Conférence - Cénacle de Genève - 1967 (Suite, partie 6)

" Je ne puis devenir quelqu'un que pour quelqu'un, en face de quelqu'un, et de quelqu'un qui, justement, ne soit pas affecté de mes limites, qui soit illimité et sans frontière, parce qu'il est totalement désapproprié de soi et infiniment et éternellement donné.

C'est l'expérience de Saint Augustin: vous vous la rappelez, cette expérience admirable ! Plût au Ciel que Saint Augustin s'en fut souvenu toute sa vie ! Mais il l'a exprimé d'une façon incomparable dans des mots éternels, qui sont parmi les plus beaux mots du langage humain :

"Tard je T'ai aimée, Beauté si antique et si nouvelle, tard je T'ai aimée. Tu étais dedans, mais moi, j'étais dehors ! Et sans beauté je me ruais vers ces beautés que Tu as faites. Tu étais avec moi, mais moi, je n'étais pas avec Toi."

Comment dire mieux, dans des mots plus clairs, plus profonds, plus simples, plus actuels, plus universels, plus humains ? Comment dire mieux cette expérience, cette rencontre au plus intime de soi avec une Présence qui attendait, qui ne contraignait pas, qui n'obligeait à rien, qui était simplement offerte et qui, pendant des temps et des temps, n'a pas été perçue ? Il a fallu trente trois ans pour qu'Augustin s'aperçoive de cette Présence au plus intime de lui, qui n'avait jamais cessé de l'attendre.

Ce génie, ce grand artiste, ce grand professeur, cet homme qui avait lu tout ce qu'on pouvait lire à son époque, cet homme qui portait en lui une si vaste culture, cet homme d'un tempérament si magnifique, ce grand passionné, esclave de sa sensualité, voilà où le bât le blessait : il ne pouvait pas émerger de son moi complice, il ne pouvait pas émerger de sa biologie, il était l'esclave de tous ses determinismes et il le dit magnifiquement : il était en dehors de lui-même ! Il n'était pas dans ce foyer qui luit inviolablement au plus intime de nous, il était étranger à lui-même, il n'était jamais parvenu jusqu'à sa propre intimité : "J'étais dehors..."

Et voilà que, tout d'un coup, il est dedans ! Tout d'un coup, il est jeté du dehors au dedans. Il s'éveille merveilleusement, il n'est pas seul, il y a en lui Quelqu'un qui l'attendait. Il n'a pas besoin de lui demander Son nom. Il Le reconnaît à ceci qu'il est délivré. Il est délivré, enfin ! Voilà que la vie jaillit en lui comme d'une source. Tout son être se ramasse, se recueille dans cette offrande. Il s'échange avec Quelqu'un qui l'attend et qui l'aime. Et c'est dans cet échange qu'il devient lui-même, qu'il surmonte, ou plutôt qu'il transforme son moi possessif en moi oblatif où "je est un autre". Et le voilà engagé dans ce merveilleux dialogue qui lui fera dire: "Vivante sera ma vie, toute pleine de Toi."

Il s'est donc accru par cette expérience, par cette rencontre d'une dimension infinie... Loin qu'il se sente dominé par Quelqu'un, soumis à un joug, il se sent délivré de soi et de tout car justement cet interlocuteur silencieux ne l'oblige à rien, ne le contraint à rien, l'appelle simplement, l'appelle à ce don de lui-même qui va rendre Augustin l'égal de Celui qui l'appelle : "Soyez parfaits comme Notre Père Céleste est parfait !"

Si Dieu est tout Amour, s'il n'est que l'Amour, s'il est la démission, s'il est la pauvreté, s'il n'a rien, s'il ne peut rien posséder parce qu'il est le don éternel, il ne s'agit plus de soumission, de dépendance, mais de quelque chose d'infiniment plus profond, de plus exigeant, de plus total qui embrasse et appelle toute la vie dans ce don nuptial où la vie trouve son éternelle respiration.

C'est pourquoi Augustin désignera Dieu magnifiquement dans ce petit mot : "intus", "intus", "intus" dedans ! Dieu est intus, intus, intus. Nous, nous sommes "foris", "foris", "foris", dehors, dehors, dehors, tant que nous ne sommes pas, justement, identifiés avec Lui dans cette respiration créatrice : nous sommes dehors, et Lui toujours dedans.

Il n'a pas de dehors: Il ne peut donc nous toucher que du dedans, inviolablement, virginalement. Il nous touche sans nous contraindre. Il nous touche en nous assumant par le plus intime, en nous conduisant au cœur de notre intimité. Il nous touche dans un espace libérateur où Sa Présence respire.

C'est l'expérience de nous-mêmes et de Lui, elles sont indivisibles, c'est la même, c'est la même expérience. Nous ne pouvons atteindre à nous-mêmes qu'en Lui et Lui ne peut se manifester qu'en nous. C'est cette symbiose, cette communauté de vie qui faisait dire à Saint Paul : "C'est en Lui que nous avons le mouvement, l'être et la vie." Comme c'est vrai ! Comme c'est expérimental ! Comme on peut le vérifier à chaque instant du jour ! Tel est le cœur du Christianisme. Plût au Ciel que nous en fussions restés là ou plutôt que nous en revenions là !

Oui, que nous en revenions là parce qu'ici nous avons tout ensemble la naissance de l'homme en Dieu et la naissance de Dieu en l'homme. Indissolublement et, encore une fois, dans une expérience que nous pouvons renouveler à chaque seconde, car nous pouvons à chaque seconde "être nous-mêmes", je veux dire des créateurs, nous pouvons à chaque seconde être homme, exister sans subir ni le monde, ni nous-mêmes, ni les autres, ni rien, nous ne le pouvons qu'en revivant à chaque instant cette nouvelle naissance, qu'en passant à chaque instant du dehors au dedans, qu'en nous engageant à chaque instant plus avant dans ce lien nuptial, qu'en nous recueillant toujours plus silencieusement dans cet élan oblatif qui fait de toute notre vie une offrande d'amour.

Vous avez ici un Dieu réel d'une réalité telle que notre réalité propre est radicalement suspendue à Sa Présence comme aussi la manifestation de Dieu dans l'Histoire est radicalement attachée à la nôtre, c'est-à-dire à notre présence transparente à Dieu.

Voilà donc la seule chance d'être homme, cette création par le vide qui trouve précisément dans l'expérience d'Augustin la plus émouvante expression et qui va trouver dans la révélation évangélique sa source éternelle. "

(À suivre)

Suite de la conférence de Zundel donnée au Cénacle de Genève en 1967

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