08/09/2005 - Une équivoque permanente sur Dieu et la religion.

Conférence - Cénacle de Paris - 21 janvier1973 (Suite, partie 3)

Une équivoque très grave, au temps de Jésus, sur Dieu et la religion, une équivoque qui persiste encore aujourd'hui.

Le mal, c'est cette chute de l'homme, pas seulement à son origine !

Notre vie serait radicalement transformée si elle était constamment cette sollicitude de la vie divine !

Le drame c'est de voir en dieu un ensemble de définitions.

Suite de la conférence de Maurice Zundel.

« Alors Cette incarnation, ce témoignage, cette manière de rendre Dieu présent à l'histoire ne dépend d'aucune formule, d'aucune recette. Nous voyons dans l'Évangile précisément que le Christ est confronté constamment avec des êtres qui sont religieux - je dirais professionnellement. Toute la vie qui l'environne est tissue de religion. La suprême autorité de son peuple, pour autant qu'elle peut se faire jour sous la domination romaine, c'est celle du grand prêtre.

Les gens qui comptent et qui sont écoutés, ce sont les docteurs de la Loi, ce sont des gens qui sont penchés sur les Écritures, qui ne cessent de gloser, c'est-à-dire de réfléchir sur la tradition religieuse et sur les conséquences qu'elle implique dans la vie de chacun. Il n y a rien de plus religieux que le milieu qui l'environne et il n'y a rien, finalement, de plus hostile : ce sont justement ces gens religieux qui vont ourdir le complot oui amènera - du moins qui déterminera - sa condamnation et son exécution parce qu'il y a une équivoque radicale sur le sens même de Dieu.

Et nous retrouvons d'ailleurs, aujourd'hui, nous retrouvons sans cesse cette équivoque : il y a des croyants qui affirment leur foi avec énergie, avec passion. Il y a des docteurs qui exposent des doctrines. Il y a des familles religieuses, il y a des monastères où il est constamment question de Dieu. Et pourtant il est si rare qu'on ait l'impression de se trouver en face de Dieu : en face de ce Visage libérateur ; en face de cet espace intérieur au sujet duquel on ne peut pas hésiter ; car on rencontre Dieu, on est sûr de le rencontrer dès qu'on est libéré de soi dans un contact humain.

On discute à perte de vue, on fait des sessions, on organise des programmes, on publie des proclamations. Et tout cela reste en grande partie inefficace parce que le ‘centre' n'est pas atteint ; parce que l'on n'a pas vécu, parce que l'on n'a pas découvert cette Pauvreté divine ; parce que l'on n'a pas senti cette fragilité de Dieu ; parce qu'on ne se sent pas chargé de cette Vie du Christ qui nous attend au plus intime de nous-mêmes - mais qui ne s'impose jamais à nous-mêmes.

Notre vie serait radicalement transformée si elle était constamment cette sollicitude de la Vie divine ; si tous nos contacts humains, d'abord dans la famille, d'abord entre les époux, puis entre les parents et les enfants, et les enfants et les parents, les maîtres et les élèves, si partout régnait - dans le rayonnement de notre foi - si partout régnait ce souci précisément de manifester, de révéler Dieu, sans en parler, de révéler Dieu comme la dimension infinie d'une vie qui se cherche et ne peut se trouver qu'en le rencontrant.

Le mal, c'est cela finalement : le mal, c'est cette mort de Dieu. Le mal, c'est cette chute de l'homme - c'est-à-dire de nous-mêmes en nous-mêmes ; c'est ce retour au narcissisme spontané dont nous ne pouvons être guéris que par la rencontre avec la Pauvreté divine. Et il y aura justement chez nous une puissance de resurgissement et de résurrection dans la mesure où nous reprendrons conscience du Visage du vrai Dieu.

Le grand danger pour nous, c'est le notionalisme, c'est de voir en Dieu un ensemble de définitions, un système de concepts, une "Weltanschaung", une vision du monde théorique : si on sent Dieu comme une Présence qui demande à vivre et qui risque de mourir, on se sent évidemment autrement concerné.

Et c'est là, je pense, que le Christ - j'en suis sûr - c'est là que le Christ veut nous amener. Le Christ justement a écrit - dans notre histoire - il a écrit cette tragédie divine. Il a montré que toute l'Histoire est une tragédie divine, que Dieu ne cesse pas d'être en agonie partout où il y a un refus d'amour ; partout où il y a un retranchement de soi en soi.

Je dis constamment que le péché originel est un refus d'être origine. Et il n'y a pas de doute qu'il en est ainsi. Refus d'être origine justement par ce repliement sur soi qui accepte le donné, sans comprendre que le donné n'a de sens que s'il se transforme en don. C'est la seule forme de liberté possible : puisque nous ne nous sommes pas créés.

C'est la seule forme de liberté possible : aucun être, même Dieu, aucun être ne s'est donné l'existence. Dieu est Dieu parce que cette existence en lui est éternellement donnée, parce qu'éternellement il en est radicalement désapproprié, et la Création jaillit précisément de cette pauvreté comme un appel à l'amour, à cet amour vierge, à cet Amour sans retour sur soi qui faisait justement dire à Rimbaud: "Je est un Autre."

Nous sommes donc tous appelés à la conversion et c'est d'une urgence infinie parce que proposer le Christianisme comme un système, comme une réponse à des problèmes qui restent théoriques, c'est le mettre en équivalence avec d'innombrables autres systèmes qui prétendent répondre aux problèmes humains. Le Christianisme ne sera indispensable, il n'apparaîtra comme tel que dans la mesure où il fera un homme nouveau. »

(À suivre)

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir