Homélie pour le 24ème dimanche.

(Romains 14, 7-9, Matthieu 18, 21-35).

" Aucun d'entre nous ne vit pour soi-même ! Et aucun ne meurt pour soi-même ! "

Rien ne nous appartient ! Ni notre corps, ni notre âme, ni notre esprit, ni tout ce que nous pensons posséder ! Nul n'est maître de son corps ! Sa fragilité, sa vulnérabilité nous le rappelle sans cesse. Tout appartient à Dieu, mais à Dieu dans sa parfaite et indivisible unité. Et c'est pour l'homme seulement dans la mesure de sa communion à l'humanité entière, de son indivisibilité par rapport à tous les autres, que quelque chose peut lui appartenir.

Car, en la Trinité divine, rien n'appartient au Père, ni au Fils, ni à l'Esprit séparément l'Un de l'autre - il n'y a pas d'être du Père du Fils ou de l'Esprit séparément de l'Autre -, et il doit en être ainsi quant à l'homme : l'homme ne peut posséder quoi que ce soit sinon dans son union, sa communion, à tous les autres hommes, et quand il reconnaît que tout ce qui lui appartient leur appartient aussi de la même façon, celle de la désappropriation. Le vrai drame des pauvres, n'est pas seulement d'être dans la misère, c'est quand ils ne veulent plus que s'approprier ce qu'on leur donne pour le posséder à leur tour.

Nous sommes tout de suite interpellés : qui peut prétendre ne pas vivre pour soi-même ? L'un des proverbes les plus souvent cités nous dit que toute charité bien ordonnée commence par soi-même ! C'est exactement le contraire de ce que Jésus a fait durant son passage parmi nous, et c'est, si l'on peut ainsi parler, ce qu'Il fait, qui se confond avec ce qu'Il est, qu'Il manifeste en ne vivant aucunement pour lui-même mais pour le Père et pour le salut des hommes qu'on peut dire en même temps salut de Dieu.

Mais pourquoi donc Paul ajoute-t-il, aucun ne meurt pour soi-même ? Tout simplement parce que, pour Paul, pour le chrétien, la mort elle-même, avec la façon, si l'on peut dire, de la vivre tous les jours de notre vie, ne doit pas être vécue chacun pour soi, même si, au moment de la mort, chaque vivant se trouve terriblement seul.

" Si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur ! Si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur ! " Et, dans notre vie comme dans notre mort, nous sommes la propriété du Seigneur, de la façon de la propriété en le Dieu Trinité.

Nous ne nous appartenons pas, nous ne nous appartenons plus. Et c'est cette inséparabilité de la vie et de la mort pour le chrétien qui arrête la pensée de Paul, inséparabilité parce que le Christ est devenu par Sa mort et Sa résurrection, le Seigneur, l'unique Seigneur de tous les vivants. Un Seigneur aucunement dominateur, mais un Seigneur propriétaire de tout et de tous selon la façon de la propriété en Dieu, qui est désappropriation, celle de la Trinité Sainte.

C'est peut-être dans ces pensées que l'on peut commencer à pénétrer dans la mystérieuse page d'Evangile de ce jour. Pierre, n'a pas encore compris, pas plus que nous-mêmes, cette appartenance totale au Seigneur, dans sa vie comme dans sa mort, et il est ici soucieux du mal que les autres peuvent lui faire, de sa difficulté à pardonner, et à pardonner encore et toujours, alors que, bien évidemment, c'est l'autre qui a tort et lui fait du mal.

La parabole qui suit est difficile à comprendre si le roi qui demande des comptes doit s'identifier avec le Père du ciel, le Seigneur des seigneurs, le Roi des rois. Lui qui nous demande le pardon partout et toujours, comment peut-il se faire qu'il le refuse au débiteur qui ne pardonne pas ? On l'imagine mal traitant de pareille façon le débiteur qui n'a pas eu pitié de son créancier, infiniment moins redevable. Il en avait eu pitié une première fois pour une dette exorbitante, comment n'en aura-t-il pas pitié une seconde fois en lui demandant simplement de se corriger de son comportement avec son débiteur : mais non ! Il le livre aux bourreaux jusqu'à ce qu'il ait payé l'intégralité de son immense dette.

La raison en est toute simple, c'est qu'ici il faut, dans la parabole, frapper très fort pour que l'homme commence seulement à saisir cette sorte d'obligation, permanente pour le disciple, du pardon. Mais ici Jésus nous parle encore en prophète de l'Ancien Testament, et à des hommes qui ne l'ont pas encore vu mourir et ressusciter.

Le ressuscité ne tiendra pas de discours semblable. Son discours, aux disciples d'Emmaüs et au Cénacle, n'est plus que pour les amener à comprendre la nécessité de Sa mort et de Sa résurrection. Ces évènements majeurs de toute l'histoire de l'humanité, vont apporter un tout autre discours aux hommes, sans rien rejeter de ce qu'Il avait dit auparavant, mais ne le maintenant que par cette sorte de transfiguration qu'apportent à tous les discours antérieurs cette mort et cette résurrection de celui qui les a prononcés.

On ne dit peut-être pas assez dans l'Eglise cette sorte de relativité transfigurante de toutes les paroles de Jésus par rapport à Sa Passion-Mort-Résurrection, et plus généralement cette même relativité de l'Ancien Testament par rapport au Nouveau : l'Ancien est toujours pour préparer le Nouveau et pour être toujours lu, et saisi dans son sens le plus profond, à la lumière du Nouveau.

Peut-être ne devrait-on plus parler tellement aux enfants des histoires d'Abraham, de David ou de Joseph sans les rapporter toujours à l'œuvre par excellence de ce Jésus, qui éclaire tout, l'œuvre de Sa Passion, de Sa mort et de Sa résurrection, Il ne s'est fait l'Un d'entre nous que pour souffrir, mourir et ressusciter, pour Son passage au Père de cette façon-là, façon qui devrait arrêter leur attention avant tout.

Toute initiation chrétienne devrait commencer à rebours, d'abord par les récits des apparitions, ensuite par ceux de la Passion et la mort (que malheureusement on ne lit à l'Eglise qu'au temps de cette Passion...) et puis alors et ensuite l'Ancien Testament, mais après l'Evangile et le Nouveau.

Il y a dans l'Evangile, et c'est voulu par le Seigneur, une disproportion effarante entre la dette du premier puis du second débiteur. Il ne s'agit pas de majorer infiniment la dette de l'homme vis-à-vis de Dieu mais de nous permettre de commencer à comprendre que, si petite qu'elle puisse nous apparaître : après tout nous n'avons rien fait de mal ! Ici c'est l'infinité, l'infinie grandeur et profondeur de l'Amour de Dieu qui, non pas majore notre dette, mais peut la situer de notre côté comme abyssale, (même si elle nous paraît infime) devant l'infinité de cet amour qu'elle a osé bafouer : si tout péché est refus d'amour, la grandeur infinie de l'Amour divin ne peut qu'en faire apparaître la gravité. Et le refus chez l'homme de manifester son amour de l'autre dans le pardon, façon sans doute la plus sublime de le manifester, peut paraître alors monstrueux. On sait très bien que, quand on est vraiment aimé par quelqu'un, éminemment par notre mère, la prise de conscience de la moindre blessure peut paraître tout à fait grave.

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