Conférence - Cénacle de Genève - 1967 (Suite, partie 2)

(Note : la première partie de cette conférence de Maurice Zundel est à rechercher dans le fichier d'archives du mois d'août 2005).

L'homme est d'abord un faisceau de déterminismes et d'influences diverses, d'abord un objet.

L'homme n'est pour rien dans tout ce qui existe avant lui.

Il est accroché à soi instinctivement.

Le déterminisme psychique nous met devant un fait très important, c'est que la vie ne peut pas durer si elle n'est pas complice d'elle-même.

Le paradoxe de la vie est de vouloir constituer une existence indépendante dans un univers dont elle dépend essentiellement.

Sans la complicité du psychisme la vie s'éteindrait.

Le dynamisme passionnel est en soi un clavier merveilleux s'il a été purifié par l'amour.

" Etablir que l'homme existe n'est pas chose facile précisément parce qu'il est vrai que 1'homme est d'abord un déterminisme, un faisceau de déterminismes, d'abord un faisceau d'influences cosmiques, d'influences psychiques, de mémoires ancestrales, d'histoires infantiles, et aussi d'influences du milieu, de la culture, de la langue, de l'espace, de la classe, du pays, de la race, de la couleur de la peau, et tout ce qui s'ensuit.

Il est vrai que l'homme est d'abord un objet. Il est vrai qu'il est d'abord jeté dans l'existence sans l'avoir choisi. Il est vrai que, lorsqu'il découvre qu'il existe, c'est fait, c'est derrière lui, il n'y peut rien. Il n'y peut rien !

Tout ce qui a été fait avant le moment où il prend conscience de lui-même a été fait sans lui. S'il était logique, il ne pourrait donc aucunement prendre la responsabilité de tout ce qui a précédé le moment où il devient conscient de lui-même, puisqu'il n'y est pour rien.

En fait, l'homme s'assume nécessairement lui-même, mais il ne s'assume pas raisonnablement. Il est accroché à soi exactement comme le cygne, ou la belette, ou la mouche, ou le lézard. Il est accroché à soi instinctivement. Il est complice de sa vie physiologique, de sa vie biologique, de sa vie psychique, il en est complice spontanément, sans réflexion et passionnellement.

Et c'est là un aspect du déterminisme extrêmement important car, si le déterminisme triomphe partout dans les laboratoires, si on ne peut rien faire sans l'admettre et, si l'on ne pouvait pas compter sur les matériaux qu'on emploie, si on n'en attendait pas un effet certain, on ne pourrait rien entreprendre. ! La science s'est construite sur le déterminisme et, même si le déterminisme ne réussit pas à tout coup, si on n'arrive pas à l'étreindre avec une suprême rigueur, on le postule comme une nécessité de l'esprit, ou plutôt de la raison. Il faut (pour que la science soit possible) qu'il y ait des nécessités inéluctables, sur lesquelles on puisse compter.

Comment cela s'arrange-t-il avec l'évolution ? C'est un autre problème ! Car enfin l'évolution dans le monde matériel est trop lente pour qu'elle puisse influencer nos calculs ! Nous pouvons donc en toute tranquillité tabler techniquement sur un déterminisme, et construire nos avions et nos fusées avec assez de certitude pour ne pas être démentis par les expériences que nous entreprendrons.

Le déterminisme existe. Il est indispensable. Toute la connaissance rationnelle se fonde sur lui. On ne pourrait rien prévoir au point de vue météorologique, on ne pourrait rien prévoir au point de vue résistance des matériaux, on ne pourrait rien prévoir du tout quant aux éclipses à avenir, si on ne pouvait compter sur les déterminismes, sur une certaine logique de l'univers qui correspond à la nôtre et qui nourrit la nôtre.

Mais cette logique de l'univers nous entre dans la peau, si je puis dire, par notre psychisme, le psychisme, c'est-à-dire cet accompagnement conscient que l'on retrouve chez tous les vivants, accompagnement de toutes les fonctions qui s'accomplissent en eux, accompagnement en sourdine, vague, imprécis quand il s'agit de nos fonctions neuro-végétatives, accompagnement beaucoup plus clair, quand il s'agit de nos fonctions proprement conscientes. Et rien n'est plus important, justement, que le déterminisme psychique parce qu'il nous met devant un fait extraordinairement important, à savoir que la vie ne peut pas durer si elle n'est pas complice d'elle-même.

