Conférence - Cénacle de Genève - 1967 (Suite, partie 5)

Vous trouverez l'homélie du dimanche ce même jour avant ce texte. Je le livre ici dès aujourd'hui parce qu'il illustre admirablement l'homélie qui le précède.

Si l'homme a été créé à l'image et selon la ressemblance de Dieu, comment pourrait-il l'être s'il n'était lui-même, à l'image de Dieu, appelé à être créateur et rédempteur ?

(Suite du texte de Maurice Zundel " sité " hier)

" Comment être les créateurs de nous-mêmes et de tout l'Univers ? Ce problème ne pouvait pas être vraiment résolu avant d'avoir fait l'expérience centrale du christianisme.

Et cette expérience, c'est d'un mot paradoxal, celle du vide, du vide créateur, c'est-à-dire, dans les termes les plus simples, que, pour ne pas subir, pour ne rien subir, il faut tout donner. C'est le seul tournant concevable, c est la seule issue réelle. Je subirai indéfiniment, je subirai toujours un déterminisme ou un autre, quitte à les balancer l'un par l'autre, mais je ne sortirai jamais de cet esclavage qui m'est imposé du fait de ma naissance charnelle, je ne m'en sortirai jamais si je ne puis prendre tout le paquet et en faire une offrande radicale.

Et, de fait, l'expérience la plus constante nous rend sensible cette réalité : un être qui est plein de lui-même, c'est zéro, zéro ! Un être qui est un espace qui vous laisse respirer, qui ne vous absorbe pas, qui vous apporte un immense silence, un silence vivant, accueillant, qui est une respiration d'amour : Ah ! Celui-là, oui ! C'est un ferment merveilleux, un ferment créateur, il vous aspire dans cette direction, il vous entraîne à cette désappropriation radicale où la personnalité, l'axe de gravitation de tout l'être est constitué précisément par la démission, par l'offrande, par l'oblation, par le vide créateur, et c'est bien ce qui manque le plus dans le monde où nous vivons.

Il y a aujourd'hui un exhibitionnisme formidable, un étalement de soi, un besoin de se confesser à tous les carrefours. Les livres sont presque constamment remplis de ces exhibitions où chacun se dit, en louchant vers l'autre, pour voir l'effet que cela va faire sur l'autre et les applaudissements qu'il en peut attendre. Nous vivons dans une idée avachie par un exhibitionnisme qui corrompt une bonne partie de la littérature.

Ce n'est pas tout, Dieu merci, car il y a à côté de ceux-là tout le monde scientifique, le monde des travailleurs de laboratoire, si admirable, si discret, qui se fait en équipe la plupart du temps et où chacun s'efface devant le travail de l'ensemble, mais, enfin, il faut bien dire que l'humilité ne court pas les rues et que cette démission de soi est un phénomène plutôt rare. Aussi y a-t-il si peu d'hommes réellement existants, si peu d'hommes réellement universels car, justement, pour se créer en faisant ce vide total, pour se créer par cette désappropriation radicale de soi-même, il faut devenir nécessairement un espace ouvert au monde entier et où chacun se sente ou puisse se sentir accueilli comme chez lui. Et c'est là justement que va intervenir une expérience de Dieu, une expérience possible, la seule à mon avis qui soit possible aujourd'hui, tous les jours, une expérience possible à tous les instants de notre vie, une expérience de Dieu comme d'un Autre à qui se donner.

On ne peut pas se donner à un mur, bien sûr. On ne peut pas devenir quelqu'un, sinon en face de quelqu'un. On ne peut pas devenir quelqu'un, sinon pour quelqu'un. Mais, pour que ce quelqu'un suscite le vide créateur, suscite en nous cette désappropriation radicale, il faut qu'il soit lui-même une source incomparable de lumière et d'Amour. Il faut qu'il soit lui-même au sommet du dépouillement. Il faut qu'il soit lui-même une pauvreté radicale. Il faut que lui-même soit tout don. Il faut que lui-même ne soit qu'Amour.

Nous pouvons bien nous donner à un être humain, j'entends avec le meilleur de nous-mêmes, avec tout cet élan oblatif. Nous pouvons nous donner à un autre être humain, et il est normal que nous le fassions : c'est la joie spontanée, sinon indispensable. Mais, si nous nous inclinons devant l'autre, si nous nous effaçons devant l'Autre, si nous pouvons tout donner à l'Autre, c'est en tant qu'Il est lui-même libéré ou libérable, ce n'est pas en tant qu'il est accroché à son moi animal, à son moi complice.

Ce serait fou de sacrifier sa vie, de donner le meilleur de nous-mêmes pour engraisser les instincts d'un autre afin qu'il soit de plus en plus esclave de sa biologie. Nous pouvons aider un autre dans son devenir, dans ses possibilités, dans sa vocation, dans une détresse qui nous révèle en creux toutes les possibilités de grandeur qui sont en lui. Nous pouvons l'aimer dans son avenir, en avant de lui-même, en faisant crédit, donc, à une valeur qu'il n'incarne pas encore, mais qu'il est capable un jour de vivre et d'exprimer.

II faut bien finalement que, puisque ce n'est pas moi en tant que JE mais moi en tant que délivré de moi, puisque c'est l'autre en tant que délivré de lui, et nous tous ensemble en tant que délivrés de nous-mêmes, c'est-à-dire de tout ce qui nous limite, de tout ce qui n'est pas inviolable, illimité, inépuisable, infini, il faut finalement ,c'est ça !, que nous arrivions à découvrir avec lui, en moi, en l'autre, en nous, en tous, en chacun, la même présence, la même valeur, le même visage, la même pauvreté, le même dépouillement, le même don ineffable merveilleux, le même espace où notre liberté respire.

Je ne puis devenir quelqu'un que pour quelqu'un, en face de quelqu'un, et quelqu'un qui, justement, ne soit pas affecté de mes limites, qui soit illimité et sans frontière, parce qu'il est totalement désapproprié de soi, et infiniment, et éternellement donné.

C'est l'expérience de Saint Augustin. Vous vous la rappelez, cette expérience admirable !

Plût au Ciel que Saint Augustin s'en fut souvenu toute sa vie ! Mais il l'a exprimé d'une façon incomparable dans des mots éternels, qui sont parmi les plus beaux mots du langage humain. "

(À suivre)

M. Zundel au Cénacle de Genève en 1967 (suite des précédents textes).

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