Conférence - Cénacle de Genève - 1967 (Fin, partie 7)

Suite et fin de la conférence donnée au Cénacle de Genève en 1967

C'est en lisant et relisant ces paroles que nous commencerons peut-être à saisir la grande importance de ces propos. Zundel ira jusqu'à dire : cela est capital et change tout, cela qui n'est compréhensible que dans la mesure où nous avons seulement commencé à entrer dans le mystère de la Sainte Trinité. Nous sommes ici au cœur de la pensée mystique de Maurice Zundel.

Dieu est seul chemin vers nous-même. Ceci est capital et change tout.

" La seule chance d'être homme, c'est de faire notre création par le vide et elle trouve sa plus émouvante expression dans l'expérience d'Augustin, et elle va trouver sa source éternelle dans la Révélation Evangélique.

Le Christ va donc témoigner de l'unique nécessaire en conduisant la Samaritaine à cette source jaillissant en elle en vie éternelle, et en appelant ses apôtres, au lavement des pieds, à découvrir en eux le Royaume qu'ils cherchaient au dehors, et, plus profondément encore, en nous conduisant à la révélation de la présence de la Trinité Eternelle en en témoignant. Cette grande nouveauté a été vécue par le Christ d'une manière unique : Il a vécu un Dieu qui n'est pas solitaire, un Dieu qui est une pluralité relative, un Dieu où il suffit d'être désapproprié, un Dieu dont l'indépendance radicale est constituée par cette désappropriation radicale et éternelle, un Dieu qui s'atteste non pas comme une puissance qui peut tout écraser, mais comme une valeur illimitée qui peut tout combler.

La Trinité, c'est cela, oui ! La seule propriété en Dieu, la seule possible, est dans la désappropriation subsistante, Il ne peut s'atteindre Lui-même que virginalement, Dieu ne peut communiquer avec soi qu'en se donnant dans une éternelle communion d'amour. C'est la Divinité, justement, dans le Christ, qui prend ce Visage que nous lui reconnaissions déjà, que nous devinions devoir être le sien, ce Visage de la Pauvreté infinie que François va chanter sur tous les chemins de la terre et qu'il voudra nous laisser comme un héritage infiniment précieux.

La première béatitude: "Bienheureux les pauvres", ou bien "ceux qui ont une âme de pauvres", retentit donc au sein de la Divinité. Le bonheur de Dieu, c'est cela, ce n'est pas de se posséder, de se repaître de soi, mais de se donner, éternellement, infiniment, dans cette génération inépuisable et toujours nouvelle où s'affirme la personnalité dans la désappropriation infinie. Ceci est capital et change absolument tout. Et nous avons donc là le vrai Dieu, le seul Dieu concevable, le seul Dieu véritable, le seul Dieu expérimentable, le seul Dieu vivant : ce Dieu est le secret d'amour que nous portons au plus intime de nous-mêmes et qui nous est confié comme la Vie de notre vie.

Et Jésus Lui-même ? Pourquoi Jésus est-Il la révélation suprême, pourquoi est-Il la révélation indépassable ? Ce n'est pas parce qu'il apporte une sagesse plus haute que celle des Pythagoriciens, plus haute que les Platoniciens, mais parce qu'il est radicalement vidé, vidé, vidé de soi, parce que son Humanité ne subsiste pas en elle-même, parce qu'elle ne peut rien s'approprier, parce qu'elle ne comporte plus aucune complicité (avec autre chose que le don), parce qu'elle est entraînée par la vague infinie de la Divine Pauvreté.

Cette coquille de noix à laquelle nous pouvons comparer l'Humanité du Christ est dans la vague infinie, elle est dans l'océan même de la Divinité, dans cette vague infinie représentant la subsistance, la personnalité du Verbe de Dieu : Elle n'est qu'un élan éternel vers le Père, qui n'est Lui-même qu'un regard éternel vers Lui dans l'embrasement de l'Esprit Saint, qui n'est Lui-même qu'une aspiration éternelle vers le Père et le Fils.

Jésus n'est pas un être fantomatique ! Ce n'est pas un mythe ! C'est l'humanité dans sa suprême désappropriation. Jésus est l'humanité entraînée, emportée par la vague infinie qui est la subsistance du Verbe, tellement qu'elle devient l'humanité, ou qu'elle est l'humanité du second Adam, d'un homme universel qui peut assumer toute l'Histoire du commencement à la fin, qui peut rendre contemporains tous les hommes pour un présent éternel, qui nous assume tous et chacun, qui est intérieur à chacun de nous parce que sans frontière, parce que sans limite dans le don, dans la désappropriation radicale de Lui-même.

Jésus a témoigné de Dieu, comme personne ne peut le faire, en témoignant d'une Présence se réalisant en une Personne qui enracine au cœur de l'histoire humaine cette Présence Divine, une Présence toute intérieure. Elle est "intus", et ne peut, justement, entrer dans l'Histoire comme une réalité qu'à travers une intimité humaine qui l'accueille en son intérieur et qui la fixe en se donnant à elle.

