" Toute la pédagogie religieuse, catéchistique, doit être fondée sur une expérience que l'on est, et sur une expérience que l'on éveille.

Des gens de ma génération ont été élevés dans une véritable barbarie, ont été mis en face d'un Dieu tout fait, d'un Dieu défini dans des mots d'ailleurs incompréhensibles pour des enfants, ont été mis devant une espèce de barrage, de limite et de menace, ont été encombrés de définitions abstraites et souvent absurdes, au lieu d'être confrontés, ou plutôt d'être amenés à une expérience où, en s'intériorisant, en se recueillant dans l'émerveillement à travers n'importe quel symbole, où dans l'émerveillement ils auraient découvert - je pense à des enfants - ils auraient découvert cette présence au plus intime d'eux-mêmes comme la Vie de leur vie.

Il est tout à fait inconcevable et impossible que l'enfant puisse s'apprivoiser à la Présence divine si cette Présence divine ne devient pas pour lui une expérience essentielle, et bien entendu, puisque ce ne sont pas des mots qui parlent ou qui pourront jamais traduire une telle expérience, mais seule la vie elle-même, bien entendu il est inutile d'imaginer que des enfants pourront connaître Dieu simplement parce qu'on leur en parle; ils connaîtront Dieu s'ils Le respirent, comme on respire, comme nous nous éveillons nous-mêmes à la sympathie.

La sympathie ne repose pas sur un diagnostic, la sympathie ne repose pas sur un calcul, ne repose pas sur un réseau de notions; elle repose sur une intuition où nous sommes engagés par le fond de nous-mêmes et où nous communiquons avec le fond des autres

Et Dieu qui est la Vie de la vie, j'entends le vrai Dieu face au vrai homme, à l'homme enfin qui atteint à soi, le vrai Dieu ne peut pas être connu s'il ne devient pas une respiration de lumière et d'amour.

Si les parents n'ont pas, dès avant la naissance, entouré l'enfant de cette atmosphère, si les parents n'ont pas exercé ce rayonnement de Dieu, si les parents ne se dominent pas eux-mêmes, s'ils ne sont pas centrés sur l'unique nécessaire, si Dieu n'est pas pour eux l'expérience cardinale, s'ils ne sont pas enracinés dans ce moi oblatif qui fait d'eux-mêmes tout entiers une offrande d'amour, comment voulez-vous que les enfants découvrent Dieu comme une réalité brûlante, passionnante, magnifique, indispensable, inépuisable, qui fera à chaque instant de la vie une aventure nouvelle et infime ?

C'est pourquoi, la plupart du temps, ce n'est pas en parlant de Dieu que l'on conduit à Dieu. Car enfin ce mot Dieu, à force d'être entendu, s'use et perd son relief : ce qui conduit à Dieu, c'est toujours, quel que soit l'aspect sous lequel on y parvienne, c'est toujours la délivrance de soi. Quand je cesse de me regarder, c'est que je Le regarde.

Il est impossible de se donner à un mur ! Pour se donner soi-même, pour se donner par le fond du fond, il faut nécessairement être guéri de soi. On ne peut pas être guéri de soi par des mots, on est guéri de soi si l'on est saisi d'émerveillement devant une présence en laquelle on se perd tout entier parce qu'on s'y trouve au niveau oblatif où l'on passe du dehors au dedans, où l'on est délivré et affranchi du moi possessif, où l'on atteint à soi sous forme d'offrande et d'amour.

Quand on raconte des contes de fées, comme je le fais souvent avec des enfants, quand on raconte de belles histoires où justement on a l'occasion de s'émerveiller, quand l'enfant, en face de la nature ou dans la musique, tout d'un coup se perd complètement de vue, comme nous-mêmes d'ailleurs avec lui, il n y a plus besoin de nommer Dieu, Il est là.

Il s'agit donc de susciter des occasions d'émerveillement, qui d'ailleurs ne peuvent se produire qu'à la faveur d'une démission radicale de nous-mêmes. Si nous sommes nous-mêmes sous le coup, si j'ose dire, de la découverte de Dieu, si nous en sommes remplis, si nous l'avons justement éprouvé à l'instant même en face de l'enfant, nous devenons immédiatement un espace illimité où il pourra respirer la Présence divine, et, avec son regard, il trouvera lui-même l'occasion de s'émerveiller. Il pourra respirer la Présence divine d'une façon plus sûre encore dans la parabole que nous lui offrirons, dans le spectacle auquel nous le conduirons, dans l'événement de la nature ou de l'art en face duquel nous le mettrons, ou dans l'histoire que nous lui conterons.

Cette histoire servira ici de parabole et de sacrement à la faveur de son âme branchée sur la nôtre, tandis que la nôtre est branchée sur Dieu. A la faveur de cette histoire, il découvrira précisément comme à travers une parabole ce Visage, ce Visage inscrit dans son cœur, ce Visage qui ne cesse de l'attendre et qui est en lui comme en nous la Vie de sa vie.

Dans ces heures privilégiées ou dans cette expérience où nous rencontrons Dieu, nous assistons à notre propre création, car jusque-là nous n'étions pas vraiment homme, nous le devenons maintenant. Mais aussi nous assistons à notre propre décréation dès que nous retombons de cet élan qui nous porte vers Dieu, dès que nous sortons de ce dialogue, qui peut être silencieux, avec lui. Nous nous défaisons alors et le monde se défait de nous, il cesse d'être lumière, il cesse d'être un effort, il cesse d'être une joie au sein de la contemplation, il cesse d'être un jour qui se lève dans notre esprit, il n'est plus maintenant qu'un objet de consommation ou le lieu même, et seulement, de la consommation des désirs de notre chair.

(À suivre)

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir