Homélie - Lausanne - 30 septembre 1962 (Fin, partie 2)

Fin de cette homélie de Maurice Zundel.

C'est cela, tout le sens de l'Evangile.

Un monde merveilleux où l'existence ne peut s'affirmer que dans le don de soi-même.

La morale chrétienne est une exigence d'être.

Il s'agit de nous défaire d'un préjugé mortel en lequel nous sommes enfermés.

Comme s'il s'agissait d'aller danser !

« Nous pouvons, dans l'âme de Saint François, dans son histoire, dans son drame, nous pouvons lire ce débat entre la tentation de domination et la voie de générosité puisque c'est d'elle qu'il s'agit.

Saint François, au départ, Saint François, fils de marchand, riche, regorgeant d'argent, capable d'éblouir ses amis et ses camarades en jetant à profusion l'argent par les fenêtres, François, nourri de romans de chevalerie, bien qu'il soit destiné au commerce selon le rêve de son père, François ne rêve, au contraire, que de gloire. Il veut remplir le monde du bruit de ses exploits. Il veut, lui aussi, être porté par la foule, caressé par l'opinion, recevoir les hommages admiratifs de la plus belle dame qui deviendra finalement son épouse.

Et c'est ainsi qu'il s'embarque dans l'existence. C'est ainsi qu'il s'arme en vue de la guerre et que, magnifiquement équipé, il part en effet vers ces zones où se déroulent de grandes batailles en Apulie, où il espère enfin trouver le théâtre de ses exploits. Et c'est alors qu'il est ramené à la véritable grandeur et qu'il va apprendre qu'il ne s'agit pas de se faire porter par le monde, porter par l'opinion et caresser par elle, mais qu'il s'agit de porter le monde et de le créer dans cette dimension d'amour qui peut, seule, lui donner une signification intelligible.

Et il va découvrir justement, il va découvrir Dieu Lui-même comme une pure générosité qui suscite la nôtre et qui nous fait entrer dans ce monde nuptial, dans ce monde merveilleux où l'existence ne peut s'affirmer que dans le don de soi-même. Car enfin, c'est cela, ou plutôt c'est ici que nous sentons le moment créateur, c'est ici que Dieu entre en scène, non pas du dehors, mais du dedans ! Car enfin ! Comment pouvons-nous cesser d'être objet ? Comment pouvons-nous cesser d'être un résultat ? Comment pouvons-nous cesser de subir une existence que nous n'avons pas choisie ? Il n'y a qu'un seul moyen, c'est de nous ressaisir tout entier dans un élan d'amour, en faisant de tout notre être une offrande.

Mais à qui ? Une offrande à une générosité qui n'est qu'Amour, où la vie toute entière est don de soi, comme c'est le cas justement au cœur de la Divinité qui se révèle en Jésus dans une éternelle circulation d'amour dans les relations subsistantes du Père, du Fils et du Saint Esprit.

François va donc découvrir que, pour parvenir à cette grandeur dont il a la passion - car il n'y a pas de saint qui ne soit un grand passionné - pour parvenir à cette grandeur dont il a la passion, il faut justement se dépouiller totalement.

Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire "se quitter soi-même" ? Cela veut dire trancher les adhérences qui font de nous-mêmes l'esclave de nous-mêmes, pour devenir un immense espace où le monde entier pourra respirer et s'accomplir, un immense espace où Dieu Lui-même pourra répandre Sa Vie.

Et c'est là justement tout le sens de l'Evangile qui éclate admirablement dans la petite phrase de l'Evangile : "Mon ami, monte plus haut" ! « Mon ami, monte plus haut. . . Mon ami, monte plus haut ! » (Luc 14,10)

Nous sommes toujours tentés de voir dans la morale un décret-loi d'une puissance qui nous domine. Mais non, la morale chrétienne, la morale évangélique est simplement une exigence d'être, une exigence de grandeur, une exigence de libération, une exigence de devenir origine, source et créateur. "Mon ami, monte plus haut. . . Mon ami, monte plus haut ! "

II ne s'agit jamais d'autre chose que de passer toujours plus résolument de quelque chose à quelqu'un, de trancher les adhérences qui nous rivent à notre moi animal, et de faire de notre vie cet immense espace de jeunesse, d'harmonie et de générosité où toute vie pourra s'épanouir et où Dieu Lui-même pourra transparaître dans l'authenticité de Sa vie qui est pur don, éternelle et infinie générosité.

