Conférence - Cénacle de Genève - 1967 (Suite, partie 4)

("Sité" le même jour et à lire après le texte qui précède)

Ici Maurice Zundel se démarque d'une spiritualité, d'une théologie, enseignée encore aujourd'hui, et dont Tresmontant était un représentant. On ne rejette ni l'une ni l'autre, mais on peut se sentir plus à l'aise en écoutant ici les propos de Zundel. L'enjeu peut sembler capital.

Est-ce cela être quelqu'un ?

Un problème impossible à résoudre sans l'expérience du christianisme.

" Claude Tresmontant qui vient d'écrire ce livre profond : " Comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu ? " fait appel massivement, avec d'ailleurs une très profonde intelligence, à cet argument de la contingence : l'être dépend, nous dépendons, nous ne sommes aucunement la source de notre être ! Notre être a sa source ailleurs et il faut donc tout simplement reconnaître notre dépendance et nous subordonner à cette Cause première qui est la souveraine liberté, à l'ombre de laquelle notre liberté fait ce qu'elle peut.

Est-ce cela, être quelqu'un ? Est-ce dépendre de quelqu'un ? Evidemment, il vaut mieux dépendre de quelqu'un que de dépendre de quelque chose, que de dépendre d'une puissance aveugle. Mais est-ce cela, être homme, que de dépendre de quelqu'un ? Est-ce que les esclaves qui dépendaient de leurs maîtres humains avaient l'impression d'être quelqu'un ? Tant qu'ils étaient sous le joug, est-ce qu'ils n'aspiraient pas à secouer ce joug ? Est-ce qu'ils n'aspiraient pas à être maîtres de leur destin et à conduire leur vie selon leur propre liberté ?

Pour être quelqu'un, il fallait donc être le créateur de soi-même. Si je dépends totalement d'un autre, si mon destin est déjà décidé, si les jeux sont faits, si l'histoire est close avant même de commencer, si je ne suis qu'un exécutant d'une partition infime que je n'ai qu'à déchiffrer comme elle est écrite, mon rôle se réduit à rien, ma vie n'a aucune signification, et c'est inutile de postuler un dieu pour finalement me rendre esclave de ses décrets éternels, qui, de toute façon, triompheront et feront de moi un robot entre ses mains toutes-puissantes. Nous revenons toujours à ce point de départ où l'homme n'existe pas et où il se réduit à quelque chose, où il peut devenir quelqu'un mais, pour devenir quelqu'un, il faut qu'il soit le maître de son destin, il faut qu'il soit le créateur de lui-même, la source et l'origine de sa vie.

Et ces propositions, remarquez bien, n'ont absolument rien d'extraordinaire, puisque nous pouvons les vérifier constamment dans la pédagogie la plus élémentaire. Il vient un moment où justement l'être qui a pris conscience de lui-même refuse absolument toute intrusion étrangère.

Je vous rappelle simplement l'histoire du petit Henri: "Der Grüne Heinrich" de Gottfried Keller. Je vous rappelle que ce petit garçon d'une dizaine d'années, qui revient de sa classe, qui se met à table sans faire sa prière, auquel sa mère enjoint de faire sa prière: " Fais ta prière, tu feras ta prière ! " elle le menace: "si tu ne fais pas ta prière..." Conclusion: l'enfant refuse de faire sa prière, accepte plutôt d'être privé de son souper et s'en va se mettre au lit, sur l'injonction de sa mère, sans avoir mangé parce que, soudain, il a senti qu'il y avait en lui un domaine inviolable, un domaine dans lequel personne ne pouvait pénétrer sans son consentement.

Et tous les éducateurs connaissent ce problème dramatique : l'impossibilité de fléchir, de contraindre une volonté humaine et l'obligation, pour atteindre une âme d'enfant, de faire de soi-même un espace ouvert et offert. C'est dans cette mesure, c'est à travers ce don illimité de soi que l'on peut susciter dans l'enfant un consentement qui ne viole pas sa clôture, qui ne diminue pas son initiative, qui ne fait pas tort à sa dignité : bien au contraire ! Mais il faut en arriver là, il faut en arriver à cette démission pour qu'elle puisse, spontanément et librement, répondre à l'appel qu'on lui adresse.

