Il y a des interprétations courantes de certains versets de l'Evangile qui peuvent s’avérer erronées. Par exemple celle du " lama lama sabactani " de Jésus en Croix interprété couramment comme un abandon du Fils par le Père alors que c’est le Dieu de l’Ancien Testament qui abandonne Jésus en ce moment crucial, le Père étant, si l’on peut dire, infiniment plus proche de Lui en ce moment-là... Dans le texte qui suit Zundel nous met en garde contre une lecture trop simpliste, et pas assez éclairée, des évangiles, qui, elle aussi, peut être fréquente même dans l’Eglise contemporaine. Extrait de la 2ème conférence donnée par Zundel à Neuilly le 30 mars 1964. Le vrai contexte dans lequel se situe la mission de Jésus. Jésus est contraint d’adapter sa parole à son auditoire... Avant les définitions trinitaires des trois conciles de Nicée, de Constantinople et d’Ephèse, la foi en la Divinité de Jésus-Christ était certainement vécue par les Apôtres et l’Eglise primitive, mais ne pouvait pas encore être clairement et infailliblement exprimée : la subordination du Fils au Père semble bien être parfois, et même souvent, sous-jacente à l’enseignement de l’Evangile. Ce subordinationisme sera rejetée par les trois conciles (à moins qu’on ne pense à une subordination réciproque éternelle de chaque personne divine aux deux autres) " …Le Père Dudon a essayé pour la première fois à la fin du 19ème siècle de situer une vie de Jésus sur une base scientifique, c'est-à-dire en tenant compte des méthodes historiques d'aujourd'hui, ou du moins de son temps puisqu'il écrit à la fin du 19ème, il essaie de situer la vie de Jésus en pleine histoire. Cet essai a été repris avec de notables perfectionnements dans la suite, et le Père Lagrange nous a donné sa vie de Jésus, ainsi que le Père Prat, et le Père de Grandmaison, et le Père Lebreton, et tout récemment le Père Xavier Léon-Dufour, chacun cherchant à montrer comment Jésus se situe dans l'histoire, … chacun cherchant à montrer comment on peut tirer de données historiques une affirmation de la divinité de Jésus-Christ. Toutes ces histoires (toutes ces vies de Jésus)… sont insatisfaisantes : il n'y en a pas une finalement qui étreigne ce problème jusqu'au fond, et de plus en plus j'ai le sentiment que ce n'est pas par l'histoire qu'il faut commencer, mais par le dogme. J'entends très précisément ceci : il faut d'abord voir ce que signifie la vie du Jésus dans la vie humaine, il faut voir ce que signifie l'expérience chrétienne fondée sur la présence de Jésus, il faut voir enfin ce que Jésus est dans la foi chrétienne, dans la foi chrétienne bien entendu des meilleurs, dans la foi chrétienne canonisée par les grands conciles qui fournissent les énoncés dogmatiques, et ce qu'elle devient, fondée sur ces énoncés, dans la vie des mystiques. Il me paraît de plus en plus désespéré de vouloir écrire une histoire de Jésus en partant des documents soit de l'Ancien, soit du Nouveau Testament. De l'Ancien : personne ne peut s'en étonner, puisque l'Ancien Testament précède la vie de Jésus, et que Jésus justement inaugure la nouvelle alliance. Du Nouveau : pour la raison que les écrivains du Nouveau Testament retracent l'histoire de Jésus pour l'époque antérieure à la naissance de l'Eglise : les évangiles dont vous avez la pratique représentent pour une part des enseignements donnés par Jésus à un auditoire vivant, à un auditoire concret, à un auditoire qui se situe à une époque, qui parle un certain langage, qui a hérité de certaines traditions, qui est animé d'une certaine attente et ici une attente messianique, dans un contexte bien défini, à savoir de l'occupation de la Palestine par le pouvoir romain, époque d'occupation, époque où fermentent des révolutions, époque où certaines gens prennent le maquis, époque où surgissent des libérateurs qui se donnent pour les envoyés de Dieu, qui prennent, sinon le titre, au moins la fonction, du Messie qu'ils imaginent, qui suscitent des révoltes lesquelles sont étouffées dans le sang par le pouvoir occupant. C'est dans ce contexte tout à fait défini que se situe la mission de Jésus qui est naturellement contraint comme quiconque parle et veut être entendu, d'adapter sa parole à son auditoire, auditoire varié selon qu'il s'agit de théologiens, d'exégètes, de scribes, de pharisiens particulièrement instruits de la tradition et soucieux de la maintenir, ou bien qu'il s'agisse des prêtres politiciens qui sont les gardiens et les magistrats du temple, ou bien encore qu'il s'agisse d'auditeurs plus ou moins suspects comme les publicains, gens de mauvaise vie regardés par les gardiens de la tradition comme des pécheurs publics avec lesquels il est impossible de se mêler. L'auditoire de Jésus conditionne donc jusqu'à un certain point sa parole, Il est obligé de s'adapter, Il le dit d'ailleurs : "On ne peut mettre du vin nouveau dans de vieilles outres... Je leur parle en paraboles parce qu'ils sont incapables d'entendre autre chose ! ". Et à ses disciples eux-mêmes il confie dans les derniers entretiens si nous nous en rapportons à ce que dit Saint Jean : il y a encore beaucoup de choses à dire mais eux-mêmes, les disciples, sont encore incapables de les porter. Il y a donc cette restriction à apporter à tous ces documents, cette restriction fondamentale que les auditeurs conditionnent d'une certaine manière la parole qui leur est adressée. Et ce conditionnement est extrêmement important puisque d'une part Jésus est tenu pour les atteindre de respecter leurs scrupules, de s'inscrire dans la ligne prophétique, de respecter jusqu'à un certain point les interprétations traditionnelles que l'on donnait aux annonces prophétiques, d'éviter les mots qui pouvaient susciter les passions, comme le mot de Messie qui dans les synoptiques ne revient qu'une seule fois dans la confession de Césarée, avec l'interdiction d'ailleurs, lorsque Pierre a reconnu Jésus comme le Messie, avec l'interdiction de ne s'en ouvrir à personne. Car Jésus sait très bien que ce mot précisément est un de ces mots qui est apte à susciter des espérances désordonnées et à agiter des intentions révolutionnaires. D'autre part, nous ne pouvons pas l'oublier, l'Ancien Testament est fixé sur un monothéisme unitaire, la Trinité donc ne peut être proposée qu'avec une extrême prudence. Si bien qu'il est extrêmement difficile de déterminer dans l'Evangile, dans les synoptiques et dans Saint-Jean lui-même, il est extrêmement difficile de déterminer quel est le niveau de titres comme "fils de l'homme" ou "fils de Dieu". Que veut dire le mot "fils de l'homme" ? On en discute encore ! Et que veut dire le titre de "fils de Dieu" ? Est-ce qu'il est simplement l'équivalent de Messie ? Je relisais tout récemment le résumé dans la revue biblique d'un ouvrage traitant précisément de la confession de Césarée, un des sommets des évangiles synoptiques, je vous rappelle dans la version de Saint Mathieu, le cri de Saint-Pierre : "Tu es le Christ, le Fils de Dieu" ! Eh bien l'exégète qui étudie cette parole, qui passe dans tous les manuels pour l'affirmation de la filiation divine, l'exégète, catholique d'ailleurs, qui étudie ce passage; affirme qu'il ne contient pas du tout l'affirmation de la divinité de Jésus-Christ, mais qu'il faut le prendre au niveau du messianisme. Au fond : " Tu es le Messie, et le fils de Dieu ! ", cela veut dire la même chose, comme d'ailleurs, et d'une façon encore beaucoup plus affaiblie, dans le mot de Nathanaël qu'on lit dans les premières pages de Saint-Jean, où Nathanaël, à la première entrevue avec Jésus lui dit : " Tu es le Messie, le Fils de Dieu ! " Donc suivant les époques, je veux dire : suivant les périodes de la vie de Jésus et de son ministère, ces mots pourront prendre un sens différent. Ils n'atteindront pas le même niveau aux différentes étapes de la vie de Jésus, et c'est à peine peut-être si l'on trouvera une seule fois l'affirmation de la divinité de Jésus-Christ dans tous les Evangiles si justement on tient compte des mots qui explicitement témoigneraient d'une telle filiation ! Ce n'est guère que par le détour des paraboles, en particulier la parabole des vignerons homicides où Jésus met en scène (les juifs persécuteurs) sous le nom de vignerons qui ont confisqué à leur profit les fruits de la vigne en battant les serviteurs envoyés par le maître pour en requérir les fruits, ce n'est guère que si l'on associe des prophètes aux serviteurs qui viennent réclamer le fruit de la vigne, et si l'on interprète le fils comme le Fils envoyé par le Père, symbolisé par le vigneron propriétaire, pour réclamer les fruit de la vigne (que l’on voit le sens de la parabole). Ce n'est guère que par le détour de telles paraboles que l'on peut envisager de la part du Christ l'affirmation d'une filiation divine unique, au sens même où elle a été définie par les grands conciles christologiques. Mais si l'on prend les textes eux-mêmes, si on les prend au niveau de l'histoire qui est un mouvement, un progrès où la foi découvrira peu à peu son objet, il est extrêmement difficile de mettre la main sur un texte qui dans la bouche de Jésus offrirait d'une manière formelle et explicite l'affirmation de ce que l'on appelle couramment la divinité de Jésus-Christ. Il y a d'ailleurs une nouvelle difficulté qui est contenue dans cette remarque que je viens de faire, à savoir que la Trinité n'était pas connue des juifs, elle n'était pas connue de l'Ancien Testament, il surgit donc là une nouvelle difficulté, c'est que les Apôtres eux-mêmes, je veux dire les écrivains du Nouveau Testament, quels qu'ils soient, les écrivains du Nouveau Testament étaient des juifs élevés dans le monothéisme solitaire non trinitaire de l'Ancien Testament. Ces mêmes écrivains ont pu connaître Jésus personnellement, pas tous bien sûr, mais quelques-uns, ils ont pu Le connaître personnellement, et ils ont vécu certainement le mystère de Jésus, et le mystère trinitaire sur lequel II est fondé, bien plus profondément que nous, mais ils étaient absolument incapables d'inventer immédiatement un langage adéquat, un langage au niveau de l'expérience qu'ils vivaient. Et vous le sentez bien à la lecture du Nouveau Testament : il y a d'un bout à l'autre du Nouveau Testament une espèce de subordinationisme de Jésus (Jésus subordonné au Père, donc à Lui inférieur), même s'Il joue le rôle de Dieu dans la piété des premiers chrétiens, ce qui est incontestable. Les premiers chrétiens, l'Eglise naissante telle qu'elle apparaît dans les Actes des Apôtres, n'éprouve aucune difficulté à situer Jésus au centre de son culte, donc à se comporter à l'égard de Jésus comme vis-à-vis de Dieu, cela est incontestable ! Mais de là à exprimer les rapports de Jésus avec la Divinité, c'est une autre affaire ! Et justement parce que les écrivains du Nouveau Testament, justement parce que les disciples immédiats de Jésus, justement parce que les premiers envoyés, (et "apôtres" ne veut pas dire autre chose), justement parce que les premiers envoyés, parce qu'ils portent en eux les concepts de l'Ancien Testament, ceux du Dieu unitaire, ceux du monothéisme biblique, ils arrivent très malaisément à souder à ce Dieu qui est pour eux le seul vrai Dieu, le Dieu absolu, à y souder la Personne de Jésus comme une personne divine, et à plus forte raison éprouveront-ils une difficulté encore plus grande à situer le Saint-Esprit comme une Personne divine. Je ne dis pas que leur expérience ne soit pas trinitaire, elle l'est éminemment, elle est bien plus profonde et plus brûlante que la nôtre, mais encore une fois, puisqu'il s'agit d'une question d'expression et de langage, ils n'ont pas les catégories qui leur permettraient de définir avec précision cet objet, disons cette présence dont ils vivent d'ailleurs sans la moindre difficulté. Vous avez dans Saint-Paul une phrase comme celle-ci : " Dieu n'a pas épargné son propre Fils" ! Dans l'épître aux Romains : "Proprio filio suo non pepercit Deus. " Cette antienne de la liturgie de la Passion, cette antienne suppose évidemment dans l'esprit de Saint-Paul comme arrière-plan l'image d'Abraham sacrifiant son propre fils, mais il est évident que dans cette image le fils tient une place subordonnée puisqu'il est immolé par son père à son père, ceci évidemment ne peut pas se situer sur le terrain du monothéisme trinitaire défini avec précision. Je ne sais pas si je me fais comprendre : il y a une difficulté inévitable à exprimer un événement entièrement nouveau dans un langage ancien qui ne cadre pas avec lui, qui n'est pas fait pour l'exprimer. Le raccord sera nécessairement imparfait et maladroit, comme le sont de toute évidence dans le texte des Actes des Apôtres les premiers discours de Pierre annonçant Jésus comme cet homme approuvé de Dieu et attesté par ses miracles : on sent là que le langage est absolument insuffisant pour traduire une expérience brûlante, unique et dont l'histoire ne cessera pas de vivre. C'est pourquoi si l'on prend les documents du Nouveau Testament on n'en tirera jamais une histoire satisfaisante, il y aura toujours des hiatus, il y aura toujours des difficultés, il y aura toujours des contradictions, il n'y aura jamais d'évidences dans ce sens que chaque mot demandera à être déterminé en ajoutant d'ailleurs, et c'est la dernière difficulté dont il faille faire mention, que les Evangiles eux-mêmes ont un âge et une stratification : les évangiles sont composites, les évangiles ont d'abord circulé sous une forme orale, ils n'ont été mis par écrit que plus tardivement et à des évoques différentes, la foi chrétienne pendant ce temps continuait à s’éprouver elle-même, elle découvrait Jésus d’une manière de plus en plus profonde et selon l’époque où le texte était fixé, celui de Saint Jean le dernier par rapport aux synoptiques, ceux de Matthieu, Marc et Luc selon l’époque où le texte était fixé, la foi chrétienne y laissant la trace de son admirable travail. " (À suivre)

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