Il s'agit donc de nous défaire de ce préjugé mortel qui nous enferme dans une morale où la vie consisterait à se détruire soi-même, à refouler les mouvements les plus profonds de son être et à mener une existence de larve, une existence misérable en attendant de retourner à la poussière.

Cette vision est foncièrement anti-chrétienne.

La vision chrétienne est, au contraire, source de vie et de libération. Il s'agit donc, puisque nous avons à nous créer nous-mêmes dans la dimension humaine, puisque le monde n'est pas fait, mais qu'il est à faire, puisque toute réalité doit se renouveler en entrant dans le circuit d'amour qui lui donne sa signification intelligible, il s'agit pour nous de nourrir une confiance absolue dans l'appel de Dieu qui est l'appel de l'éternelle générosité.

Pourquoi nous dérober à cette sollicitation intérieure puisque Dieu, le Vrai Dieu qui ne se trouve précisément que dans cette promotion de quelque chose à quelqu'un, comment de quelque chose à quelqu'un,ce Dieu Vivant et vivifiant pourrait-Il être contraire à une seule de nos tendances si nous la poussons jusqu'à l'infini comme le fait Saint François : il ne veut pas démordre de son appétit de grandeur mais ne veut pas non plus se tromper lui-même ! François veut une grandeur solide, une grandeur sans limites où il n'acceptera pas d'être porté par les autres et pouponné par l'opinion, mais où il sera vraiment un créateur, une source, un commencement, un espace infini.

Il est d'ailleurs tout à fait remarquable, il est remarquable que Saint Nicolas de Flue qui est pourtant si différent et dans son histoire et dans sa sensibilité de Saint François, il est étonnant que Saint Nicolas de Flue ait dit ce mot magnifique à un jeune homme qui l'interrogeait sur la manière de faire oraison, il lui répondait: "Dieu agit en nous de telle sorte que nous fassions oraison avec le même plaisir que nous irions à la danse, et aussi de telle sorte que nous éprouvions les mêmes épreuves qu'au combat, "

Comme ce mot est admirable ! Mais oui, comme s'il s'agissait d'aller danser ! C'est admirable ! Donc cet homme, arrivé à la fin de sa carrière, entièrement dépouillé, pacifié, ouvert, donné, cet homme consulté par les princes et les états, cet homme a pacifié son peuple, cet homme est entré dans la grande paix de Dieu. Il ne voit pas, il ne voit pas l'Evangile comme un précepte, il ne voit pas la morale comme une camisole de force ! Il voit Dieu comme cette joie vers laquelle on se précipite comme s'il s'agissait d'aller danser.

Cela veut dire que, comme l'affirmait Saint Paul, en Jésus il n'y a pas le "oui" et le "non". En Jésus, il n'y a jamais de limitation, il n'y a jamais d'interdit, en Jésus il n'y a que cet appel qui retentit au plus profond de nous-mêmes, cet appel à la grandeur : "Mon ami, monte plus haut ! "

Nous voulons donc nous remettre entre les mains de cette immense Sagesse qui est la Sagesse de l'Amour et nous voulons, faisant un crédit total à la générosité de Dieu, tenter de creuser notre sillon en allant toujours plus avant dans cet accomplissement de nous-même : nous sommes tous appelés à être une source, un commencement, et un créateur, car le monde n'est pas encore fait, il est à faire. L'homme n'existe pas encore, il a à se créer puisqu'il n'y a qu'un seul problème, c'est de se faire homme. »

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