humanité de qualité où la personnalité serait commune et où, je veux dire, la personnalité se serait développée chez la plupart au point qu'ils puissent immédiatement communier dans l'universel. Il s'en faut de beaucoup !

Alors, on ne peut pas s'étonner que la notion de Dieu ait suivi la lente progression de la notion de l'homme. Au fond, c'est la même chose, de même que la rencontre de Dieu et la rencontre de l'homme, c'est un seul et même moment, une seule et même expérience. La notion de l'homme et la notion de Dieu sont au même niveau. Quand l'homme ne pouvait se connaître, quand il était essentiellement grégaire, quand il était fondu avec le groupe comme il l'est encore si souvent, il n'avait pas la possibilité de se donner ou d'acquérir une conception de Dieu supérieure à celle qui s'appliquait à lui. Il ne faut donc pas s'étonner que, à un certain niveau de l'homme, corresponde un certain niveau de la Divinité.

Nous ne saurions oublier que Socrate a été condamné sous divers chefs d'accusation mais, entre autres, sous celui-ci : qu'il n'honorait pas les dieux de la Cité. Donc, à l'époque la plus glorieuse de l'hellénisme, nous avons encore une conception extraordinairement étroite de la religion : la religion, c'est le palladium (le bouclier protecteur) de la Cité. La religion, c'est une police indispensable à l'unité de l'Etat, et celui qui n'honore pas les dieux de l'Etat met en danger l'unité de la Cité. Il est un ennemi de la Cité et il peut être mis à mort sous ce chef d'accusation. Et Marc Aurèle n'hésitera pas à laisser persécuter les chrétiens - bien qu'il soit lui-même un homme extrêmement scrupuleux et adonné à la contemplation - parce qu'il doit, par raison d'Etat, admettre et imposer le culte de Rome et de l'Empereur qui constitue, à son époque, le seul ciment de cette immense agglomération de peuples divers, ils n'ont d'autre lien, précisément, que ce lien pseudo-religieux d'un culte fondé sur l'Etat et la divinité de Rome et de l'Empereur.

Et vous savez bien que, tout au cours des siècles jusqu'à la Réforme, jusqu'à l'Edit de Nantes, jusqu'à la révocation de l'édit de Nantes, jusqu'à la Révolution et encore au-delà, jusqu'à la disparition du dernier tsar, et encore au-delà, et jusqu'aujourd'hui, certains Etats veulent avoir une armature religieuse et prennent des mesures pour imposer cette armature religieuse en imposant Dieu comme une obligation d'Etat.

Il est naturel que l'homme non-libéré se donne un dieu-maître. Il est naturel que l'on soumette à un dieu pharaonique une humanité qui est encore esclave. Et cela durera longtemps et c'est justement ce qui fait toute la difficulté.

Finalement, s'il y a des athées, c'est qu'ils voient dans la notion de Dieu un héritage d'ancien régime qui prétend soumettre l'humanité à un maître, à un maître qui tire les fils de l'Histoire, et auquel nous avons des comptes à rendre.

Il est de toute évidence que l'expérience augustinienne, il est évident que le témoignage augustinien n'a aucune espèce de référence à une dépendance, à une maîtrise, à une domination de la divinité, puisque, au contraire, il témoigne que seule la Présence de Dieu nous établit au cœur de notre intimité et la rend inviolable en en étant la caution.

Le Dieu de l'expérience mystique est donc un Dieu qui n'a aucunement un visage de maître. Il a uniquement le visage de notre liberté, comme Il est l'espace où elle se répand, comme II est la caution inviolable de notre dignité.

Il est évident que ce Dieu-là, inconnu de la plupart des gens, ce Dieu-là ne ferait aucune difficulté. "

(À suivre)

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