Conférence - Cénacle de Paris - 16 février 1971 (Suite, partie 2)

Suite de la conférence donnée à Paris en janvier 1971 par Maurice Zundel.

La Présence divine en chaque conscience fait de chacune le centre de l'Univers et de l'Histoire...

Cette conception de Dieu qui paraît aller de soi est au fond de tous ceux qui s'appellent croyants.

(En se contentant de lire les lignes ci-dessus on a déjà presque tout l'essentiel de l'enseignement du texte.)

" Il n'y a certainement jamais eu de peuple élu, mais il y a eu une collectivité élue - j'entends élue pour soi -, il y a eu une collectivité élue pour témoigner d'une présence divine en faveur d'ailleurs de tous les peuples et non pas en sa propre faveur ! Il en est ainsi tellement que la notion de "peuple élu ", élu pour soi, ne peut être qu'une déviation d'une mission collective qui a pris cette forme précisément parce que la personnalité n'avait pas encore obtenu toute sa valeur.

Pasternak l'a remarqué d'une manière extraordinairement émouvante dans " le Docteur Jivago " dans ces deux pages transcendantes où, à propos de l'Annonciation de Marie, dans un langage d'un lyrisme infiniment silencieux, il nous rend sensible ce passage de l'Ancienne Alliance à la Nouvelle. La collectivité, c'est le bruit des foules, la houle des peuples, tout ce grand mouvement qui se signale nécessairement dans une collectivité missionnaire qui ne peut l'être que très approximativement, et qui risque toujours de replier sur soi une élection qui concerne les autres.

Pasternak remarque que toute la nouveauté, c'est ce dialogue entre le Seigneur et cette jeune fille, c'est ce colloque secret, silencieux, essentiellement personnel, où va se décider le destin de l'humanité. Il faut le consentement de cette jeune fille, il faut que, par le plus intime de soi, elle prononce ce "oui" qui va décider de tout pour que l'Incarnation devienne une réalité.

Et c'est bien cela en effet. Dans le Christ, la Révélation concerne les personnes, elle concerne chaque personne. Autrement dit, dans le Christ chaque personne devient un univers, chaque personne devient universelle parce qu'elle porte en elle ce trésor déposé en chaque conscience (ce trésor qu'est en elle la Présence divine), ce trésor qui fait de chaque conscience une source et une origine. Ce trésor fait de chaque conscience le centre de l'univers et de l'Histoire non pas en se réduisant à elle-même mais parce qu'elle est immensifiée par cette Présence divine qu'elle ne peut vivre sans La communiquer. Il ne faut donc pas s'acharner à retrouver le Nouveau Testament dans l'Ancien.

Le Père Lagrange dit déjà dans "la méthode historique" qu'il protestait contre cette assimilation indiscrète qui prétendait retrouver dans l'Ancien Testament tout le Nouveau en nullifiant l'apport de Jésus Christ ! On n'aurait pas besoin de Lui si tout était contenu déjà dans la lettre ancienne !

Ce qui est vrai, c'est qu'il y avait des jalons qui étaient posés, jalons infiniment précieux mais qui n'étaient que des jalons vers cette communication infime, inépuisable et merveilleuse qui est celle de l'Incarnation de Jésus Christ.

Nous sommes donc avertis de ne pas chercher dans l'Ancien Testament ce qu'il ne peut donner. Nous sommes prémunis contre le scandale qu'est pour nous ce Dieu qui menace, qui châtie, qui enferme notre destin dans son arbitraire, image inévitable si on se situe au niveau d'une collectivité, car une collectivité ne peut pas avoir comme telle des liens mystiques avec la Divinité, elle ne peut voir dans la Divinité qu'une puissance qui la protège, qui la défend contre ses ennemis, qui la fait triompher sur eux et qui est d'autant plus puissante qu'elle est plus terrible.

La Révélation, c'est donc une relation réciproque puisque c'est un dialogue dont les côtés faibles sont évidents et manifestent précisément les balbutiements de l'homme si lent à se libérer de lui-même et qui projette inévitablement sur Dieu les limites qui l'emprisonnent !

Si l'on voit dans l'Ancien Testament ce Visage qui deviendra, du moins qui se révélera, comme le Visage du Crucifié, si on perçoit ce Visage, on est d'autant plus ému qu'il ait accepté cette sorte de défiguration qu'on lui a imposée (dans l'Ancien Testament) durant des siècles en lui donnant finalement le visage trop humain de l'homme.

Dieu est passé par cette pauvreté où s'exprimait son Eternelle Pauvreté précisément pour nous atteindre comme vous le faites vous-même quand vous voulez conquérir un enfant qui vous résiste, ou une femme, ou un mari qui se détache, vous savez que vous n'avez pas d'autre ressource que d'intensifier votre amour, que de faire de votre respect de son inviolabilité le centre de gravité de toutes vos interventions. Il est impossible d'atteindre une intimité autrement qu'en la libérant de soi en étant soi-même libéré de soi.

Cette révélation-dialogue nous entraîne à concevoir également une création-dialogue et ceci est capital. En effet, Dieu dans la plupart des systèmes philosophiques, Dieu dans la plupart des traditions religieuses, Dieu dans la tradition biblique de l'Ancien Testament, est le Créateur du monde, II est l'explication de cet univers. Cet univers a une origine, il vient de quelque part, il a surgi de la non-existence par l'intervention de Celui qui existe éternellement ! Et naturellement on conçoit Dieu comme l'origine de ce monde dans lequel nous sommes, de ce monde qui tombe sous nos sens, de ce monde dans lequel nous sommes enracinés, de ce monde dont l'évolution est enregistrée dans notre inconscient, de ce monde qui est pour nous la première réalité.

