Conférence - Cénacle de Paris - 16 février 1971 (Début, partie 1)

Conférence donnée au Cénacle de Paris le 16 février 1971 par Maurice Zundel.

(Relire le second texte d'hier, celui d'aujourd'hui en apporte une confirmation. Il ne faut pas qu'un catéchisme donne des sentences perçues comme définitives ? Eventuellement donnez votre avis)

L'inviolabilité de tout être humain.

La pédagogie de la révélation chrétienne.

La révélation, maturation lente de la réciprocité nuptiale entre Dieu et l'homme.

" Vous vous rappelez cet épisode raconté par Gottfried Keller : un enfant, un enfant unique d'une mère devenue veuve qui n'a que lui au monde, qui lui prodigue toute sa tendresse et toute son attention, qui va l'élever dans un protestantisme traditionnel à base biblique, qui lui a appris à faire ses prières le matin et le soir et avant de se mettre à table, cet enfant revient de l'école, se met à table sans faire sa prière et, rappelé à l'ordre par sa mère, feint de ne pas entendre, finalement il se braque, se butte, refuse, dit non. "Tu ne veux pas faire ta prière ?" - "Non" - "Eh bien, va te coucher sans souper." L'enfant relève le défi, va se coucher sans souper, sa mère se ravise, lui apporte son souper dans son lit. C'est trop tard : depuis ce jour il cessa de prier.

Ce détail infinitésimal a pourtant une pleine signification : il nous rend sensible l'autonomie qui commence à s'éveiller dans une âme, ce sentiment d'un être humain qu'il y a en lui quelque chose d'inviolable où personne ne peut pénétrer sans son aveu.

Et en effet c'est bien cela l'une des expériences humaines les plus courantes et les plus fondamentales, en creux sinon en relief dans le sens que c'est presque toujours lorsque la dignité est méconnue que l'homme en prend conscience. C'est quand elle est foulée aux pieds qu'il se rend compte qu'il y a en lui une valeur infinie et à laquelle d'ailleurs il ne sait pas donner un nom mais, dans ce moment de révolte contre une agression qui le piétine, il prend conscience d'une certaine dimension dont, la plupart du temps, il ne deviendra pas pleinement maître, il n'arrive pas à la localiser mais enfin, c'est clair : il y a dans l'homme une zone inviolable.

Vous en êtes parfaitement conscient vous-même dans vos rapports avec vos enfants, dans vos rapports avec vos maris, avec vos épouses, dans tous vos rapports humains, en un mot, vous prenez conscience de l'impossibilité qu'il y a de forcer une certaine barrière et, si vous êtes axé sur une action humaine, proprement humaine, vous prenez vos dispositions pour ne pas heurter cette inviolabilité, pour agir en quelque sorte du dedans en vous effaçant, en créant en vous-même un espace où l'autre se sentira accueilli et pourra correspondre à votre attente dans la plénitude de sa liberté.

En effet, nous faisons tous cette expérience, nous la renouvelons à chaque instant du jour. Dans tout contact humain il y a cette exigence fondamentale, ce contact ne donnera rien, il n'aboutira à aucune création, il ne suscitera aucun bien authentique si il n'est pas à base de dépouillement.

Il y a dans tout être cette possibilité infinie qui ne se livrera que dans la mesure où elle sera actualisée, où elle sera rendue effective par l'amour. C'est là que toutes les méthodes échouent : il n'y a pas de truc pour pénétrer dans ce sanctuaire, on ne peut que s'agenouiller devant lui et attendre dans le silence de soi-même que s'éveille cette disponibilité pour qu'elle rencontre son véritable objet ou plutôt qu'elle rencontre la seule Présence qui puisse effectivement l'accomplir.

La révélation de l'homme a toujours comme condition pour l'homme cet effacement, cette démission, ce dépouillement, et nul ne peut agir sur l'homme authentiquement si il ne s'est pas libéré de lui-même, et c'est dans la mesure où cette liberté est effective en lui qu'il peut devenir pour les autres un ferment de libération.

Cette situation nous met immédiatement en face de la Révélation Divine. Ce serait évidemment une erreur fondamentale que d'imaginer la Révélation Divine comme un bureau de renseignements qui nous transmet un bulletin d'information sur ce qui se passe dans le Ciel.

La Révélation, c'est justement la maturation lente de cette réciprocité nuptiale entre Dieu et nous-même.

Comme un mariage se construit du dedans, comme l'intimité de l'un ne devient accessible à l'autre que dans la transparence de l'amour, il en est de même à plus forte raison pour Dieu qui est intériorité pure. Dieu n'a pas de dehors. Nous pouvons encore nous camoufler nos dissentiments, nos différences, nos éloignements, par des formes de courtoisie qui peuvent colmater les brèches dans une certaine mesure ! Mais Dieu, Lui, qui est intériorité pure, qui n'a pas de dehors, qui est un pur dedans, Il ne peut être accessible que dans la mesure où nous nous transformons.

Les manifestations de Dieu sont donc liées à un devenir immense. C'est dans la mesure où l'homme se fait homme que Dieu se révèle. Autrement dit, la Révélation est un dialogue et non pas un monologue où Dieu parlerait du haut d'une montagne et laisserait tomber sur nous des sentences définitives. La Révélation est un dialogue qui suppose que, autant que Dieu est engagé - et II l'est infiniment -, selon notre mesure nous nous engageons à notre tour et, en nous libérant de nous-même dans le rayonnement de Sa Présence, nous Le laissons transparaître.

C'est ce qui explique que la Révélation Biblique soit comme telle entachée de si grandes imperfections pour nous à certains moments totalement inassimilables, ce n'est pas du fait de Dieu mais du fait de l'homme.

Si le Pape Grégoire a pu dire; "C'est en balbutiant que nous faisons écho aux grandeurs de Dieu. ", nous pouvons dire aussi : c'est en balbutiant que Dieu s'adapte à nous, qu'il nous communique ce que nous pouvons recevoir de Lui, c'en s'adaptant à nos lenteurs, en se faisant pauvre de toutes nos pauvretés, en assumant, comme disait un grand exégète, ce vêtement de pauvreté qui Le défigure, qui trahit Son Vrai Visage mais qui est cependant le commencement d'une connaissance qui se développera et qui ne peut cheminer qu'au gré de notre propre transformation.

Donc quand nous disons "Parole de Dieu", nous devons être très attentifs. Parole de Dieu, oui !, mais parole pédagogique, parole de la mère qui balbutie avec son nourrisson ! Et ces balbutiements, nous ne les mettrons pas au compte de la mère et de ses imperfections mais au compte de l'enfant qui ne peut pas subir dès son berceau des discours platoniciens, : l'enfant doit être saisi dans le langage qui lui est accessible.

C'est aussi bien pourquoi la Révélation ne pouvait jamais atteindre sa perfection autrement qu'à travers une humanité parfaite comme est, dans la perspective chrétienne, l'Humanité de Jésus Christ. Il fallait cette Humanité totalement dépouillée de soi pour que Dieu transparaisse sans aucune espèce de limitation et que nous nous trouvions enfin en face de Dieu-Esprit.

Dieu est Esprit. C'est cela. II est pur dedans et II ne peut nous atteindre que du dedans en faisant surgir notre intériorité en nous conduisant Lui-même au cœur de notre intimité puisqu'il nous est impossible d'y accéder par nous-même. Il est le seul chemin vers nous et ce chemin ne pouvait être découvert que très lentement, d'autant plus que la Révélation a pris nécessairement d'abord une tournure collective. "

En la fête de Saint François d'Assise, l'époux de dame pauvreté.

(À suivre)

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir