Conférence - cénacle de Paris - 2 février 1974 (Début, partie 1)

Le texte " sité " la veille de ce jour a, je crois, grande importance aujourd'hui où l'on donne à toutes les religions la même valeur et importance. Voici maintenant ce que Maurice Zundel a dit un an avant sa mort au Cénacle de Paris (1974).

Cette mystérieuse intériorité de l'homme...

Cette intériorité, c'est tout l'homme...

Le pressentiment de l'infini en l'homme embarque l'homme dans une aventure spirituelle qui pourra le conduire jusqu'à la plus haute mystique.

Le problème de Dieu ne se posera que si l'homme fait cette expérience de l'infini en lui.

La question de la liberté est posée.

" II y a entre les hommes, il y a au fond de l'humanité, il y a quelque chose de radicalement commun et qui est en même temps universel, c'est cette mystérieuse intériorité que Soljenitsyne et Sakharov ont défendu avec tant d'éclat. Si on touche à cela, on touche à l'essence de l'homme, on ruine l'homme, on le détruit, on lui refuse son humanité. Il faut donc que tous les hommes se sentent concernés par cette situation (en internement psychiatrique en Russie soviétique à l'époque où ces paroles ont été prononcées par M. Zundel), qu'ils n'acceptent à aucun prix - que ce soit d'ailleurs en Union Soviétique ou ailleurs -, qu'ils n'acceptent à aucun prix que violence soit faite à cette intériorité de l'homme et qu'un homme soit condamné pour ses opinions et obligé et soumis à un traitement qui peut désintégrer son cerveau pour le rendre inoffensif dans le régime qui veut s'imposer à lui.

Cette intériorité, en effet, c'est tout l'homme, c'est là que nous accédons proprement à nous-même en découvrant en nous et dans les autres cette zone inviolable où personne ne peut pénétrer sans notre aveu et où quiconque tente de s'introduire sans notre consentement commet le crime des crimes puisque, soit dit encore une fois, il refuse notre humanité.

C'est à partir de là que tout problème spirituel commence. Qu'est-ce que l'homme sinon cet être qui, étant un fruit de la terre et de l'univers en apparence, a germé comme tous les autres ? C'est justement le caractère de l'homme, c'est qu'il y a en lui ce je ne sais quoi qui se révèle avec une puissance indicible au moment où il est violé.

Dans le cours ordinaire de la vie, on ne s'en aperçoit pas ou guère. On peut l'ignorer, on peut se montrer indifférent, on peut soi-même le violer dans sa personne et dans celle de ses proches, mais quand une répression massive et totalement arbitraire, utilisant les derniers moyens de la science pour réduire toute résistance en entreprenant de détruire cette intériorité, de la réduire à rien et d'empêcher l'homme de penser, alors nous nous sentons concernés et nous reconnaissons que, en effet, c'est là l'homme.

Mais, bien sûr, cette reconnaissance que suscitent en nous des abus monstrueux, cette reconnaissance ne suffit pas à nous renseigner, à nous informer de ce en quoi consiste cette intériorité, de ce qu'elle signifie au juste, quelle est sa valeur et sa dignité, quelle est son importance essentielle pour la vie de toute l'humanité et de tout l'univers. Cependant le problème est posé et c'est l'essentiel. Et l'on peut dire que la ligne de partage entre les hommes, c'est celle-là : ceux qui ont le pressentiment d'un infini dans l'homme ET ceux qui ne l'ont pas, si cela peut exister.

Un homme qui a le pressentiment de l'infini dans l'homme et qui voit dans ce pressentiment l'essentiel de la découverte de l'homme, il est embarqué dans une aventure spirituelle qui pourra le conduire jusqu'à la plus haute mystique. S'il ne perçoit pas cette dignité, s'il ne perçoit pas cet infini, il est comme mort. On peut lui appliquer le mot d'Einstein : "L'homme qui a perdu la faculté de s'étonner et d'être frappé de respect, est comme si il était mort. "

Si donc il y a une actualité dans le problème spirituel, si la vie spirituelle reste au premier plan de nos préoccupations, si du moins elle doit y rester, c'est en vertu précisément de cette expérience d'un infini dans l'homme, en sorte que le problème de Dieu ne se posera que si l'on fait l'expérience de l'infini dans l'homme.

On peut avoir sans doute des conceptions de Dieu héritées d'une tradition qu'il n'est pas nécessaire de bousculer mais qui peut être dépassée. On peut, en cheminant par les chemins des philosophies de toujours, on peut dans la voie de la causalité, on peut s'expliquer l'existence de l'univers et de l'homme, on peut éventuellement aboutir à une source, à une origine transcendante que l'on peut appeler Dieu, et cela n'est pas interdit, et cela peut constituer un magnifique exploit de l'intelligence, mais il est évident que la vie spirituelle ne mordra sur toute l'existence, qu'elle en décidera, qu'elle lui donnera son orientation, qu'elle éclairera tous les cheminements par où s'engagent nos choix, que dans la mesure où nous restons marqués par cet infini et où nous continuons de le percevoir dans l'homme.