Il est donc certain que, finalement, il y a en nous la conscience profonde, obscure et tenace, d'une certaine zone inviolable, où nous ne pouvons pénétrer nous-mêmes qu'à des heures privilégiées, dans un certain état de pureté, de silence et de recueillement et où les autres n'ont absolument pas accès, à moins qu'ils nous ouvrent leur intimité, qu'ils nous donnent accès en eux à un espace illimité où notre liberté pourra respirer, où notre intimité pourra se communiquer sans se limiter et sans s'enchaîner.

Mais comment cette initiative peut-elle surgir ? Comment peut surgir cet univers inviolable?

Comment peut-il s'affirmer à travers tous les déterminismes que je subis, dont je suis complice et qui sont constamment sous-entendus dans ce "je" et "moi" que nous avons toujours à la bouche ? Quand nous disons "je" et "moi", il ne s'agit pas justement d'un "je" et "moi" créateur, il s'agit presque toujours d'un "je" et "moi" passionnel qui est simplement l'expression de ce psychisme complice qu'on retrouve chez tous les vivants, et au maximum chez nous.

Comment est-il possible que nous devenions l'origine de notre univers, que nous cessions de subir le monde extérieur, le monde psychique, que nous cessions de subir notre psychologie, notre biologie, notre psychisme ? Que nous cessions de subir et que nous soyons vraiment une pure initiative, un pur jaillissement, une source de tout notre être ? Comment est-ce possible?

Si ce n'est pas le cas, il n'y a pas d'homme parce que, finalement, si nous sommes limités, si nous sommes contenus dans un cercle infranchissable, nous butons nécessairement contre le fini, et nous ruons dans les brancards parce que, être conscient du fini, c'est intolérable. Avoir conscience d'être enfermé dans le fini, c'est une torture monstrueuse, et c'est pour cela que la conscience ne signifie rien ! Ou plutôt elle est un instrument, en quelque sorte, de torture, inventée par un être affreusement sadique, si elle ne débouche pas sur une initiative créatrice.

Etre conscient que je suis lié, que je suis esclave sans n'y rien pouvoir, c'est un état proprement monstrueux. Je ne puis avoir conscience de mes limites que si je ne suis pas réduit à ces limites, si je ne suis pas réduit à ce que je subis, que si j'ai la possibilité de m'affranchir de tout ce que je subis dans une dimension qui n'existe pas encore. Et voilà justement le tournant décisif: c'est que, si l'homme existe, il n'existe que comme une possibilité, il n'existe que dans un univers qui n'est pas encore et que chacun de nous est appelé à créer.

Cet univers ne peut pas être donné. C'est nous seuls qui en pouvons être les initiateurs et les créateurs. Il le faut, si doit être sauvée en nous cette part que nous sentons inviolable, cette part qui est si précieuse que, pour la défendre en autrui ou en nous - car c'est la même chose - nous 1'apercevons égale en dignité. Cette zone inviolable, égale en dignité et en valeur en autrui et en nous, c'est la même chose. Le mendiant qui nous sollicite et qui n'en peut plus, eh bien, si je le rejette, je tue cette dignité en moi autant qu'en lui, car c'est la même.

Comment sauver cet inviolable en nous et en chacun si, finalement, tout doit être emporté par les autres déterminismes, par les déterminismes minéraux, végétaux, sociaux qui nous environnent et nous enserrent de toute part. Si cette flamme au centre de nous-mêmes doit s'éteindre, il n'y a pas d'homme, il n'y a pas d'homme ... Il est donc indispensable que, finalement, nous puissions être les créateurs de nous-mêmes et de tout notre univers. Mais comment ?

On peut dire que jamais ce problème n'a été résolu. On peut dire qu'il ne pouvait pas l'être avant d'avoir fait l'expérience qui est au centre du Christianisme. Je ne dis pas qu'elle n'ait pas pu être faite avant la venue du Christ, je ne dis pas qu'elle ne puisse être faite en dehors de la zone visiblement influencée par la présence du Christ, je dis seulement que le Christianisme lui apporte un relief incroyable et merveilleux. "

Maurice Zundel au Cénacle de Genève en 1967. (À

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