La vie, nous l'avons bien souvent remarqué, est une entreprise dangereuse, une entreprise menacée, une entreprise toute pleine de risques, parce que le vivant ne peut exister qu'en se défendant contre l'usure, en compensant cette usure par la nutrition, par l'élimination, par la respiration, par le repos, par la détente, par la défense contre les maladies, par la défense contre les êtres de poids. De toutes manières, la vie est une entreprise menacée dès le premier virus qui donne des signes de vie.

Dès le premier virus, la vie est une manifestation menacée, toute pleine de risques et qui ne peut maintenir son indépendance. Car c'est là le paradoxe de la vie : c'est de vouloir constituer une existence autonome, une existence indépendante, dans un univers dont elle dépend essentiellement.

Alors, comment maintenir cette autonomie, cette indépendance menacée, besogneuse, qui a constamment besoin d'apports du monde extérieur ? Comment maintenir cette autonomie, s'il n'y a pas une conscience extraordinairement passionnée qui veille à ce que, justement, la vie ne périsse pas? C ‘est d'autant plus nécessaire que la vie, finalement, est toujours absorbée par la mort, qu'elle ne résiste pas indéfiniment aux intoxications et, qu'à un moment donné, elle se défait.

La vie présente ce caractère extraordinaire d'être un front extrêmement réduit, au fond. La vie avance par génération, dure à travers cette génération, doublée de celle qui suit et de celle qui précède immédiatement, mais c'est un front extrêmement restreint. La vie est donc menacée d'extinction, à moins qu'elle ne veille sur elle-même avec un élan passionné.

C'est pourquoi la vie, justement, se répercute dans un psychisme attentif, qui fait de chaque vivant la providence de soi et qui suscite en lui un intérêt passionné pour tout ce qui passe en lui. Sans cette collaboration du psychisme, sans cette complicité, la vie s'éteindrait. Elle s'éteindrait d'autant plus certainement que, comme la mort est inévitable à un certain tournant, s'il n'y avait pas reproduction et si cette reproduction n'était pas inscrite dans cette complicité passionnelle, la vie s'arrêterait et toute l'aventure tournerait court.

Donc le déterminisme est beaucoup plus étendu qu'on ne peut l'imaginer à première vue. Il n'est pas seulement minéral, végétal ou animal en nous, il est, en nous comme dans tout vivant, psychique. C'est donc maintenant un déterminisme beaucoup plus intérieur, beaucoup plus inévitable et auquel nous consentons tellement que nous finissons par ne plus nous en apercevoir et, en effet, nous prenons quantité de décisions passionnelles, qui ne relèvent pas du tout de notre liberté, qui nous sont inspirées par des déterminismes incontestables, tout en croyant que nous agissons en hommes libres.

Lorsqu'on est habitué à un certain psychisme, lorsqu'on s'observe soi-même et qu'on observe les autres, on n'a pas de peine à voir combien l'homme que nous sommes tourne dans le cercle très étroit des intérêts qui concordent avec ses passions, passions qui ne sont pas nécessairement réprouvables.

Le dynamisme passionnel est, en soi, un clavier merveilleux, s'il a été assumé par la raison, s'il a été purifié par l'amour. Il est indispensable à notre vie, bien entendu mais, la plupart du temps, nous sommes aimantés, conduits, portés par un dynamisme passionnel que nous n'avons pas rectifié et qui nous conduit, en nous entraînant au-delà de toute espèce de choix conscient et libre.

Nous pouvons nous raconter à nous-mêmes des histoires, nous faire croire que nous sommes vertueux, que nous agissons par pur dévouement, que nous sommes animés d'une charité héroïque, et ainsi de suite tant qu'au fond cela ne nous gêne pas. Quand il s'agit de payer vraiment de notre personne, de changer tous nos plans et de donner éventuellement notre vie, c'est une autre affaire.

Il est donc certain que nous sommes d'abord un déterminisme, que nous sommes d'abord un morceau, une miette d'univers, que nous sommes un fragment d'une histoire immense, dont il est difficile de fixer le commencement et impossible de déterminer la fin, que nous sommes compris dans une histoire beaucoup plus étroite encore, celle qui nous concerne immédiatement, nous et nos origines ancestrales, l'histoire de notre famille, de notre milieu, notre histoire infantile et tout ce qu'elle peut imprimer en nous de ressentiment inconscient et de dynamisme tendu à craquer et qui demanderont un jour à s'exprimer. "

Maurice Zundel au Cénacle de Genève en 1967 (suite et à suivre)

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