Il semble bien que les contestations, et spécialement sur le terrain de l'Eglise, ne vont que très rarement dans cette direction. On ne prend pas le problème à la base, on ne sent pas que c'est cela la question : de quel homme s'agit-il et de quel Dieu ? On entre immédiatement dans le silence lorsque l'on perçoit l'infini dans l'homme. On est immédiatement situé à un niveau de profondeur où on a la chance de rencontrer Dieu. Et Dieu pourquoi ? Pourquoi Dieu ? Mais justement parce qu'il est impossible de donner un sens à cette valeur humaine, à cette intériorité humaine, à partir de nos racines biologiques, parce qu'il y a là une transcendance intérieure à nous-même qui désigne déjà une transcendance divine. Aussi bien - mais c'est une autre face du même problème - aussi bien sommes-nous immédiatement confrontés lorsque nous percevons l'infini dans l'homme, nous sommes immédiatement confrontés avec le problème de la liberté et, de nouveau, nous débouchons sur une impasse.

Liberté, qu'est-ce que cela veut dire ? Liberté ou, justement, quand elle est violée d'une manière flagrante, de nouveau nous en connaissons le prix inestimable. Quand on veut violer notre propre liberté, nous nous redisons avec toute l'énergie de notre indignation, nous prenons conscience alors qu'on veut nous voler ce qui constitue notre essence mais, en dehors de cette réaction aux agressions que nous pouvons subir, nous sommes dans l'incapacité complète de définir la liberté. Nous le sommes d'autant plus que notre intelligence est formée par les techniques scientifiques et que les techniques scientifiques ne peuvent se constituer que sur la base de certains déterminismes qui semblent s'accorder très mal avec une définition éclairante de la liberté.

Enfin, de toute manière - et c'est cela qu'il importe de souligner d'abord - nous sommes embarqués, nous sommes embarqués par ces appels qui nous viennent de Soljenitsyne et de Sakharov et d'ailleurs. Nous sommes rappelés à l'ordre avec une vigueur incroyable, nous sommes interpellés et nous avons à prendre position parce que tous ces appels nous rendent solidaires des crimes qui se commettent contre l'humanité, des crimes les plus raffinés puisqu'ils recourent aux procédés scientifiques les plus subtils; les crimes les plus monstrueux puisque ils s'attaquent à ce qui constitue l'homme dans sa spécificité.

Qu'on torture l'homme, c'est horrible. C'était déjà horrible mais, quand on tente de lui arracher sa pensée, de l'abîmer, d'en tarir la source, enfin, en un mot, de l'abrutir pour la soumettre à la ligne du parti, c'est quelque chose de nouveau et de naturellement scandaleux dans sa nouveauté.

C'est pourquoi ce rappel agit sur nous avec tant de vigueur en nous ramenant au cœur du problème. Qui sommes-nous et qu'est-ce que l'homme ? Et comment peut-il s'accomplir avec tout ce qu'il porte en lui, avec cet infini qu'il pressent ? Comment peut-il aller jusqu'au bout de son intuition et comment peut-il transformer sa vie au point d'en faire en effet une valeur universelle comme le suppose les appels mêmes qui nous sont adressés ?

Nous savons que, dans l'expérience spirituelle de tous les temps, nous savons que finalement c'est dans un dialogue avec une Présence inscrite au plus profond de nous-même que cet infini que nous pressentons peut devenir en effet l'espace où notre liberté s'accomplit. C'est dire qu'il y a dans l'expérience spirituelle une personnalisation de cet infini : cet infini est Quelqu'un.

Quand Flaubert disait ou écrivait la petite phrase si chargée de sens : "Pourquoi vouloir être quelque chose quand on peut être quelqu'un ?", il indiquait bien ce mouvement qu'il s'agissait d'accomplir à partir du déterminisme, à partir des préfabrications, à partir de tout ce que l'on subit, ce mouvement vers ce quoi, ou vers cet état où l'on devient source et origine, où l'on devient quelqu'un, où l'on devient un principe, où l'on devient un bien commun, une valeur universelle et cette valeur universelle, elle débouchera, elle s'accomplira, elle se réalisera intégralement, justement dans la mesure où cet infini va se personnaliser, où elle apparaîtra comme un Autre à l'intérieur de nous-même.

En effet, si je gravite autour de moi-même, si je me fie à mon moi spontané, si pour moi, m'affirmer, c'est camper mon "je" et "moi" en face des autres jusqu'à ce qu'ils le reconnaissent et lui rendent hommage, je ne peux aboutir par cette voie qu'à la négation de l'infini que je porte en moi puisque cette affirmation de mon "je" et de mon "moi" préfabriqués dresse des murs de séparation entre les hommes en rendant d'ailleurs tout aussi légitime l'affirmation de leur différence.

Je perçois donc immédiatement au fond de moi-même cette contradiction, cette contradiction entre l'infini que je pressens être et que je reconnais intuitivement dans les autres, ET ce moi qui est à l'origine une réalité si puissante puisqu'il s'enracine dans mon inconscient et à travers mon inconscient dans toute l'immensité cosmique.

C'est cela que je suis tenté d'affirmer d'abord, je suis tenté d'affirmer mon "je" et "moi", d'affirmer ce centre de gravité qui est le pôle d'attraction de tout mon agir. C'est en effet autour de ce "moi", autour d'un "moi" inévitablement que ma vie s'organise. Mais je m'aperçois précisément qu'il y a une contradiction, une antinomie insurmontable, entre la perception de l'infini que l'homme porte en soi, ET moi-même ET ce "je" et "moi" qui me sont imposés et que je subis et qui sont une sorte d'agression intérieure, qui sont en moi-même un barrage contre l'expansion et le développement de l'infini en moi.

Il faudrait donc faire le vide, faire le vide de toutes ces préfabrications, mais comment ? "

(À suivre)

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