L'Humanité de Jésus-Christ n'est pas Dieu.

" Revenons à ce qui s'accomplit dans le sein de la Vierge Marie en état de parfaite ouverture quand éclôt en elle dans la lumière de l'Esprit- Saint cette Humanité de Jésus-Christ toute neuve, une créature toute neuve, œuvre de la Trinité toute entière, comme l'est toute créature.

Ce qui se passe dans cette Humanité, c'est que, tout en étant pourvue d'une nature humaine parfaite et intégrale, elle n'est pas fermée sur soi, elle n'est pas ordonnée à une subsistance connaturelle comme disent les théologiens avec raison, elle est ordonnée et ouverte sur le Verbe de Dieu. Autrement dit, puisqu'en elle la frontière éclate, puisqu'en elle il n'y a plus de fermeture, le Dieu qui est en elle comme en nous peut l'attirer, l'aspirer à soi, la faire graviter en soi, et s'exprimer à travers elle d'une manière tout à fait personnelle. Et en cela consiste, dogmatiquement, c'est-à-dire dans la foi de l'Eglise et dans l'expérience des mystiques, en cela consiste toute l'affirmation chrétienne qui est si souvent maladroitement exprimée, - mais quel autre terme employer ? - sous le nom de Divinité de Jésus-Christ.

La divinité de Jésus-Christ, c'est l'éternelle divinité qui est en nous et en toute réalité, mais elle est ici exprimée personnellement, c'est-à-dire en jouant réellement le rôle de Je et de Moi, dans une humanité diaphane, pur sacrement, qui n'a plus de fermeture sur soi, dans une humanité qui n'a plus de "Je" et "Moi" possessifs, dans une humanité qui ne peut plus rien ramener à soi, dans une humanité réduite à l'état de suprême pauvreté, dans une humanité qui ne peut plus que témoigner de la Divinité en qui elle gravite, et qui, dans tout ce qu'elle est, dans tout ce qu'elle fait, dans tout ce qu'elle sent, témoigne toujours de l'Autre divin, parce qu'en elle justement d'une manière unique, parfaite et totale, " Je est un Autre ".

Cela veut dire que la divinité de Jésus-Christ est la même que celle qui est en nous, avec cette différence radicale qu'en Lui l'humanité n'est plus fermée sur soi, n'est plus rivée à une subsistance connaturelle, n'est plus rivée à un moi fermeture. Et, se trouvant en état de totale ouverture, elle reçoit en plénitude l'aimantation que la divinité exerce sur toute créature.

Comme le dit Angélus Silesius : "Si nous étions aussi ouverts que le Christ, aussi dépouillés que son humanité, aussi réceptifs, pour employer ses mots, que l'humanité de Jésus-Christ, nous serions instantanément CHRIST ! " Parce que l'obstacle ne vient pas de la divinité qui ne cesse de se répandre, il vient de la créature qui ne cesse de se fermer. C'est la fermeture de la créature qui s'oppose à la venue de Dieu, et si vous le voulez, pour reprendre une vieille image; Dieu est un poste récepteur en éternelle et totale diffusion de Lui-même, ET la Création c'est-à-dire tout ce qui est dans le monde visible, et nous-mêmes dans ce monde visible, la Création est le poste récepteur plus ou moins bien accordé, plus ou moins parasité. Il est incapable, dans la mesure où il est désaccordé, de recevoir la lumière divine dans sa pureté et dans sa plénitude. L'humanité de Jésus-Christ, pour poursuivre cette image, serait donc le poste récepteur parfait sans mélange d'aucun parasite, qui renverrait la plénitude de la musique divine puisque, comme le dit Saint- Jean de la Croix : Dieu est la musique silencieuse.

C'est donc à travers cette humanité parfaite, diaphane, réduite à l'état de sacrement, absolument désappropriée de Soi, que la divinité personnellement s'exprimerait et se communiquerait comme elle le ferait à travers nous si nous avions la même réceptivité.

