Conférence - Cénacle de Paris - 21 janvier1973 (Suite, partie 2)

Suite de la conférence donnée au Cénacle de Paris en 1973 par Maurice Zundel.

Le seul aspect sous lequel Dieu puisse avoir quelqu'intérêt.

Une lecture possible de toute l'histoire humaine.

Le mal essentiel, et celui qui ne l'est pas.

La façon de la présence réelle de l'homme

Le Bien, c'est Quelqu'un...

Il y a urgence de nous convertir...

" Le mystère de l'être humain : qui est d'ailleurs noué au mystère de l'Être divin, puisqu'il y a une soudure infiniment profonde entre notre être et l'Être de Dieu ; nous sommes là justement au carrefour ; nous sommes là au centre même de notre problème. Si Rimbaud a pu dire "Je est un autre", notre expérience le vérifie surabondamment.

Et lorsque, justement, le Christ nous introduit dans ces abîmes de la Pauvreté divine, nous sentons immédiatement que Dieu ne peut être que dans cette direction.

Dieu ne nous intéresse que sous cet aspect où il est un immense espace de Lumière et d'Amour, où nous puisons la respiration de notre liberté. Et le Christ Lui-même ne peut être au centre de notre Histoire une référence absolue que dans la mesure où il réalise, précisément, cette incarnation parfaite dans une humanité radicalement désappropriée d'elle-même, et qui ne peut témoigner que de l'Autre divin qui est 1'Éternel Amour.

Relire toute l'histoire humaine en fonction, à la fois de cet appel de l'Esprit, où l'humanité est invitée à monter, à se transcender, à se libérer, à devenir créatrice d'elle-même ; et d'autre part comme une chute continuelle où le narcissisme prévaut et où l'homme s'enferre dans un refus stérile. Au fond, le sort de Dieu, le destin de Dieu dans l'humanité tient précisément au degré selon lequel nous consentons à le laisser transparaître en nous.

Ce qui fait le mal, le mal essentiel, c'est d'oblitérer, c'est d'effacer, c'est de défigurer cette Présence de Dieu dans l'humanité. Et précisément, ce qui peut le plus profondément stimuler notre effort et nous acheminer vers une conversion sans cesse reprise, c'est cette prise de conscience - à laquelle il est impossible, d'échapper dès que l'on est attentif - cette prise de conscience que nous engageons - dans toutes nos décisions, dans tous nos choix, dans tous nos comportements - nous engageons la présence de Dieu.

Jésus a inscrit dans notre histoire la mort de Dieu. Il a donné au péché précisément ce visage. Dieu meurt !

Il y a aujourd'hui une confusion de toutes les valeurs, il y a une oblitération, un effacement de toutes les frontières entre le bien et le mal. Il n'y a plus de bien absolu. Il n'y a plus de mal absolu. Le mal, c'est finalement ce qui nuit au porte-monnaie. Le mal, c'est ce qui empêche le confort et la sécurité. Pourvu que tout le monde puisse jouir sans contrainte ! Si on arrive à donner à chacun ce confort et cette possibilité de jouir, on aura réalisé le maximum de bonheur dont l'humanité est capable !

Or il est clair que tout cela n'offre aucun intérêt, parce que, finalement, ce qui importe, c'est de rencontrer L'homme ; c'est de rencontrer la source et l'origine ; c'est qu'il y ait ‘quelqu'un'. Or il ne peut y avoir ‘quelqu'un' que si, à travers le visage humain, nous atteignons une source dont nous reconnaissons qu'elle est présente au plus profond de nous-même.

Quand un être nous ramène à la source, quand il nous reconduit au cœur du silence le plus intérieur, quand il nous aide à nous perdre de vue, quand il nous replace en face de la Présence unique, il a réalisé le chef d'œuvre des chefs d'œuvre et il est devenu une ‘présence' réelle. Et tout le problème est là finalement.

Dans la lumière du Christ, le bien, c'est ‘Quelqu'un' ; c'est ‘Quelqu'un' à aimer ; c'est ‘Quelqu'un' qui nous est confié ; c'est ‘Quelqu'un' dont la fragilité est infinie parce que son Amour est illimité et qu'il n'est qu'Amour.

Rien ne pouvait nous toucher plus profondément, rien ne pouvait faire surgir la lumière dans notre esprit d'une manière plus infaillible que cette révélation de la fragilité de Dieu.

Si Dieu est Esprit - et s'il est Esprit parce qu'il est une éternelle communion d'amour, s'il ne peut créer qu'un ‘monde esprit' capable de répondre à l'offrande éternelle qu'il est - alors évidemment il est conditionné par notre réponse et chacun de nous a le pouvoir de le rejeter, de le condamner et de le crucifier et il n'y a pas de recours pour lui autre que celui-là : de persévérer éternellement dans Son Amour.

La Révélation, dans le Christ, cette révélation d'un Dieu qui meurt, d'un Dieu fragile ; c'est la révélation de toute la noblesse de notre vie ; c'est la révélation du pouvoir qui nous a été donné de disposer de tout : de nous, des autres, de l'univers ; et de Dieu d'abord qui est totalement remis entre nos mains.

S'il y a donc pour nous une possibilité de conversion, une urgence de nous convertir, une urgence de nous dépasser, c'est que précisément la vie de Dieu dépend, dans l'expérience humaine, de notre effort : Dieu ne peut devenir un événement dans l'histoire humaine qu'à travers nous : c'est donc toujours par voie d'incarnation.

Et ceci, évidemment, est à la fois aussi difficile que passionnant. Car enfin, qu'est-ce que c'est que notre vie ? Que peut-elle signifier si elle est simplement une manière de subsister ? Travailler pour subsister ! Élever des enfants - d'ailleurs pourquoi les appelle-t-on à vivre puisqu'on ne sait pas soi-même le sens de la vie ? On les élève en les équipant de manière à ce qu'ils puissent, à leur tour, subsister. Et on engendre des millions, des millions, des millions d'êtres dont l'existence ne paraît pas nécessaire, qui n'apportent rien et qui ne savent pas que leur aventure est infinie et qu'ils sont chacun chargés de ce Dieu qui est la Vie de notre vie.

Ce que Jésus nous apporte justement de plus étonnant et de plus merveilleux, c'est le sens d'une aventure ; d'une aventure qui nous engage tout entier et qui concerne la vie de notre esprit ; qui concerne aussi toutes nos relations humaines ; qui concerne toute notre joie de vivre ; qui concerne tout notre pouvoir d'aimer.

Car il faut avouer que, la plupart du temps, aimer les autres est un effort : il faut dépasser leurs limites ; il faut fermer les yeux sur leurs déficiences ; il faut écouter cette exhibition d'eux-mêmes qui est au fond de toutes les conversations ; il faut espérer en ce surgissement d'une autre vie, intérieure à eux-mêmes, d'une ‘sur-vie' au cœur de leur vie.

C'est en espérant ce surgissement d'une nouvelle vie qu'on peut les aimer, sachant qu'un jour la source pourra jaillir au fond de leur cœur comme elle peut jaillir au fond de nos cœurs, comme elle peut tarir aussi en nous, ainsi que dans la vie de chacun.

Mais il est clair que là est le sommet de l'aventure et qu'elle ne pourra d'ailleurs se réaliser que dans un silence de plus en plus total de nous-mêmes et sur nous-mêmes. "

(À suivre)

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