Si Dieu est le Créateur de ce monde-ci tel qu'il est, la question se pose de savoir s'il est engagé ou non dans cette Création ou bien si il lui reste totalement extérieur. Il y a une vision de Dieu comme d'une sorte de magicien colossal qui d'une parole jette le monde dans l'existence en lui imposant sa forme et ses lois sans que d'ailleurs le Créateur soit le moins du monde engagé dans les destins de cette Création. Il semble que cette conception qui paraît aller de soi est au fond de tous ceux qui s'appellent croyants. Ils sont croyants précisément parce qu'ils croient que ce monde a une origine en Dieu et que Dieu se signale d'abord comme le Créateur de cet univers.

Mais Il semble bien que cette conception ne coïncide pas avec la découverte d'un Dieu qui est au fond de nous-même l'espace où notre liberté respire, qui est au fond de nous-rnême une présence qui ne s'impose jamais, qui est éternellement disponible mais qui n'exerce jamais sur nous aucune contrainte.

Cette Présence suprêmement délicate nous induit, ou plutôt nous entraîne à toutes les nuances de l'Amour, elle nous le fait découvrir, elle nous permet de nous approcher d'autrui dans l'agenouillement du respect et de l'amour ! On n'imagine pas que cette ¨Présence soit le magicien qui jette les mondes dans l'espace sans y être le moins du monde engagé. Si Dieu est Esprit, II crée en tant qu'Esprit. Si II est dedans, II crée en tant qu'intériorité. Si II est tout Amour, II crée en tant qu'Amour. Si II est en nous, totalement remis entre nos mains au point qu'Il ne peut envahir notre histoire qu'avec notre consentement, c'est qu'il veut donner à l'univers ce qu'il est, Il veut créer ce monde comme un monde libre. Il appelle toute créature à la liberté, à l'intériorité, à l'offrande, à la contemplation, à l'amour.

Oui, bien sur, si II est dépouillé, si II est intériorité pure, cet univers qu'il faut prendre d'un seul tenant, d'un seul tenant dans ses racines physico-chimiques les plus subtiles jusqu'à nous-mêmes, ce monde qu'il faut prendre d'un seul tenant, II ne peut le susciter que par la médiation de créatures spirituelles et dans l'attente de leur réponse, et avec leur consentement.

Si il n'y a pas dans l'univers une réponse d'amour, cet univers est un non-sens du point de vue de l'Esprit justement parce que l'Esprit ne peut pas susciter des esclaves, II ne peut pas s'intéresser à des objets clos sur eux-mêmes mais à cette réponse d'amour qui suscitera des Dieux en face de Dieu, car Dieu en créant crée des Dieux précisément parce qu'il s'engage à fond dans une relation nuptiale où la réponse de la créature reste inviolable à Dieu même qui fonde cette inviolabilité et peut Le tenir en échec.

Une image extrêmement simple nous fera saisir immédiatement la direction de cette pensée. Un homme de génie et mystique, marié à une femme dont la conception est très étroite, à une femme qui veut posséder cet homme, le mettre dans sa poche, qui veut que tout passe par elle, qu'il n'y ait de relations que celles qu'elle autorise et d'amitiés que celles qu'elle veut bien accorder, cet homme, avec toute sa grandeur et tout son génie et toute sa spiritualité, il va être prisonnier de cette possessivité, et cette femme va manquer l'essentiel justement parce qu'elle ne s'est pas ouverte à cette dimension, parce qu'elle n'est pas devenue un espace où cette grandeur aurait pu se répandre. Elle s'est donné un mari conforme à sa conception en le mutilant, en le faisant souffrir cruellement et en se faisant souffrir elle-même puisqu'elle ne pouvait pas replier cette grandeur dans sa propre petitesse.

Eh bien, Dieu, c'est cet époux si vous le voulez, géant dans l'ordre de la sainteté et de l'amour, infiniment grand, toujours donné comme ce mari de la parabole que je viens d'évoquer, toujours disponible ! Dieu ne demandait qu'à se donner comme II était, avec tout ce qu'il était ! Mais, puisque ce don n'était pas reçu, II était comme inexistant.

Dans le geste créateur, du fond de Sa Pauvreté, du cœur de Son Dépouillement le plus intime, du cœur de cette Liberté totale vis-à-vis de Lui-même qui constitue précisément Sa Sainteté infinie, Dieu se communique pour susciter une liberté semblable à la Sienne, pour susciter ce quelque chose de proprement divin qui est d'exister en forme de don.

Cela s'adresse à tout l'univers à travers les créatures munies d'intelligence, des anges ou des hommes ou des créatures d'autres planètes douées de pensée et capables d'amour. Mais dans ce don même qui est le don créateur est enfermée aussi la possibilité d'un échec et c'est cela justement que signale Saint Paul dans ce passage d'une incroyable profondeur de l'Epître aux Romains lorsqu'il montre la Création en état de gémissement, en état d'enfantement douloureux, attendant la révélation de la gloire des fils de Dieu.

Cette Création est livrée à la vanité, elle est livrée à l'extériorité, elle est livrée à cette objectivité, repliée sur soi, opaque, sans lumière et sans amour parce que justement la créature spirituelle qui doit couronner la Création - elle est l'espace de tout l'univers en qui s'enracine toute réalité pour être promue à la liberté divine -, parce que cette créature spirituelle n'accomplit pas sa vocation.

Il y a donc dans ce passage de l'Epître aux Romains, il y a le pressentiment d'un échec de Dieu dans la Création même qui correspond à l'échec de Dieu dans Sa Révélation. "

(À suivre)

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