Remarquez que ceci est infiniment cohérent si l'on parle du Dieu intérieur, et il n'y en a pas d'autre. Si l'on parle du Dieu intérieur, un pur dedans, comment voulez-vous qu'il se révèle autrement qu'à travers une intimité qui vit de Lui ? C'est le cas toujours dans le monde personnel : une intimité humaine ne peut se révéler qu'à une autre intimité humaine. Tous les traits de caractère, toutes les analyses graphologiques, toutes les introspections de la psychanalyse, tous les vestiges que l'on peut recueillir dans la caractérologie, tout cela ne vous donnera jamais la possibilité de connaître un être par le dedans, comme peut le faire uniquement l'amour. C'est l'identification avec cet être, c'est de le vivre en lui offrant un espace de lumière, c'est de le vivre en s'évacuant de soi qui peut seulement permettre d'atteindre à la lumière personnelle d'un autre humain. Il en est toujours de même dans le monde personnel, dans ce monde de l'esprit : la connaissance se fait uniquement par identification, par un échange nuptial, et c'est dans la mesure où l'on atteint à un niveau de pur désintéressement, c'est dans la mesure où l'on est évacué de soi que l'on connaît, c'est dans la mesure ou l'on naît vraiment à soi que l'on connaît. Comment voudriez-vous qu'il en fut autrement de Dieu qui est un pur dedans ? Si déjà un être humain, dans la mesure où il est une intimité, dans la mesure où il est un secret inviolable, est absolument impossible à connaître autrement que par identification, comment Dieu qui est un pur dedans, qui n'a pas de dehors, pourrait-Il être posé devant nous ?

Dieu ne peut jamais être posé devant nous, Il ne peut être posé qu'en nous ! Mais bien sûr c'est dans la mesure où nous Le recevons, dans la mesure ou nous sommes capables de L'assimiler, que la connaissance se fait jour. Et nos limites, nos obscurités, nos retombées dans le moi biologique, tout cela constitue autant d'obstacles à une connaissance parfaite de Dieu,

C'est pourquoi la révélation est nécessairement imparfaite, comme elle l'est dans tous les prophètes quels qu'ils soient, en dehors de Jésus- Christ, elle est nécessairement imparfaite parce que, Dieu n'étant connaissable que du dedans, dans la mesure où les prophètes sont imparfaits et limités, ils limitent nécessairement Dieu, ils le voient à la hauteur de leur propre vie, ils lui attribuent leur propre visage, aussi fallait-il absolument cette éradication, cette purification radicale de l'humanité en Jésus-Christ.

Il fallait une humanité sans frontières, absolument dépossédée d'elle-même, pour laisser ce Dieu intérieur s'exprimer dans sa plénitude et se dire personnellement à l'humanité. Il n'y a là aucune magie, aucune métamorphose, nous sommes là dans ce monde relationnel, dans ce monde des relations spirituelles où la connaissance est liée à la nouvelle naissance et où la lumière est d'autant plus profonde que l'on a fait davantage le vide en soi.

C'est tout ce que la foi chrétienne affirme de la divinité de Jésus- Christ. Oui, en Jésus vraiment la divinité en Personne s'exprime, la même divinité qui en Personne est en nous mais ne trouve pas en nous à s'exprimer en Personne parce que justement notre Moi se met à la traverse, notre moi que nous mêlons à la Lumière divine. Nous gauchissons cet éclairage intérieur en y mêlant nos ombres, et finalement nous conférons à Dieu notre propre visage en en faisant une idole, un mythe et un faux Dieu.

En Jésus, en raison de cette évacuation radicale, de cette pauvreté absolue, de cette dépossession insurpassable, la divinité sera en quelque sorte fixée à jamais dans l'histoire, je veux dire qu'il y a donc maintenant dans l'histoire une intimité humaine qui a recueilli, sans l'adultérer, sans la fausser, cette lumière divine qui n'a jamais cessé de se diffuser et qui n'a jamais trouvé un poste récepteur accordé à sa lumière et à sa plénitude. Jésus est le poste récepteur parfait, cela ne veut pas dire que l'humanité de Jésus absorbe la divinité, que l'humanité de Jésus soit égale à la divinité, que l'humanité de Jésus cesse d'être une créature : c'est une créature, l'humanité de Jésus n'est pas Dieu, c'est l'humanité de Dieu, c'est l'humanité sacrement, c'est l'humanité conjointe inséparablement à Dieu, comme justement le sacrement diaphane où la divinité personnellement s'exprime et se communique. "
(À suivre)

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