Homélie - Lausanne - 21 novembre 1965 (Fin, partie 2)

C'est en lisant et relisant des paroles de ce genre, des paroles proprement mystiques, que l'on commence à s'apercevoir que le christianisme n'en est encore qu'à ses débuts, qu'il n'a pas encore, apparemment du moins, pénétré jusqu'au profond du cœur de l'immense majorité de ceux qui se disent chrétiens.

On peut se demander si l'abandon généralisé de toute pratique chrétienne dans certains pays, alors qu'il y a cinquante ans leurs églises ou leurs temples étaient remplis, et pas seulement le dimanche, pensons ici par exemple à la Hollande, et à d'autre pays nordiques, on peut se demander si justement ce n'est pas cette carence d'approfondissement mystique qui est une des principales causes de cet abandon et de cette désertion ...

Il ne faut jamais séparer les deux noms du Christ : Fils de l'Homme et Fils de Dieu, sans quoi l'affirmation de Sa divinité devient inconcevable, inassimilable et scandaleuse.

En Dieu la grandeur est identique à l'humilité.

Le christianisme nous jette au cœur de l'expérience humaine...

Les paroles zundéliennes qui suivent sont tout à fait admirables.

(2ème partie de l'homélie) :

" Le marxisme, aujourd'hui comme hier, le marxisme nous propose un programme admirable de divinisation de l'homme, et ce grand solitaire qu'était Nietzsche se proposait, lui aussi, de créer en soi un surhomme qui deviendrait la source et l'origine de toutes les valeurs. Et voilà ! Nietzsche est devenu fou ! Et le marxisme n'a pas pu réaliser son admirable ambition parce que, parce que quoi ? Parce que diviniser l'homme, qu'est-ce que cela veut dire ? Qu'est-ce que cela veut dire : donner à l'homme une valeur infinie, faire de l'homme le créateur de toutes les valeurs ?

Jésus seul nous en indique le sens : pour donner à l'homme toute sa taille et toute sa grandeur, il n'y a qu'un seul chemin, c'est qu'il se vide de lui-même, c'est qu'il renonce à toute possession, c'est qu'il soit délivré de toutes ses adhérences, c'est qu'il devienne un espace illimité de lumière et d'amour, c'est qu'il soit capable de conduire, de revivre et d'achever toute l'Histoire et de faire faire à l'Univers un nouveau départ. Mais tout cela n'est possible, comme Saint François l'a si admirablement compris, que dans ce vide intérieur, dans cette évacuation qui est en l'homme comme en Dieu la condition de toute grandeur, de toute liberté et de toute efficacité.

Il est donc absolument indispensable, pour établir l'équilibre du témoignage chrétien, de ne jamais séparer ces deux noms que le Christ s'est donné, disons plutôt qu'II s'est donné le premier et que nous Lui avons donné l'autre. Il s'est appelé le Fils de l'Homme, le Fils de l'Homme, celui qui est homme à un degré unique, incomparable, infini, illimité, l'homme qui peut s'identifier réellement avec chaque homme et le vivre jusqu'aux racines de son être, Il est le Fils de l'Homme dans une plénitude unique parce que Il est le Fils de Dieu, parce qu'Il est ne reposant dans Sa liberté, ne s'enracinant dans l'être, qu'en subsistant dans la Pauvreté Divine.

Si l'on sépare ces deux titres, si l'on ne voit pas que Jésus est tout ensemble - et avec la même plénitude - le Fils de l'Homme et le Fils de Dieu, l'affirmation de ce que nous appelons Sa Divinité devient inconcevable, inassimilable et scandaleuse. Mais, quand on a accepté le scandale de la Croix, quand on a accepté le scandale du Lavement des pieds, quand on a compris que le triomphe de Dieu, c'est le don de Son Amour, quand on a compris que l'amour est impossible si on ne fait pas le vide en soi pour accueillir l'autre et le combler du don de soi, quand on a accepté tout cela, il devient tout simple de comprendre que la Divinité n'a pu devenir une Présence Réelle dans l'Histoire humaine que dans une humanité absolument vide, évacuée de soi, comme un sacrement translucide qui laisse Dieu s'exprimer personnellement dans Son dépouillement, dans Sa Pauvreté Infinie, dans Sa Charité Ineffable, qui laisse Dieu s'exprimer totalement en Lui sans rencontrer aucune frontière ni aucune limite.

Il est donc nécessaire, si nous voulons entrer nous-mêmes au cœur de notre foi, si nous voulons échapper au scandale de l'Islam, je veux dire au scandale que l'affirmation chrétienne mal comprise suscite dans l'Islam, si nous voulons échapper au scandale que les hommes de science peuvent y trouver devant ce qu'ils considèrent comme une mythologie, il faut que nous vivions nous-même la pauvreté, il faut que nous découvrions que le sens de notre liberté est dans le don de nous-mêmes, il faut que nous réalisions une personnalité qui soit source et origine par une démission intégrale de soi-même.

Et c'est vrai ! Et c'est une expérience constamment vérifiable ! Jamais nous ne pouvons avoir conscience de rencontrer un homme, dans le sens plein du mot, jamais nous ne sommes à l'aise, jamais nous ne sommes comblés quand, dans un être humain, nous sentons la moindre expression d'une vanité satisfaite de soi.

Nous ne sommes délivrés que lorsque nous rencontrons en un homme ce vide sacré où respire la Présence Infinie ! Et, comme Dieu ne se révèle à travers nous que dans une démission radicale, comment nous étonner qu'il ait fallu en Jésus cette évacuation totale du moi humain, du moi co-naturel, pour qu'Il devienne la Révélation définitive et parfaite du Dieu Vivant ? Et comment nous étonner, en allant jusqu'à la source, qu'en Dieu la grandeur soit identique avec l'humilité, qu'en Dieu la grandeur ne soit constituée que par cette démission éternelle où le Père et le Fils s'échangent dans une désappropriation infinie ?

Le Christianisme nous jette donc au cœur de l'expérience humaine, il nous permet de la comprendre, de la vivre, de la réaliser dans la mesure même où nous acceptons la condition révélée par la Croix, dans la mesure où nous acceptons de devenir parfaits comme notre Père Céleste est parfait, c'est-à-dire d'atteindre à une valeur illimitée en faisant éclater nos frontières et en faisant de notre vie tout entière une offrande silencieuse d'amour.

Là, nous ne risquons pas de nous tromper ! Là, toutes les paroles du Credo (et du catéchisme) s'enflamment sous la lumière de l'Esprit. Là, le témoignage chrétien prend toute sa valeur libératrice parce que, en effet, quand nous atteignons à ce niveau de dépossession, quand nous entrons dans la Divine Pauvreté, quand nous cessons de nous regarder, quand nous ne sommes plus qu'un regard vers le Dieu Vivant qui est en nous une attente éternelle, alors nous sentons bien que le monde respire, nous sentons la possibilité d'une communion universelle.

Alors, il n'y a plus de race, il n'y a plus d'âge, il n'y a plus de classe, il n'y a plus que l'homme dans sa valeur possible, il n'y a plus que l'homme dans sa vocation divine, il n'y a plus que l'homme, l'homme appelé à devenir le sanctuaire de la Divinité !

Nous voulons donc poursuivre cette liturgie (cette Messe) à l'écoute du silence de Dieu, en faisant du silence en nous-mêmes, afin que nous soyons capables en écoutant Dieu de ne plus nous écouter nous-mêmes mais d'apporter aux autres, non pas le bruit et le tumulte de nos convoitises, mais cet espace de lumière et d'amour où resplendit le Visage de Dieu que chacun reconnaît dès qu'il a le privilège de Le rencontrer, de Le rencontrer justement comme le souffle même de la liberté, comme l'espace où la Vérité et l'Amour apparaissent enfin comme Quelqu'un, comme une Présence, comme une Personne, comme une Vie, comme un Cœur qui bat dans le nôtre. "

Sentez-vous l'importance de ces paroles ? Mais qui donc dans l'Eglise la ressent vraiment... Alors tout sera changé.

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