La divinité de Jésus-Christ n'est donc pas inscrite dans le Nouveau Testament. C'est la foi chrétienne en s'approfondissant, non pas qui l'y découvrira, mais bien qui l'en déduira. Cette divinité de Jésus-Christ est contenue dans la révélation, mais il faut bien plus l'en déduire que l'y découvrir, et c'est le travail de l'Esprit-Saint au cœur de l'Eglise. Il s'agit là de tout ce travail intérieur permanent de l'Esprit-Saint dans l'Eglise tout au long de l'histoire du développement du christianisme.

Je pense que c'est ce qui découle des propos zundéliens développés dans cette austère et longue conférence. Cela peut avoir beaucoup plus d'importance qu'il n'y paraît d'abord. Il ne faudrait pas s'imaginer que la révélation chrétienne est contenue telle quelle telle, telle qu'il nous est demandé de croire aujourd'hui, dans les écrits du Nouveau Testament. Le mûrissement de la foi chrétienne s'est exercé à partir d'eux, plus précisément d'abord à partir du témoignage des apôtres, il est capital, et il n'est pas terminé même si on doit dire que la révélation est achevée avec la mort du dernier de ces témoins.

Il n'y a qu'une seule Divinité, éternellement identique à elle-même, qui est ce Dieu intérieur à nous-mêmes, et Ce Dieu est trinitaire.

Ceci est tout à fait neuf et relève du témoignage de Jésus-Christ.

Là est le cœur du cœur de l'Evangile. ...

" Si l'on part de l'expérience de la foi dans l'Eglise, (et non plus des textes du Nouveau Testament) alors la situation est radicalement transformée. Vous allez vous en rendre compte de la manière la plus aisée si vous repartez, comme il le faut, de la rencontre avec le vrai Dieu dans l'expérience augustinienne. "Tu étais dedans, et c'est moi qui étais dehors" ! Immédiatement resurgit, ou plutôt surgit de cette affirmation, nous l'avons vu (dans la première conférence donnée ce même jour, et " sitée " précédemment), que Dieu, le vrai Dieu est un pur dedans, le vrai Dieu est déjà là, Il est toujours déjà là, c'est nous qui ne sommes pas là : "Tu étais avec moi, c'est moi qui n'étais pas avec Toi" ! Si donc nous disons : Dieu s'est promené dans les rues de Jérusalem, il faut dire aussi qu'il se promène dans les rues de Neuilly tous les jours à travers nous-mêmes puisqu'il est en nous.

Il n'y a pas d'autre Dieu que ce Dieu intérieur à nous-mêmes, qui est un pur dedans, qui n'a pas de dehors, qui ne peut être saisi que du dedans, c'est-à-dire par l'esprit, et à travers la nouvelle naissance où l'homme atteint à soi-même, quand Je deviens un Autre. Il n'y a pas d'autre dieu que ce Dieu-là, le Dieu en qui nous nous libérons, le Dieu en qui nous venons à nous-mêmes, le Dieu qui suscite en nous par la générosité qu'il est cette réponse d'amour où s'enracine notre moi, ou qui constitue notre moi oblatif. Et si nous parlons de la divinité en Jésus- Christ, c'est exactement de la même divinité que celle qui est en nous : il n'y a qu'une divinité, éternellement identique à elle-même, qui est justement ce Dieu intérieur à nous-mêmes, dont Jésus s'entretient avec - la Samaritaine. Et ce Dieu-là est un Dieu Trinitaire : ceci est tout à fait neuf et relève du témoignage de Jésus-Christ.

Ce Dieu n'est pas un dieu solitaire : nous le pressentons déjà dans notre expérience libératrice car il est évident que, si Dieu ne nous est connaissable que dans la mesure où nous atteignons à nous-mêmes, si nous ne pouvons le connaître qu'en nous connaissant nous-mêmes : "que je Te connaisse et que je me connaisse" ! Si, comme dit Saint- Augustin, c'est le même moment où nous le rencontrons et où nous nous rencontrons, si d'ailleurs cette rencontre est toujours une expérience libératrice, si elle s'atteste infailliblement, infailliblement, uniquement parce qu'elle ne peut se faire sans que nous soyons libérés de nous-mêmes et entraînés dans cet élan d'amour vers l'amour, cette expérience même nous rend impossible d'imaginer un Dieu qui se repaît de lui-même, un Dieu qui se regarde, un Dieu qui se loue et s'enivre de lui-même.

Puisque Dieu s'atteste en nous comme l'Amour qui suscite l'amour, il était impossible que nous ne nous posions pas la question : mais qui aime-t-il donc s'il est solitaire ? S'il est solitaire, il ne peut aimer que soi, à son niveau, il ne peut aimer que soi ! C'est impossible ! C'est pourquoi l'affirmation de la Trinité jaillit immédiatement au regard de l'expérience libératrice comme la réponse attendue. Justement Dieu, le Dieu intérieur, le Dieu libérateur, le Dieu espace de lumière et d'amour au plus intime de nous ne peut être qu'un Dieu-Charité, c'est-à-dire, un Dieu dont tout l'élan va vers un Autre puisque, comme dit le Pape Saint- Grégoire admirablement : " pour que l'amour soit charité il faut qu'il tende vers un autre. "

Et c'est justement là le cœur du cœur de l'évangile. Dans le témoignage rendu par Jésus à la Trinité, il y a cette affirmation magnifique que la Vie de Dieu est un altruisme, un mouvement vers l'Autre, qu'en Dieu toute la vie va vers l'Autre, qu'en Dieu toute la vie est une immense passion d'amour sans cesse renouvelée, qu'en Dieu la vie est constamment réengendrée dans l'Amour, que la divinité, c'est le contraire du pharaon qui possède toutes choses, le contraire du despote qui impose se règle à toute chose : Dieu est celui qui ne possède rien, qui ne peut rien posséder, qui est radicalement dépossédé de tout, qui est radicalement l'anti narcisse, celui que ne peut jamais se regarder parce qu'en Dieu le regard est un regard vers l'Autre, un regard du Père sur le Fils, du Fils sur le Père, comme l'Amour n'est pas une possession où le Père et le Fils s'étreindraient dans une passion égoïste, mais une nouvelle dépossession dans l'aspiration du Saint-Esprit. En Dieu rien n'est possédé, en Dieu tout est donné, la vie divine est une pure respiration d'amour.

Et c'est justement dans cette perspective que le Dieu révélé par Jésus-Christ est le seul qui puisse répondre à l'expérience libératrice telle qu'Augustin nous la rend sensible et telle que nous la faisons nous-mêmes toutes les fois que dans l'émerveillement nous nous perdons de vue et devenons un simple regard d'amour vers Celui dont la présence s'ouvre en nous comme l'espace où notre liberté respire.

La Trinité fonde évidemment le témoignage de Jésus, Il en est le fond et les rapports de Jésus avec la divinité s'inscrivent naturellement dans la lumière de la Trinité. Mais, pour le redire encore une fois, la divinité dont on veut parler à propos de Jésus, c'est la même qui est en nous et en toute réalité, c'est la même éternelle divinité qui est toujours déjà là : Dieu n'a pas à venir, à descendre du ciel, comme le disent traditionnellement les phrases du Credo, suivant d'ailleurs les affirmations du Nouveau Testament lesquelles se situaient naturellement dans une cosmologie absolument périmée pour nous où la résidence, la demeure de Dieu, était en haut parce que, selon la cosmologie antique, le monde devenait d'autant plus précieux qu'on montait davantage, et au-delà des trois ou des neuf cieux il y avait finalement le ciel de Dieu, le ciel empyrée où la divinité trônait au sommet de l'Univers ! Pour nous ce sont là des images, images poétiques, images vénérables, mais images uniquement, qui correspondent à un effort de l'imagination humaine pour exprimer l'inexprimable !

Pour nous, nous sommes obligés immédiatement de renoncer à toute cette présentation : Dieu n'a pas à venir, ni à descendre puisque ces dimensions n'existent plus dans notre cosmologie, il n'y a ni haut ni bas, Dieu est déjà là, Il est en nous, Il n'a pas à venir dans le monde, c'est nous qui avons à venir à Dieu qui est en nous. Par suite il est tout à fait impossible d'envisager la divinité en Jésus-Christ autrement que comme une transformation radicale dans l'humanité de Jésus-Christ.

Dans la divinité, quand le Fils de Dieu s'incarne, rien n'est changé : la divinité est éternellement ce qu'elle est, éternellement dépouillée, éternellement pauvre, éternellement Amour, éternellement présente, éternellement donnée, et toujours déjà là, c'est l'humanité qui n'est pas là ! Le mystère de Jésus c'est donc l'éclosion dans le sein de Marie d'une humanité nouvelle, d'une humanité qui n'est plus limitée à soi, qui n'est plus coiffée, ou plutôt emprisonnée, dans un moi connaturel, dans un moi biologique, dans un moi possessif, dans un moi opaque, dans un moi limite, dans un moi fermeture, comme est le nôtre, puisque ce moi est le mal radical pour nous, ce moi qui détermine une pente vers nous-mêmes, une pente possessive vers nous-mêmes qui nous englue dans toutes ses revendications organiques, cosmiques, obscures, qu'on retrouve chez les animaux, mais qui prennent chez l'homme un développement incroyable, qui s'exaspèrent dans l'homme justement parce que toutes ces revendications du moi biologique en nous vont à contre courant de notre vocation humaine, nous empêchent d'atteindre à nous-mêmes, et renient en quelque manière cette prétention à une dignité particulière qui serait à reconnaître à l'homme plutôt qu'aux animaux, sur tant d'espèces semblables à lui.

En fait c'est cela qui est pour nous, et à chaque instant, et à tous les niveaux, et dans tous les secteurs, et aussi bien dans le collectif que dans l'individuel, c'est cela qui crée toute la difficulté, c'est que nous sommes emprisonnés dans ce moi : quand nous disons "Je" et "Moi", il s'agit presque toujours de ce moi fermeture, de ce moi esclave, de ce moi qui nous asphyxie et nous emprisonne, de ce moi qui nous empêche justement d'atteindre à nous-mêmes, de ce moi qui nous empêche de devenir source, espace, origine, créateur. C'est pourquoi la seule manière, nous l'avons vu dans le témoignage d'Augustin, la seule manière pour nous d'être guéris de nous, c'est la transmutation radicale de ce moi possessif en un moi oblatif, mais cela n'est possible qu'en vertu de la rencontre, dont Augustin témoigne, avec l'Amour qui nous attend au plus intime de nous-mêmes. "
(À suivre)

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