Conférence - cénacle de Paris - 2 février 1974 (Fin, partie 3)

(Suite et fin de la conférence donnée au Cénacle de Paris par Maurice Zundel le 2 février 1974)

L'expression religieuse la plus courante désigne un Dieu qui reste extérieur à l'homme.

Tout le christianisme a son axe de gravitation dans ce mystère de l'Amour en le Dieu Trinité.

" Il est à peine besoin de faire remarquer qu'une partie de la tradition est orientée vers ce Dieu extérieur, que l'expression religieuse la plus courante désigne ce Dieu extérieur. En reconnaissant l'autorité de Dieu comme finale, comme déterminant radicalement notre agir au point de nous soustraire à Sa Volonté si nous ne nous conformons pas à elle, on nous rend presqu'inévitablement criminel et on nous expose aux pires châtiments. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de responsabilité, nous en reparlerons !

Il y a d'immenses responsabilités, mais elles se situent au dedans, au dedans, en face précisément de la réalité la plus secrète, la plus innocente, la plus transparente, la plus démunie, la plus désarmée, qui est cachée au fond de nous-même, car Ce Dieu dont l'être s'identifie avec l'Amour, Ce Dieu est trinitaire, Ce Dieu n'a prise sur Son Etre qu'en le communiquant, II n'a prise sur notre être qu'en Se communiquant, et c'est en reproduisant sur toute la Création le mouvement éternel de son effusion, de la circulation de Sa Vie, du Père dans le Fils et du Père et du Fils dans le Saint Esprit que Dieu nous touche, que Dieu nous atteint, que Dieu s'éprouve en nous, qu'Il s'expérimente, qu'Il devient Lumière, qu'Il éclaire notre problème et qu'Il nous permet de le résoudre.

C'est donc à l'identification absolue que nous entre- voyons et aboutissons, à savoir que Dieu et liberté s'identifient si on entend, bien entendu, par liberté libération, et on ne peut l'entendre que de cette manière si l'on reste fidèle à l'intuition de l'Infini qui nous rend solidaire de tous les crimes commis contre l'humanité.

Si il y a un Infini dans l'homme, il ne peut être expérimenté, il ne peut être vécu pleinement, il ne peut se réaliser, je veux dire faire rayonner son universalité et justifier la solidarité de tous les hommes avec Lui, que dans la mesure où II suscite en nous une authentique libération.

Ceci ne souffre pas de réfutation, ceci ne peut donner lieu à aucune polémique, ceci nous éloigne du bruit de toutes les contestations si l'on replonge au cœur du silence, là où notre devenir est le plus profondément engagé.

Et c'est par là que nous pouvons sympathiser avec les religions extrême orientales sur lesquelles le Père Raguin a écrit ce livre admirable qui s'appelle "Les profondeurs de Dieu". La doctrine de la gratuité, qui a été d'ailleurs affirmée par Denis l'Aréopagite, d'une certaine manière par Nicolas de Flue, et par les mystiques rhénans, en particulier par le grand Eckhart et le grand Silesius, cette doctrine du vide, nous pouvons l'assimiler mais il semble qu'elle s'éclaire d'un jour plus intime justement si on perçoit nettement la personnalisation dans la Trinité Divine. (Dieu éternellement devient personnel en et par le vide en soi de chaque Personne divine) Rien n'est plus important pour nous que ce secret d'Amour au cœur de Dieu. Tout le Christianisme a son axe de gravitation dans ce mystère parce que, justement, c'est en lui que l'Etre s'identifie avec l'Amour et l'Absolu avec la Liberté. Nous retrouverons constamment, constamment !, cette même synthèse, nous retrouverons constamment cette même joie, cette meme joie de voir que, sous tous ses aspects, le Christianisme ne peut être qu'une voie de libération et donc une actualisation réelle de la liberté.

Dieu sait combien nous sommes épris de liberté, combien nous en avons la passion ! et que nous repousserions Dieu de toutes nos forces si II était, comme une certaine tradition nous le présentait, une limite, un interdit, une défense et une menace. Si nous nous sentons constamment engagé vis-à-vis de Lui, c'est tout au contraire parce que nous sentons bien que Lui seul au plus intime de nous peut épanouir cet infini, le mettre en branle, l'assumer au plus profond de notre être comme la Vie de notre vie en déterminant cet appel, en suscitant cet appel vers le don de nous-même.

C'était la joie d'Augustin justement de découvrir un Dieu plus intime à nous-même que le plus intime de nous-même, un Dieu qui est la Vie de notre vie. A ce niveau, l'appel de Soljenitsyne et de Sakharov, c'est l'appel non seulement à une solidarité avec les hommes mais, ce qui revient au même, à une solidarité avec Dieu car, si l'homme est mutilé dans sa liberté, si il est piétiné dans son intériorité, c'est la faculté même de rencontrer l'Infini qui lui est arrachée.

Comment ne pas rendre grâce à Dieu que nous ayons encore le pouvoir de nous exprimer librement et de donner à notre vie cette orientation sans qu'elle soit contestée légalement et sans qu'elle nous conduise en prison !

Et combien spontanément nous épousons la cause de tous ceux qui subissent la torture, l'emprisonnement et l'exil en raison même de cette défense de leur intériorité dont nous sommes tous solidaires puisque c'est la même valeur qui est en eux et qui est en nous, le même Dieu qui nous attend au plus profond de nous-même et qui nous interpelle dans la détresse des autres ! "

(Fin de la conférence)

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