Extrait du livre « Ta parole comme une source » - pages 404-406.

Pages de Maurice Zundel.

La vie éternelle, c'est l'échange de l'Infini ici maintenant.

Il n'y a de vraie rencontre que dans l'éternel, ici-bas, il n'y a de véritable communion que dans l'échange de la Présence infinie qu'il est tout simple d'appeler Dieu.

« ...Ce que vous cherchez derrière un visage qui vous intéresse, c'est le secret de sa personne. Vous voudriez le joindre dans son unicité, vous voudriez l'atteindre aux racines de son être, mais justement cela n'est possible qu'à travers son dépouillement et le vôtre. C'est dans la mesure où chacun aura dépassé ses limites, où chacun de nous sera devenu un espace sans frontières que, pour la première fois, les regards rencontreront un vrai visage.

Nous sommes donc certains absolument que, ici-bas, la seule vie authentique, le seul amour qui puisse nous combler, est un amour où l'Éternité se révèle et où l'Infini s'échange. Quand nous ne sommes pas à ce niveau, eh bien, nous qui ne sommes pas des saints, nous ne sommes pas réellement des vivants authentiques, nous ne sommes que des morceaux d'univers, nous ne sommes que des faisceaux de convoitises, nous sommes portés par l'univers dont nous dépendons et nous ne nous portons pas encore nous-mêmes. Mais quand l'homme se porte, quand il est vraiment libre, quand il devient la source et l'origine de lui-même, c'est qu'il est relié à cette Présence infinie, c'est qu'il n'est plus qu'un élan vers Elle, c'est que, déjà, il vit de l'éternel. Ces rencontres dans l'éternel ouvrent un espace qui n'est pas physique, mais intérieur, intemporel et inétendu.

Aussi bien, lorsque je m'identifie avec la douleur d'un autre, avec son désespoir, lorsque je sens que, s'il n'est pas sauvé de ce désespoir, que si je n'arrive pas à lui rendre cette Présence qui le fera vivre, ma vie elle-même est remise en question : j'éprouve alors clairement que nous ne sommes pas deux, que nous sommes un, que nous sommes identifiés dans un même Centre. Il n'y a plus de distance, sinon celle du respect. Toute la vie se concentre en un seul Point qui est hors de l'espace et hors du temps.

Cela revient toujours à dire que, ici, maintenant, aujourd'hui, pour vivre nos tendresses d'ici-bas, nous ne pouvons y parvenir que dans l'éternel, nous ne pouvons y parvenir que dans le silence de nous-mêmes, nous ne pouvons y parvenir que dans l'échange de Dieu.

Comment concevoir que cet échange immatériel soit interrompu par cet accident physique que l'on appelle la mort qui, elle aussi, se situe à des niveaux très différents, comme l'existence elle-même, mais qui, prise dans sa signification universelle, n'est que l'événement qui nous délivre de l'univers matériel, qui tranche nos dépendances à l'égard du monde physique : c'est tout.

Comment voulez-vous qu'un être qui s'est conquis lui-même, qui a dépassé sa biologie, qui ne dépend plus de ses convoitises, qui se porte lui-même, qui est devenu vraiment une source, une valeur inépuisable, comment voulez-vous que la mort physique puisse atteindre quoi que ce soit qui ait eu une existence authentique en lui ?

Il n'est que de regarder la mort de saint François d'Assise, pour se rendre compte qu'en lui, tout est vivant. Il n'y a pas une fibre de son être qui ne soit déjà éternisée, il n'y a pas en lui le moindre trouble ni la moindre frayeur, il y a seulement l'allégresse du "Cantique du Soleil" qu'il demande à entendre chanter. Tout son être aspire à cette vision de Celui qu'il n'a jamais cessé de porter en lui, dans ce Ciel intérieur à lui-même qui est l'habitation de la Très Sainte- Trinité. Il sait bien, lui, que la mort, ce n'est pas une fin, mais un commencement, mais une plénitude. C'est pourquoi, il n'a ni dans sa chair, ni dans son esprit la moindre appréhension ni le moindre recul. Et lorsqu'enfin, ce fil ténu qui le rattachait encore au monde physique dans un suprême élan d'amour se rompt, tout le monde sait qu'il est vivant, qu'il n'est pas allé vers un ailleurs inaccessible, là-bas, mais qu'il est ici, maintenant, au-dedans de nous, dans ce ciel intérieur, où nous communions avec la Trinité-Vie. Et c'est vrai pour tous les hommes, c'est vrai pour chacun de nous.

La vraie Vie, la Vie éternelle, ici, maintenant, la véritable communion entre les hommes, c'est l'échange de l'Infini, ici, maintenant. Notre véritable demeure, c'est le Ciel intérieur à nous-mêmes, ici, maintenant. Et quand nous avons le privilège si rare de rencontrer un visage humain parfaitement lumineux, parfaitement ouvert et totalement dépouillé de lui-même, nous l'accueillons justement par ce Centre intérieur, par ce Centre unique, par ce Point où l'espace et le temps se condensent en une Présence infinie, nous communions avec lui par le dedans et non par le dehors, et le corps lui-même se transfigure, libéré de sa pesanteur, il est devenu simplement comme le sacrement de cette Présence infinie qui est la respiration même de toutes nos tendresses.

Nous sommes donc parfaitement sûrs, par une expérience d'ici-bas, que nous pouvons faire à chaque instant, que nous faisons hélas trop souvent en négatif, nous sommes sûrs que la seule manière d'atteindre l'homme, c'est de le joindre dans ses racines en Dieu. Et ceux qui ont été déliés par la mort de leur dépendance à l'égard de l'univers, ceux qui sont cachés en Dieu qui vit en nous, quel autre moyen de les atteindre sinon celui-là même qui noue tous les rapports authentiques entre les vivants ? Il est de communier avec Dieu qui a sa résidence en nous, dans un contact qui nous fait dépasser nos limites et nous permet de joindre autrui à ce niveau infiniment profond où notre vie jaillit du Cœur du Seigneur.

Nous risquons constamment de nous faire illusion ; nous gâchons la vie, nous gâchons nos amitiés, nous gâchons nos relations humaines, parce que nous courtisons les apparences et nous complaisons dans la banalité. C'est nous qui projetons un masque sur les visages, en plus de celui que nous portons. Et puis, quand la mort vient, nous versons des larmes sur une vie que nous n'avons pas su découvrir ... »

Extrait de " Ta parole comme une source " aux pages 404-406.

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