Conférence - Cénacle de Paris - 21 janvier 1973 (Début, partie 1)

L'homme responsable de Dieu - Paris, 1973. Texte vérifié FB/DT mai 2006

Maurice Zundel. Combien d'êtres se réalisent ?

L'Homme, responsable de Dieu.

La révélation de Dieu s'accomplit toujours par voie d'incarnation. Les spéculations sur Dieu peuvent être innombrables. On peut toujours dans le discours, ajouter des arguments aux arguments. Mais il est clair que Dieu n'est un événement de notre vie, c'est-à-dire nous atteint de manière à nous transformer, quand nous rencontrons Dieu vraiment incarné, quand Il devient une Présence à travers un visage humain.

L'Incarnation dans le. Christ, c'est l'Incarnation suprême. Elle a été précédée d'autres incarnations partielles, elle sera suivie d'autres incarnations puisqu'elle appelle justement toute l'humanité à réaliser cette Présence de Dieu par une transformation radicale de soi. Et nous avons constamment, dans notre expérience, l'occasion de vérifier cette vérité, à savoir que Dieu ne nous atteint que sous forme d'incarnation.

Il me revient, à l'esprit l'histoire d'un jeune médecin que j'ai connu à un moment où il était dans une période d'extraordinaire ferveur. Il s'occupait de malades mentaux auxquels il apportait un dévouement extraordinaire ; et je 1'écoutais avec émerveillement me parler de ce contact qui paraissait totalement spirituel, profondément intérieur, il arrivait à s'identifier avec ses malades et il me semblait qu'il leur apportait quelque chose d'essentiel. Et il y avait en lui, me semblait-il, un tel esprit de dépouillement et de désappropriation que j'en étais dans un continuel émerveillement.

Et je pensais qu'il allait poursuivre dans cette voie, qu'il allait se donner complètement à cette tâche magnifique, en collaborant avec une femme admirable qui était sa mère adoptive et avec laquelle il semblait avoir noué des liens d'une intimité éternelle.

Or il est arrivé que ce jeune médecin a rencontré dans son service une femme qui réussit à l'accrocher. Il a eu avec elle des relations équivoques sur le plan psychique. Finalement, il l'a épousée. Et il a perdu complètement son identité. Il est devenu un personnage totalement extérieur à lui-même : âpre au gain, ne pensant qu'à faire des affaires, abandonnant cette mère adoptive qui avait été pour lui une source de vie spirituelle incomparable, la laissant manquer du strict nécessaire alors qu'il pouvait lui venir en aide, nous donnant cette impression - terrible - que vous avez certainement éprouvée dans votre expérience, de voir mourir Dieu : mourir Dieu dans un être qui s'était élevé, qui était parvenu à un sommet d'humanité, qui semblait libéré de lui-même. Et non ! Voilà que tout d'un coup il est repris par cet amour de soi, par ce narcissisme effrayant qui rend toutes choses opaques et tarit vraiment la source de toutes les relations humaines dans ce qu'elles ont de spécifiquement humain.

Ce n'est là qu'un symbole de cette situation de l'humanité que nous connaissons bien, puisque nous sommes hélas nous-mêmes victimes de ce narcissisme qui constitue finalement le centre, ou la source, de ce que l'on appelle le péché.

Qu'est-ce que c'est que le péché ? Sinon, finalement, cette espèce de complaisance en soi qui ramène le regard à soi-même et qui empêche toute création puisque, si on adhère simplement à ce que l'on est, à ce que l'on n'a pas fait, à ce dont on n'est pas le créateur, on demeure parfaitement stérile et cette complaisance en soi ne fait que stopper toute espèce d'élan en avant, toute espèce de possibilité de créer dans l'Univers une dimension nouvelle.

Il y a là un recoupement saisissant entre - précisément, ce qui est le cœur de la révélation chrétienne - un contraste saisissant entre l'état de l'homme, qui demeure enfermé en soi-même, et ce Visage de Dieu qui apparaît comme le Visage de l'éternelle Pauvreté.

Et le Christ, précisément, en nous révélant le visage de l'éternelle Pauvreté nous permet d'entrer à fond dans la tragédie de l'homme.

Nous le sentons constamment. Combien d'êtres se réalisent ? Combien donnent le sentiment que leur existence est nécessaire ; que s'ils n'avaient pas été une présence au monde, le monde aurait été plus pauvre ? Combien d'êtres nous apparaissent comme totalement indispensables ? Combien ont été, pour nous, la révélation définitive des possibilités les plus profondes de notre esprit ? Ils se comptent sur les doigts. Ils sont très peu nombreux.

Et nous voyons, au contraire, une quantité d'êtres qui demeurent à l'état de chrysalides, qui n'arrivent pas à évoluer ou qui, ce qui est encore bien plus fréquent, retombent d'un certain niveau dont ils s'étaient approchés, dans un niveau beaucoup plus bas où ils semblent définitivement renoncer à toute grandeur et à toute ascension, tout en prétendant, d'ailleurs, être entièrement eux-mêmes.

Le mystère de l'être humain : qui est d'ailleurs noué au mystère de l'Être divin, puisqu'il y a une soudure infiniment profonde entre notre être et l'Être de Dieu, nous sommes là justement au carrefour ; nous sommes là au centre même de notre problème. "

(À suivre)

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