09/09/2005 - Quand nous serons des hommes nouveaux

Conférence - Cénacle de Paris - 21 janvier1973 (Fin, partie 4)

Fin de la conférence de Maurice Zundel donnée à Paris en 1973.

Alors l'évidence d'une Présence qui transforme la vie ne sera jamais contestée.

Alors Dieu devient intéressant.

" Quand nous serons des hommes nouveaux - et ça peut nous arriver à tout âge - quand nous serons des hommes nouveaux il n'y aura pas de problème.

Quand on verra que le Christ est aujourd'hui la source d'une humanité digne de ce nom, d'une humanité enfin libérée d'elle-même ; d'une humanité qui porte au plus intime de soi des richesses infinies, il n'y aura pas de discussion. L'évidence ne sera jamais contestée, l'évidence d'une Présence qui transforme la vie et qui lui donne un visage d'infinie beauté.

Le mal donc, c'est finalement cette blessure que nous infligeons à Dieu et que j'évoquais tout à l'heure dans la chute de ce jeune médecin qui, tout d'un coup, cesse d'être ‘quelqu'un', s'éparpille dans le domaine des choses, n'a plus de centre, n'a plus d'unité, devient totalement un étranger par rapport à cette source qui jaillissait en lui.

Aussi bien la Rédemption dans le Christ, qu'est-ce que c'est ? La Rédemption c'est justement ce contrepoids, ce contrepoids d'amour que le Christ apporte à tous nos refus d'amour. S'il meurt, c'est parce qu'il n'y a pas d'autre possibilité pour l'amour refusé : s'il veut persévérer dans le don de soi, il n'y a pas d'autre possibilité que celle de persévérer dans le don de soi jusqu'à en mourir.

Cette considération - qui est l'annonce d'une Résurrection - cette considération nous amène à concevoir que c'est pour aujourd'hui. Pour aujourd'hui : cette résurrection concerne notre vie aujourd'hui. Et chacun de nous ici est appelé avec une urgence infinie.

Nous pouvons - et nous avons hélas l'habitude - de faire de notre vie, dite religieuse, une parenthèse dans notre vie professionnelle, dans notre vie familiale. Au milieu de nos relations humaines, il y a ce petit carré où nous consentons, de temps en temps, à rencontrer un Dieu qui n'est pas vraiment pour nous la respiration de la liberté et de l'Amour. Alors ce n'est pas intéressant.

Ce n'est pas intéressant : Dieu n'est intéressant que s'il apparaît vraiment au cœur de la vie comme la source qui ne cesse de la renouveler en en faisant une aventure infinie. Et de cela, en effet, nous avons l'expérience en creux : si nous rencontrons rarement Dieu incarné - comme les prisonniers d'Auschwitz l'ont vu à travers le Père Kolbe, ayant eu tout d'un coup la révélation de ce que peut être une vie qui s'est déjà éternisée : éternisée dans l'amour - nous rencontrons, en creux alors, la médiocrité. La médiocrité qui nous afflige et qui nous déchire. Et nous nous rendons bien compte que cette médiocrité, c est le grand obstacle à la circulation de Dieu dans 1'Univers.

A quoi bon, si ça ne change rien? A quoi bon, si la vie des croyants est toute pareille à celle des autres ? A quoi bon, s'ils passent leur temps à se déchirer, à se combattre, à convoiter ce qui appartient à autrui, à se disputer les places en se faisant des coups tordus ?

Mais quoi ! Il faut que nous reprenions conscience de cette fragilité de Dieu et des ravages effroyables qu'opère dans le domaine proprement humain notre narcissisme ; ce narcissisme petit, mesquin, étroit, à l'échelle de nos convoitises ; ce narcissisme qui n'a même pas la grandeur nietzschéenne, enfin, de l'effort tragique pour grimper par dessus sa tête et faire surgir de soi le surhomme.

Mais une autre grandeur justement est à portée de notre main et qui concerne les âmes les plus simples, qui d'ailleurs en général sont aussi les plus fidèles. C'est cela : Dieu est remis entre nos mains et notre vie deviendra - en valeur - elle deviendra ce que nous aurons fait de ce Dieu qui nous est confié.

Et là encore - je le répète - là encore il n'y a pas de recettes, il n'y a pas de méthodes, il n'y a pas d'attitudes, il n'y a que l'authenticité du don.

Celui qui reste en face de ce Dieu, caché en lui ou dans les autres c'est pareil, et qui garde constamment son regard tourné vers cette Présence, il est radicalement changé et, quoi qu'il fasse, quoi qu'il dise, il y a dans son comportement une certaine nuance qui est une allusion à cette Présence infinie.

« Il n'y a qu'une seule tristesse » - vous vous rappelez le mot de Léon Bloy - « une seule tristesse, c'est de n'être pas des saints ». Sans employer ce mot qui peut, lui aussi, devenir une formule vide de sens, il suffit que nous retournions au Jardin de l'Agonie où Pascal s'est arrêté si longtemps, où il a découvert cet amour crucifié depuis le commencement du monde jusqu'à sa fin.

Il suffit d'être attentif - sans même aller jusque là - attentif aux ravages du narcissisme dans le cœur humain pour que nous nous ressaisissions et que nous retrouvions le sens merveilleux de notre vocation qui est justement de laisser Dieu transparaître à travers nous. Non pas un Dieu qui a un visage stéréotypé, mais un Dieu que l'on découvre à chaque instant, à mesure que la vie se transfigure et que, derrière le visage humain, se dessine la possibilité de ce Visage : de ce Visage de Dieu qui nous attend en toute réalité.

Ce Visage de Dieu qui veut naître par notre cœur aujourd'hui. "

(Fin de la conférence)

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