Cette Humanité de Jésus Christ, cette Humanité sans frontières, cette Humanité totalement désappropriée, va donc laisser passer cette plénitude de la Présence de Dieu en nous, en nous bien sûr autant que dans l'Humanité du Christ !

C'est nous qui ne sommes pas là, c'est nous qui sommes absents, c'est nous qui la limitons, c'est nous qui sommes dehors. L'humanité de Jésus est dedans, dedans, dedans, tellement qu'elle subsiste dans la subsistance du Verbe, c'est-à-dire dans la désappropriation, dans la Pauvreté en personne, qui est celle du Dieu vivant.

Nous sommes là dans un contexte spirituel dont nous pouvons constamment faire l'expérience. Et nous sommes toujours ramenés à cela : Dieu est le seul chemin vers nous-mêmes, le seul chemin vers nous-mêmes !

Nous ne pouvons rien donner si nous ne donnons pas Dieu, rien échanger si nous ne respirons pas Dieu ensemble, nous ne pouvons jamais nous trouver si nous ne réalisons pas cette démission, si nous ne devenons pas cet espace qui L'accueille et Le laisse respirer. Rien de plus réel, de plus brûlant, de plus expérimental pour celui, justement, qui refuse de subir, de rien subir, et d'abord qui refuse de se subir, de sorte que ce n'est jamais fini, ce n'est jamais fini !

Toute la vie, il faudra jeter du lest, toute la vie, il faudra se libérer encore, toute la vie, il faudra faire craquer d'autres limites, toute la vie, il faudra dépouiller les restes de déterminismes. C'est là la direction essentielle et c'est là la seule chance pour nous de nous faire homme.

Alors de quel Dieu parlons-nous ? Eh bien, justement, de Celui-là qui est " intus ", de Celui-là qui n'exerce aucune contrainte, de Celui-là qui est la révélation de notre liberté, de Celui-là qui suscite notre moi oblatif, qui donne un sens à ce pouvoir créateur car, s'il paraît absurde d'être "a se ", d'être par soi, cela n'est absurde que lorsqu'on ne se place pas précisément devant cette création par le vide qui est la seule création authentique.

La création n'est pas un coup de baguette magique : elle jaillit, elle jaillit du fond, du fond de cette désappropriation, de ce fond radical, infini, insurpassable, éternel, qui est le Dieu Vivant ! Comme elle surgit en nous quand nous décollons radicalement de nous-mêmes et que nous entrons dans cet univers oblatif, ou plutôt que nous le devenons, cet univers oblatif où plus rien n'est subi parce que tout est donné.

Il faut donc constamment revivre cette expérience pour ne pas succomber aux faux dieux, aux dieux extérieurs, aux dieux de la tribu, aux dieux mythiques, aux dieux qui font peur, aux dieux qui contraignent, aux dieux qui sont des limites et des empêchements, aux dieux qui promulguent des interdits. Il n'y a qu'un mariage d'amour, une exigence de toujours et de tout, mais justement dans une liberté créatrice de soi et de tout 1'univers.

Aussi bien, quand un problème surgit en moi, est-ce toujours à cette expérience que je retourne: est-ce que je crois en l'homme ? Est-ce que je crois en l'homme ? Est-ce que je crois que ce mot d'élan, c'est Dieu ? Est-ce que je crois que Sa dignité est infinie ? Est-ce que je crois que je serais criminel si je 1'évinçais alors que je peux l'aider et sait qu'il en a besoin ? Est-ce que j'y crois ? Est-ce que j'y crois ?

Je peux refaire l'expérience de l'homme possible, je peux actualiser ses possibilités, je peux me recueillir, je peux être à l'écoute jusqu'à ce qu'enfin, au cœur du silence, j'entende la musique éternelle, jusqu'à ce que je ne me vois plus et que je Le vois, et que je me trouve de nouveau en face de ce Visage, toujours inconnu et toujours reconnu.

Alors, quand Il paraît, Ah ! Enfin j'existe ! J'existe quand Il paraît, et que je ne me vois plus, que je me sens exister en Lui et pour Lui dans la joie, dans la joie de cet échange nuptial qui est toujours nouveau, toujours nouveau, dont on ne se lasse jamais, jamais, dans une expérience qui se renouvelle à tous les tournants, à tous les tournants de la vie. "

Alors croyez-vous en l'homme ? Toute la question est là. Et, si nous pouvions nous entendre là-dessus, si tous les hommes pouvaient s'entendre là-dessus, croire en l'homme, croire en une source inviolable, inviolable au cœur de chacun, et la même en tous, on n'aurait pas besoin de parler de Dieu, on Le vivrait, on Le respirerait, on L'échangerait ! On ne pourrait que souscrire à ce mot merveilleux d'Augustin quand il a enfin trouvé, quand il est délivré de son moi possessif, quand il n'est plus qu'une offrande d'Amour, on ne pourrait que constater avec lui dans la joie de retrouver toujours Ce Visage de Dieu : " Vivante sera désormais ma vie toute pleine de Toi ! "

(Fin de la conférence)

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