Conférence - Cénacle de Paris - 16 février 1971 (Fin, partie 3)

Fin de la 2ème conférence donnée par Maurice Zundel au Cénacle de Paris en février 1971.

L'avenir de l'humanité est dans le cœur de chaque homme.

Ce qui a des droits en nous, c'est l'être que nous avons à devenir.

Le Dieu qui meurt sur la Croix est notre unique espérance.

" L'Univers est fondé sur des relations interpersonnelles, ou, ce qui revient au même, sur un lien nuptial, et c'est justement ce qui conditionne, dans une vie qui a pris conscience de cette Présence de Dieu, c'est ce qui conditionne son effort pour se surmonter, pour échapper à ses limites et pour accepter en les transcendant celles des autres.

Ce qui conditionne notre effort, ce n'est pas la perspective d'une récompense au-delà de la vie, parce que l'au-delà est au dedans, parce que le Ciel est en nous, parce que nous sommes axés sur l'Eternité, parce que nous ne vivons réellement ici-bas que dans la mesure où nous sommes en relation avec le Dieu Vivant, parce que les seuls moments où nous atteignons vraiment le centre de nous-même sont ceux où nous sommes en dialogue avec Lui. C'est cela justement qui est le stimulant de notre générosité, "non pas : demain je serai en possession d'un plus grand bonheur !, non pas : après ma mort je jouirai d'une situation privilégiée !, parce que la mort est déjà vaincue aujourd'hui dans la mesure justement où je me libère de mes déterminismes cosmiques et où j'établis mon existence sur ce centre de gravité où, en moi, la Présence est nous !.

Ce qui nous empêche de donner carrière à nos convoitises, c'est cela, c'est qu'Il est engagé, c'est qu'Il peut mourir en nous, c'est qu'Il est en agonie jusqu'à la fin du monde et qu'il le sera tant qu'il y aura une créature quelque part qui se refuse à l'Amour.

Dieu ne pourra jamais être une espèce de père indifférent qui dit : "Bon, il a fait ses fantaisies, il s'est perdu, c'est sa faute, qu'il en porte les conséquences ! " Parce que Dieu est engagé jusqu'à la mort dans toute créature et que la défaite de la Création, c'est son propre échec.

Nous le sentons bien dans nos relations humaines quand nous blessons un autre, quand nous poussons notre prochain au désespoir, quand nous sentons qu'un être est affalé, qu'il est livré à ses propres ténèbres, nous sentons bien que la seule intervention possible, c'est de lui révéler l'Amour, c'est de lui rendre présent au fond de lui-même cette attente éternelle, ce que nous ne pouvons faire que dans une entière démission de nous-même.

Le regard du Christ dans notre vie, la Révélation du Christ, ce témoignage qu'il rend à la Trinité, ce retour aux sources éternelles, ce retour à cette première origine de toute créature dans la Divine Pauvreté, tout cela modifie toute notre vision du monde, de l'Histoire, de la Révélation, de la Création et de ce mystère du Mal qui nous torture, mais il n'y a pas de réponse, en effet, autre que celle-là, autre que celle que nous donne l'Agonie de Jésus Christ, autre que celle que nous donne Sa Crucifixion. Dans le mal, il y a plus que l'homme torturé, plus que la créature déchirée, il y a un Dieu qui meurt. C'est là notre unique espérance. (« O Crux ave, spes unica ! »). Comment pourrions-nous donner un sens juste à notre vie si nous n'étions pas en face de ce Visage Adorable qui s'est confié à notre amour ?

Il est certain que tous les prêtres contestataires, dans la mesure où ils font du bruit, si ils avaient pu se mettre en face de ce Visage, si ils avaient compris que la dignité humaine est là... Il ne s'agit pas de dire que l'homme a des droits. Qui a des droits ? Notre dignité.

Ce qui a des droits en nous, ce n'est pas ce complexe, ce n'est pas ce faisceau de convoitises et de passions désordonnées, ce qui a des droits en nous, c'est justement cet être que nous avons à devenir qui se constitue autour de la Présence de Dieu.

Si l'homme n'atteint pas Dieu, si ce n'est pas au cœur de chacun que l'univers va se constituer, il arrivera forcément que, sous couleur de satisfaire l'humain, on érigera une dictature drastique qui confiera le sort de la multitude à quelques-uns dont les décisions seront souveraines et n'auront aucune espèce de contrepartie ! Car ce n'est que dans l'homme, à l'intérieur de chacun, que se situe l'avenir de l'humanité.

Si en effet on voit l'avenir de l'humanité en chacun, c'est au Cœur de notre cœur que se constitue l'histoire du monde. Si il faut sauver en chacun cette possibilité d'être un créateur, indispensable à l'équilibre de l'univers, il faut d'abord vivre soi-même intensément cette Présence, il faut La vivre dans le silence comme on vit une vie nuptiale.

Alors on opérera sur les autres une contagion, non pas de révolte instinctive, non pas de justice horizontale, mais on éveillera en chacun ce que Gandhi voulait, on éveillera en chacun ce sentiment qu'il a en lui quelque chose d'inviolable et que c'est cela le don qu'il a à faire aux autres pour les libérer. Un seul homme libéré, s'il en était un, un seul homme parfaitement libéré de soi, agirait avec profondeur infinie et sur toute l'humanité.

Et c'est cela justement qui nous est indispensable, ce retour au silence, ce silence que l'on brise sans cesse, ce silence qu'on ignore, ce silence pourtant est tout. Il est impossible, radicalement impossible, d'entendre cette musique intérieure si l'on n'est pas en face du silence de Dieu.

Essayons donc de partir de cette révélation cardinale qu'est la Trinité. La Trinité, c'est vraiment le berceau de notre naissance, c'est le berceau de notre liberté, et il est totalement impossible d'envisager notre destin autrement que dans cette offrande d'amour qui fermera l'anneau d'or des fiançailles éternelles et qui permettra à Dieu de s'exprimer à travers nous. Et, bien sûr tout cela, les mots ne peuvent le dire, les mots sont totalement inutiles si ils ne sont pas confirmés par la vérité de la vie.

Nous avons une tâche immense et pleine d'espérance ! Car il ne s'agit pas d'une sorte de Deus ex machina, il ne s'agit pas d'une recette pour aller à la rencontre des circonstances, c'est là l'œuvre éternelle que nous avons à accomplir : nous tenir debout dans l'univers en face de ce Dieu qui est caché au fond de nos cœurs et Lui apporter cette réponse d'amour qui donnera un sens à toute réalité car alors, comme le dit Patmore "toute réalité chantera, et rien d'autre ne chantera."

Vous voyez quelle est l'importance immense de ce mouvement qui fait basculer l'univers du dehors au dedans : il inscrit toute la Création dans le cœur du premier Amour qui bat dans le nôtre et nous est confié car, justement, Dieu peut échouer, et II échoue à coup sûr si nous ne sommes pas présents, comme nous échouons tous dans nos tendresses humaines lorsque nous ne rencontrons pas d'écho, lorsque le cœur des êtres que nous aimons nous demeure obstinément fermé.

Il s'agit d'une histoire d'amour, d'une histoire à deux, d'une histoire où il s'agit de sauver Dieu, de Le détacher de la Croix et de Lui donner en nous Son Visage de Noël et son Visage de Ressuscité. "

(Fin de la conférence)

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