Homélie - Lausanne - 21 novembre 1965 (Début, partie 1)

Peut-être la plus belle homélie de Zundel, sur un sujet d'une actualité brûlante, même s'il ne paraît pas, mais presque totalement inconnue encore dans l'Eglise contemporaine.

Le sens profond ne peut commencer à apparaître qu'après plusieurs lectures dans les meilleures conditions de silence et recueillement.

Elle a été dite en l'Eglise du Sacré Cœur d'Ouchy-Lausanne, le dimanche 21 novembre 1965. Ce jour-là Zundel en a prononcé quatre autres !

" La traduction de la doxologie dans la nouvelle liturgie : "Par Jésus-Christ, Notre Seigneur, Ton Fils Unique, qui est Dieu dans tous les siècles des siècles - ou: car II est Dieu dans tous les siècles", est peut-être inexacte, mais elle est de toute façon la traduction qui devient maintenant officielle : " car II est Dieu dans tous les siècles ". Cette traduction est l'affirmation la plus brutale de la Divinité de Jésus Christ.

Cette affirmation scandalise les musulmans qui y voient une forme d'idolâtrie, elle scandalise les historiens rationalistes qui y voient une forme de mythologie, cette affirmation de la Divinité de Jésus Christ fait partie du témoignage chrétien, mais, sur elle, tous les chrétiens ne sont pas aussi accordés qu'ils paraissent ! Cette affirmation de la Divinité de Jésus Christ ne peut être reçue, ne peut être comprise, ne peut recevoir un sens que si l'on tient compte des perspectives absolument nouvelles que Jésus Christ Lui-même nous a ouvertes sur Dieu.

Notre Seigneur a transformé la vision de Dieu à une profondeur infinie et il est absolument nécessaire d'en tenir compte pour donner un sens à cette affirmation de la Divinité de Jésus Christ. Le Christ et la nouveauté du Christ, tout ce que nous tenons de Lui et qui serait impossible sans Lui, nous en prenons conscience lorsque nous voyons le scandale des apôtres et leur lâcheté et leur trahison et leur abandon dès qu'il est question de la Croix. Dès qu'il est question d'une défaite, ils ne peuvent comprendre, ils ne peuvent pas admettre que le salut qu'ils attendent, que l'intervention du Dieu Tout-Puissant s'accomplisse dans un échec scandaleux et incompréhensible. Et, de fait, devant la Croix, ils prendront la fuite, ils se terreront jusqu'à ce que l'annonce de la Résurrection commence à les orienter vers une nouvelle espérance qui n'est pas d'ailleurs bien spirituelle.

Il faudra la Pentecôte, il faudra cette re-création de leur cœur dans le feu de l'Esprit pour qu'ils prennent conscience de la réelle portée de l'événement et que la Divinité de Jésus Christ prenne dans leur vie et dans la nôtre un sens acceptable, un sens admirable, un sens spirituel.

Car la Croix, justement, la défaite, l'échec de Jésus Christ, ce scandale épouvantable dont Paul parle aux Corinthiens : "La Croix, scandale pour les Juifs et folie pour les Gentils", ce scandale suppose, pour être fécond, pour être à l'origine d'un monde nouveau, que la notion même de Dieu, que la vision même de Dieu a été radicalement transformée.

Et quel est le sens de cette transformation? Qu'est-ce que Jésus nous révèle d'incomparable, d'unique, d'inouï, d'invraisemblable et de magnifique ? Il nous révèle justement la désappropriation de Dieu, la pauvreté de Dieu. Il nous révèle un Dieu qui est agenouillé devant nous, un Dieu qui ne peut forcer notre volonté, qui ne veut contraindre notre intelligence, un Dieu qui ne peut s'emparer par violence de notre cœur, un Dieu qui nous attend, un Dieu qui s'offre, un Dieu qui inaugure avec nous un régime de liberté infinie, un Dieu qui se fait notre égal, un Dieu qui nous traite en égaux, un Dieu qui, étant le "oui" de l'Eternel Amour, ne peut rien accomplir sans le "oui" de notre amour.

C'est ce Dieu tout neuf dans la conception humaine, tout neuf dans l'histoire humaine, c'est ce Dieu Trinitaire, ce Dieu qui n'a prise sur Son Etre qu'en le communiquant, ce Dieu éternellement vidé de Lui-même, ce Dieu qui ne possède rien, c'est Lui qui va apparaître dans le mystère de Jésus comme une Présence Réelle au cœur de notre Histoire.

Et comment ? Justement en opérant dans l'Humanité de Jésus Christ une telle évacuation, un tel vide, un tel espace de démission, de désappropriation, de pauvreté, que l'Humanité de Notre Seigneur deviendra par là même capable d'accueillir tous les hommes, de résumer toute l'Histoire, d'être intérieure à chacun de nous, de vivre chacune de nos vies comme la Sienne précisément parce qu'il est incapable de toute possession, parce que Son Humanité est vidée de soi à un degré unique par la communication même qui Lui est faite de la pauvreté subsistante qui est la Personnalité Divine. Jésus nous révèle un Dieu, Esprit et Vérité, qui est par là même un Dieu Charité, un Dieu Amour, un Dieu dont toute la vie est de se donner en se vidant de soi, de se communiquer dans une infinie respiration d'amour.

Et c'est justement parce que l'Humanité de Notre Seigneur, l'Humanité de Jésus Christ, est désappropriation totalement de soi dans le rayonnement, dans son enracinement, en la Pauvreté Divine, que nous pouvons en toute bonne foi, en toute sincérité, nous fondant sur une expérience mystique bimillénaire, nous pouvons affirmer la Divinité de Jésus Christ non pas comme l'exaltation d'un homme à une espèce d'apothéose dans un ciel imaginaire, mais comme la présence de Dieu à travers une Humanité qui est tellement vidée de soi qu'elle ne peut plus opposer à la Lumière de Dieu aucune espèce d'ombre et de limite.

Il est indispensable de mettre les choses sur ce plan pour situer l'affirmation chrétienne dans sa véritable lumière. Oui, II est Dieu aux siècles des siècles ! Et cela veut dire que Son Humanité ne peut rien s'approprier, Son Humanité n'est pas fermée sur soi, Son Humanité n'a pas d'adhérence à soi parce qu'elle est radicalement vidée de soi par cette assomption à la Divinité qui est elle-même une éternelle évacuation d'amour. "

(À suivre)

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