Conférence - Cénacle de Genève - 1967 (Suite, partie 3)

Suite de la conférence de Maurice Zundel. Pourquoi vouloir être quelque chose quand on peut être quelqu'un ?

Etre quelqu'un, c'est être la source et l'origine de sa vie.

" Ce qui est incontestable, c'est que nous sommes dans un univers que nous n'avons pas créé, nous sommes dans une civilisation que nous n'avons pas faite, nous sommes héritiers d'une histoire qui ne nous doit rien, nous venons au milieu des siècles, en ignorant presque tout de tout ce qui nous a précédés, en ignorant à peu près tout de ce qui nous suivra.

Quelle prise avons-nous sur cette création ? Que signifie notre vie à nous qui allons passer comme tant d'autres, comme tous les autres ont passé, sans laisser de traces d'eux-mêmes, sans aucune histoire ?

Et pourtant il y a des moments où nous avons conscience d'une valeur humaine immense, illimitée, en nous et dans les autres. Il y a des moments où la vie est en péril, où la misère est si grande qu'il nous est impossible de ne pas sentir que tout est mis en question, et d'abord nous-mêmes. Si nous laissons périr cette vie qui n'a plus que nous pour subsister, nous remettrons en question notre propre vie.

Et justement ce spectacle d'une vie, cette prise de conscience d'une vie qui est menacée, menacée dans une certaine valeur intérieure à elle-même nous rend sensible à un certain dedans, qui est peut-être, qui est sans doute ce que l'homme a de plus précieux.

Si vous le voulez, pour ne pas nous étendre inutilement, il suffit de reprendre ce mot admirable de Flaubert: "Pourquoi vouloir être quelque chose quand on peut être quelqu'un ?" Voilà, dans un raccourci infiniment simple et inépuisable, voila, au fond, le commencement de l'expérience humaine. Oui, nous sommes quelque chose, d'abord quelque chose, mais peut-être pouvons-nous devenir quelqu'un. Et bien sûr que chacun de nous espère devenir quelqu'un, chacun de nous croit qu'il est quelqu'un, chacun de nous est infiniment blessé s'il n'est pas reconnu comme quelqu'un et s'il est simplement traité comme quelque chose.

Sous la forme la plus douce, cette femme riche qui donne volontiers, qui donne largement, très largement, et qui s'aperçoit finalement qu'elle n'est un centre d'intérêt pour tout le monde qu'en raison de son argent ! Ce n'est pas elle, c'est sa fortune que l'on vise et, si elle est entourée d'une cour, et si des savants et des hommes d'église viennent chez elle, ce n'est pas pour son esprit, ce n'est pas pour sa valeur morale, ce n'est pas parce qu'on tient à son amitié, c'est parce qu'on a pris l'habitude de compter sur elle, sur ce mécénat qu'elle exerce très largement mais qui efface son visage, qui fait que l'on n'est même pas tenté de le découvrir, puisqu'on n'en veut qu'à son argent. Eh bien, cette femme, quand elle découvre cela, va se sentir très mortifiée, parce qu'elle comprend qu'elle n'existe pas dans sa réalité propre. Elle est simplement une machine qui ouvre une certaine caisse en laquelle les autres viendront puiser.

Tout le problème est là : l'homme existe dans la mesure où, de quelque chose, il peut devenir quelqu'un. Mais qu'est-ce donc qu'être quelqu'un ? Etre quelque chose, nous comprenons immédiatement : c‘est subir sa vie comme quelqu'un qui n'a aucune initiative et est contraint de la subir, c'est-à-dire envahi par une histoire que nous ne faisons pas, qui nous emporte et dont nous n'avons ni l'initiative, ni la responsabilité.

Etre quelqu'un, ce serait évidemment être la source et l'origine de sa propre vie. Est-ce possible ? Qui peut être la source et l'origine de sa propre vie ? "

Maurice Zundel au Cénacle de Genève en 1967. (À suivre)

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir