Conférence - cénacle de Paris - 2 février 1974 (Suite, partie 2)

Suite de la conférence donnée au Cénacle de Paris en 1974 par Maurice Zundel.

Lecture un peu difficile mais qui aidera à saisir le texte qui sera " sité " demain après la fin de la conférence, sur une question très actuelle.

Il faut aboutir à ce vide créateur. Il faut se laisser faire par l'attraction de cet Infini se manifestant comme une Présence qui nous libère de nous même. Il y a Quelqu'un qui a revêtu et personnalisé le Visage de cet Infini... Dans la mystique chrétienne il y a ce dialogue inexprimable et merveilleux...

" Il y a dans les religions extrême-orientales un sens admirable de la vacuité : c'est ce qu'il y a de plus profond dans le bouddhisme et dans le brahmanisme. Triompher de cette antinomie en moi, entre l'Infini et l'ego, entre l'Infini et le moi préfabriqué, en triompher par l'évacuation de tout le phénoménal (de tout ce qui n'est pas essentiel), de tout le contingent, de tout le périssable, de tout ce qui n'est pas proprement la réalité ultime, il n'y a pas de doute que c'est bien dans cette direction qu'il s'agit de chercher et d'agir.

Il faut rejoindre cette vacuité, il faut aboutir à ce vide créateur hors duquel rien ne s'accomplit de valable, mais il semble qu'un élément indispensable pour réaliser cette évacuation de soi-même, c'est l'attraction qui s'accomplit au plus intime de nous-même, l'attraction de cet Infini se manifestant comme une Présence, comme une Personne qui nous aspire, et dont l'attente peut déterminer en nous comme une correspondance d'amour, peut déterminer en nous cette libération de nous-même.

Il y a là une espèce de cercle que Pascal a exprimé dans un mot mille fois répété : "Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé. " II est évident que, pour démarrer, il faut être déjà en face, au moins à titre d'intuition et de pressentiment, en face de Quelqu'un, de Quelqu'un qui n'est pas un être humain qui serait comme nous emprisonné dans ses déterminismes et qui, comme nous, aurait à surgir de ses bas-fonds, mais de Quelqu'un qui précisément est le Visage de cet Infini, qui le personnalise et suscite en nous au moment où nous devenons attentif le dialogue où notre vie pourra s'accomplir dans une véritable création.

Et nous savons en effet que c'est cela, au moins dans la mystique chrétienne, nous savons que c'est ce dialogue inexprimable et merveilleux qui finit par s'installer en déterminant une attraction vers cet Autre majuscule qui est caché au plus profond de nous-même. C'est ce que Saint Augustin avait exprimé dans des mots immortels : "Tu étais dedans, j'étais dehors... Tu étais dedans, et c'est moi qui étais dehors ! "

Soudain l'Infini apparaît alors comme Quelqu'un qui nous situe dans notre propre dedans, comme Quelqu'un qui nous arrache à notre aliénation, comme Quelqu'un qui fait jaillir la vie en nous comme source et origine, comme Quelqu'un qui est la clef de notre liberté parce qu'il est le ferment de notre libération. Rien n'est plus indispensable, rien n'est plus nécessaire que de vivre cette expérience comme une libération et d'identifier Dieu avec la liberté dans sa source infinie. Dieu n'entre pas du dehors dans notre vie, II entre dans notre vie par le plus intime dedans de nous-même puisque c'est Lui finalement qui seul peut nous introduire dans une intimité qui ne soit pas repliée sur elle-même et qui n'aboutisse pas au culte du moi.

Notre intériorité dans cette expérience, dans cette rencontre avec l'Infini personnalisé, avec l'Infini qui suscite en nous un dialogue d'amour, avec l'Infini qui est le ferment de notre libération, notre intériorité apparaît alors justement comme le sanctuaire, le sanctuaire où Il demeure, le sanctuaire où nous Lui faisons l'hommage de nous-même.

Il faut subordonner cet Infini à la défense de cette intériorité parce qu'en effet l'Infini qui demeure en nous est l'Infini en personne dont la présence en tous et en chacun consacre notre humanité. C'est une identification où cette reconnaissance d'une Présence en nous, d'une Présence à qui nous pouvons donner le tout de nous-même, nous amène à identifier finalement l'être avec l'Amour.

On a dit sur l'être des tas de choses magnifiques, on a spéculé à l'infini sur l'être et ses degrés, on a essayé d'aller jusqu'au bout de ces élans et on a abouti à une théologie négative, à une théologie où finalement on est réduit à dire ce que Dieu n'est pas, ce que l'Infini n'est pas sans pouvoir jamais dire ce qu'il est : Il est au-delà de l'être, Il est le non-être, il est le rien, il est le néant ! enfin il n'y a pas de terme négatif qui n'ait servi à exprimer cette impuissance de l'homme à exprimer l'être quand l'être est l'Etre Absolu !

Mais quand l'être est l'Etre-Amour, l'Etre-origine, Il est celui-là même que nous rencontrons à la racine de notre propre origine quand nous décollons de nous-même dans un élan d'amour vers Lui, car la connaissance de cet Absolu, de cet Infini plus intime à nous-même que le plus intime de nous-même, il semble qu'elle coïncide avec l'amour qu'Il suscite en nous. La connaissance n'aboutit finalement que si elle devient une naissance, un renouvellement total de nous-même dans un engagement total.

Et là nous retrouvons la Trinité chrétienne, je veux dire la Révélation de la Trinité chrétienne telle qu'elle resplendit dans la manifestation du Verbe fait chair, telle qu'elle s'exprime dans la vie de Jésus Christ, telle qu'elle est affirmée dans les premiers conciles chrétiens. Et cette Trinité, il faut constamment y revenir parce qu'elle illustre, elle réalise et accomplit dans un itinéraire unique cette identification de l'être et de l'amour, et de la liberté au cœur de l'être quand, justement, il est tout Amour. Nous ne saurons jamais assez ce que signifie la Révélation de la Trinité en Jésus Christ, précisément parce qu'elle affirme la liberté de Dieu à l'égard de Lui-même, parce qu'elle éclaire à fond, ou du fond si vous le voulez, elle éclaire par le fond le mystère de l'Esprit.

Car qu'est-ce que c'est que l'esprit ? Il ne faut pas le confondre avec la raison, il ne faut pas le réduire à une activité de l'intelligence. Qu'est-ce que c'est que l'esprit ? C'est la possibilité pour un être de ne pas se subir lui-même, de ne pas coller à soi, de se nier en quelque sorte radicalement, la possibilité d'aboutir à une vacuité intégrale, c'est-à-dire de se transformer tellement que l'être devienne pure transparence, et qu'au lieu de se subir, il se projette en l'Infini dans un don total !

Et cela vaut de tout, de tout ! Cela vaut de notre vie organique comme de notre vie mentale, cela vaut de toutes les relations entre les hommes comme de tous nos rapports avec l'univers. Eh bien, la Trinité, c'est l'éclatement de l'esprit, c'est la révélation précisément d'un Absolu qui est tel parce qu'il est totalement désapproprié de lui-même et que Sa Vie n'est qu'une éternelle effusion d'Amour, elle est de n'avoir prise sur soi qu'en se communiquant, de ne se percevoir qu'en se donnant, de ne se voir qu'en regardant l'Autre parce qu'on ne se perçoit que dans cette perpétuelle libération de l'être quand il s'identifie avec l'Amour.

Il n'y a aucun doute que ce grand secret d'amour caché dans le cœur de Dieu, il n'y a aucun doute qu'il déchire le voile, qu'il éclaire notre problème à sa racine, qu'il nous fait prendre conscience de tout ce sourd travail au fond de nous-même, de ce conflit entre le moi possessif, instinctif, cosmique ET l'Infini dont nous avons le pressentiment en nous et dans les autres.

La lumière de la Trinité Divine nous rend immédiatement compréhensible la nécessité de cette évacuation parce qu'elle nous aspire, parce qu'elle nous fournit le modèle incomparable, parce qu'elle seule peut nous guérir de notre constante ambition, de ce besoin de nous faire valoir en restant au plan où nous sommes. Sans doute faut-il se faire valoir, mais il fallait en trouver le chemin, et le chemin, c'est cela même, le chemin de la Valeur, c'est cette désappropriation radicale au cœur de la Divinité.

Rien n'est plus éblouissant, rien n'est plus nouveau, rien n'est plus stimulant, rien n'éclaire davantage nos profondeurs car, devant ce modèle divin, nous comprenons que ce n'est pas nous défaire que nous quitter, ce n'est pas nous désintégrer que nous transformer en une pure offrande d'amour, que c'est cela être, qu'être finalement s'identifie avec l'Amour et que la Trinité veut dire cela : l'Etre s'identifie avec l'Amour. "

Il n'y a pas besoin de souligner combien cette découverte, combien cette libération dans la rencontre avec la Trinité Divine, combien tout cela diffère des conceptions où Dieu est vu avant tout comme le maître dont nous dépendons, comme le législateur auquel nous sommes soumis et comme la limite, finalement, la limite indépassable devant laquelle nous avons à nous arrêter, et ce n'est pas la première fois que nous avons l'occasion de le remarquer bien entendu.

C'est là l'aspect où l'expérience de Dieu est le plus impossible, là l'aspect où la conception de Dieu est la plus intolérable parce qu'alors on a l'impression que l'affirmation de Dieu porte atteinte essentiellement à cette intériorité que Soljenitsyne et Sakharov défendent au prix de leur vie. Car, si Dieu Lui-même restreint notre intériorité, si Il la prend du dehors, si Il entend la contraindre, Il est l'ennemi de l'esprit et, comme disait Nietzsche, rien n'est plus indécent ! "

(À suivre)

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