Extrait du livre « Ta parole comme une source » - pages 425-427.

Voici une interprétation inhabituelle du chapitre 25ème de saint Matthieu par Maurice Zundel.

Si Jésus s'identifie à l'homme en détresse du nécessaire, c'est parce que cette détresse l'empêche de connaître et chercher à assouvir une autre faim beaucoup plus importante. On a là la raison essentielle pour laquelle je dois subvenir aux besoins les plus essentiels de l'homme. En fait la plupart de nos contemporains se préoccupent du manger et du boire, et de tout le reste, en en faisant une fin en soi, sans nullement penser à ce que la satisfaction des besoins physiques est pour que l'homme soit libre de ressentir et satisfaire des besoins autrement plus nécessaires... Il faudra revenir là-dessus.

" Le réalisme de l'Évangile, le réalisme du Christ éclate dans ces paroles du 25ème chapitre de saint Matthieu : " J'ai eu faim, j'ai eu soif, j'étais malade, j'étais en prison, j'étais dénué de tout... et tout cela, je l'ai souffert dans chacun hommes torturé par la faim, la soif, le dénuement, la maladie. Chaque fois que vous avez secouru l'un d'eux, c'est à moi-même que vous l'avez fait."

Le jugement, dans cette péricope de saint Matthieu, le jugement se fondera précisément sur la réponse que nous aurons donnée aux besoins matériels des hommes : la faim, la soif, la prison, la maladie, le dénuement. C'est cela qui garantit l'équilibre merveilleux du message chrétien, du message de Jésus-Christ, c'est que justement les besoins physiques des hommes, les besoins les plus matériels de l'homme ont une importance si décisive que le jugement dernier s'accomplira sur ces données.

Et pourtant le même Christ a dit: "L'homme ne vit pas seulement de pain mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu " (Mt 4/4). Car il y a une autre faim dans l'homme que la faim matérielle. Il y a cette faim de l'esprit, cette faim du cœur, ce besoin de lumière, de vérité, de présence et d'amour, ce besoin de dévouement, ce besoin de générosité, ce besoin de se donner qui est plus fort que tout, ce besoin d'être nécessaire à quelqu'un et de faire de sa vie un don qui puisse combler le cœur d'un autre.

Mais justement, et c'est cela qui fait éclater la sagesse de Jésus, c'est que ces deux faims se confirment l'une l'autre et que la faim matérielle, la faim du corps est d'autant plus atroce que l'homme est capable d'une faim spirituelle, que ses besoins sont réellement infinis, qu'il a une vie de l'esprit qui constitue cette différence d'avec tous les vivants exprimée par Sartre admirablement disciple du Christ quand il le dit à sa manière: "La faim, la faim chez l'homme, c'est beaucoup plus que la faim. "

Pourquoi ? Pour la raison suivante que nous tirons du Cœur de Jésus-Christ, c'est que chez l'homme la faim, la faim physique, la faim du corps quand elle s'exaspère, envahit tout le champ de la conscience et l'oblitère. Elle rend impossible le sentiment, la nostalgie de la faim de l'esprit, elle voile les réalités essentielles, elle arrache l'homme à lui-même, elle l'empêche de s'accomplir, de se créer, de faire de sa vie une source et une origine !

Et c'est cela justement qui justifie la place hors pair que Jésus donne dans la péricope de saint Matthieu (ch. 25ème) à tous les besoins matériels, c'est cela qui fait qu'il les éprouve en Lui-même, qu'il a faim pour tous ceux qui ont faim, qu'il a soif pour tous ceux qui ont soif, qu'il est malade en tous ceux qui souffrent, qu'il agonise en tous ceux qui meurent, qu'il est privé de tout en ceux qui sont dans le dénuement et qu'il est captif avec tous ceux qui sont en prison.

Et justement nous apprenons par les journaux d'aujourd'hui (dans les années 1960) qu'hier à Rome le Président de la FAO remarquait une fois de plus avec une détresse plus grande que jamais que plus de la moitié des hommes ne mangent pas à leur faim. Plus de la moitié des hommes ne mangent pas à leur faim ou mangent mal ! Et ce cri de détresse se répercutait chez tous les orateurs qui envisageaient l'élargissement du gouffre entre les peuples repus, les peuples qui ne manquent de rien, et les peuples qui manquent de tout. Comment serions-nous insensibles ce soir, dans cette église, à cet appel de la misère humaine ? Bethléem, c'est en hébreu " la maison du pain ". Jésus-Christ né à Bethléem est précisément Celui qui apporte aux hommes de quoi répondre à leur faim, à la faim de l'esprit, à la faim du cœur, à la faim d'infini mais aussi, en priorité, à cette faim du corps, à cette faim organique dont la satisfaction conditionne l'expérience de la faim spirituelle.

Et pourquoi donc sommes-nous rassemblés ici ce soir sinon pour préparer le pain de l'esprit à toute l'humanité ? Qu'est-ce qui nous rassemble ce soir autour de l'autel sinon cette communion humane, cette chaîne d'amour qui doit ceinturer la terre, qui doit accueillir tous les hommes pour nourrir leur cœur et leur esprit de la Présence de l'Eternel Amour qui est le Dieu Vivant. Nous sommes ici pour cela, pour réaliser, pour prendre davantage conscience ensemble de cette faim humaine et pour y satisfaire tout à la fois. Nous sommes ici avec les autres, nous sommes ici pour eux, nous sommes ici avec tous les hommes, avec tous ceux qui meurent de faim, avec tous ceux qui ont soif, avec tous ceux qui sont dépourvus du nécessaire, avec tous ceux qui sont captifs ou malades ou qui agonisent, nous sommes ici au nom de tous les hommes pour leur préparer la table du Seigneur, pour leur préparer leur place et leur nourriture. Notre communion n'a de sens que celui d'être une communion humaine, de faire de nous tous un seul Corps mystique, un seul pain vivant où circulera la vie de Jésus-Christ. Mais justement parce que nous sommes ici pour préparer le pain spirituel de l'homme authentique, justement parce que nous sommes ici au nom de tous les hommes et pour chacun d'eux, nous ne pouvons pas ne pas ressentir comme le Christ, avec une acuité d'autant plus grande que nous savons que l'homme ne vit pas seulement de pain, avec une acuité d'autant plus grande que cette faim du corps, cette faim organique, ce dénuement matériel abrutit l'homme, le replie sur sn corps, l'oblige à penser à ses viscères, et le réduit à une espèce de cri matériel en oblitérant sa dignité humane.

Il y a donc, il doit donc y avoir une circulation intense dans notre cœur et dans notre esprit, un rapport immédiat et indissoluble entre ces deux faims, la faim de l'esprit et la faim du corps... "

Extrait du livre " Ta parole comme une source ", aux pages 425-427.

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