Cette conclusion est, comme tout ce qui la précède, magistrale. A quand ce temps où chaque pédagogue religieux en vivra d'abord lui-même et en communiquera l'expérience à ceux qu'il enseigne ?
Dieu est la clé d'un monde qui n'existe pas encore.

" Il s'agit donc à chaque instant de revivre ce passage du dehors au dedans, à chaque instant de se faire source et origine, à chaque instant de renouer le dialogue et de reprendre contact au plus silencieux de soi-même avec cette Présence qui éclaire nos racines et nous permet de nous récupérer tout entier en faisant de tout nous-même dans un moi oblatif une pure offrande d'amour.

C'est pourquoi toute la pédagogie religieuse, catéchistique, doit être fondée sur une expérience que l'on est et sur une expérience que l'on éveille. Des gens de ma génération ont été élevés dans une véritable barbarie, ont été mis en face d'un dieu tout fait, d'un dieu défini dans des mots d'ailleurs incompréhensibles pour des enfants, ont été mis devant une espèce de barrage, de limite et de menace, ont été encombrés de définitions abstraites et souvent absurdes, au lieu d'être confrontés ou plutôt d'être amenés à une expérience où en s'intériorisant, en se recueillant, dans l'émerveillement, à travers n'importe quel symbole, dans l'émerveillement ils auraient découvert, je pense à des enfants, ils auraient découvert précisément cette Présence au plus intime d'eux-mêmes, comme la Vie de leur vie ! Encore un mot d'Augustin : Dieu est vita vitarum, Il est la Vie des vies, la Vie de la vie.

Il est tout à fait inconcevable et impossible que l'enfant puisse être apprivoisé à la Présence divine si cette Présence divine ne devient pas en lui une expérience essentielle, et bien entendu comme ce ne sont pas des mots qui pourront jamais traduire une telle expérience, mais c'est la vie elle-même, bien entendu il est parfaitement inutile d'imaginer que des enfants pourront connaître Dieu simplement parce qu'on leur en parle. Ils connaîtront Dieu s'ils Le respirent, comme on respire comme nous nous éveillons nous-mêmes à la sympathie ! La sympathie ne repose pas sur un diagnostic, la sympathie ne repose pas sur un calcul, ne repose pas sur un réseau de notions, elle repose sur une intuition où nous sommes engagés par le fond de nous-mêmes et où nous communiquons avec le fond des autres.

Et Dieu qui est justement la Vie de la vie, j'entends le vrai Dieu face au vrai homme, à l'homme enfin qui atteint à soi, le vrai Dieu ne peut pas être connu s'il ne devient pas une respiration de lumière et d'amour. Si les parents n'ont pas entouré, et dès avant la naissance, n'ont pas entouré l'enfant de cette atmosphère, si les parents n'ont pas exercé ce rayonnement de Dieu, si les parents ne se dominent pas eux-mêmes, s'ils ne sont pas centrés dans l'Unique nécessaire, si Dieu n'est pas pour eux l'expérience cardinale, s'ils ne sont pas enracinés dans ce moi oblatif qui fait d'eux-mêmes tout entiers une offrande d'amour, comment voulez-vous que les enfants découvrent Dieu comme une réalité brûlante, passionnante, magnifique, indispensable, inépuisable, qui fera à chaque instant de la vie une aventure nouvelle et infinie ?

Aucune parole, même celles de l'Evangile, aucune parole, même celles du Cantique des cantiques, aucune parole ne sera efficace si d'abord la vie n'est pas devenue un verbe, un verbe qui respire l'amour. C'est pourquoi la plupart du temps, la plupart du temps, ce n'est pas en parlant de Dieu que l'on conduit à Dieu, car encore une fois ce mot Dieu, à force d'être entendu s'use et perd son relief, ce qui conduit à Dieu, c'est toujours, quelque que soit l'aspect sous lequel on y parvienne, c'est toujours la délivrance de soi : quand je cesse de me regarder, c'est que je Le regarde.

Il est impossible de se donner à un mur ! Pour se donner soi-même, pour se donner par le fond du fond, il faut nécessairement être guéri de soi. On ne peut pas être guéri de soi par des mots, on est guéri de soi si l'on est saisi d'émerveillement devant une Présence dans laquelle on se perd tout entier parce qu'on s'y trouve au niveau oblatif où l'on passe du dehors au dedans, où l'on est délivré et affranchi du moi possessif, où l'on atteint à soi sous forme d'offrande et d'amour.

Quand on raconte des contes de fées, comme je le fais souvent avec les enfants, quand on raconte les contes de fées, quand on raconte de belles histoires, où justement on a l'occasion de s'émerveiller, quand l'enfant en face de la nature ou dans la musique, quand l'enfant tout d'un coup se perd complètement de vue, comme nous-mêmes d'ailleurs avec lui, alors il n'y a plus besoin de nommer Dieu, il est là. Il s'agit donc de susciter ces occasions d'émerveillement qui d'ailleurs ne peuvent se produire qu'à la faveur d'une démission radicale de nous-mêmes. Si nous sommes nous-mêmes sous le coup, si j'ose dire, sous le coup de la découverte de Dieu, si nous en sommes remplis, si nous l'avons justement éprouvé à l'instant même en face de l'enfant, nous devenons immédiatement un espace illimité où il doit respirer la Présence unique, et avec son regard il trouvera lui-même l'occasion de s'émerveiller, ou, d'une façon plus sûre encore, la parabole que nous lui offrirons, le spectacle auquel nous le conduirons, l'événement de la nature, ou de l'art en face duquel nous le mettrons, ou l'histoire que nous lui conterons et qui servira ici de parabole et de sacrement, à la faveur de son âme branchée sur la nôtre tandis que la nôtre est branchée sur Dieu, à la faveur de cette histoire il découvrira précisément comme à travers une parabole ce Visage inscrit dans son cœur, ce Visage qui ne cesse pas de l'attendre et qui est, en lui comme en nous, la Vie de sa vie.

Nous pouvons nous arrêter là en gardant le texte d'Augustin comme le texte fondamental, le plus propre justement à nous rendre sensible l'itinéraire indispensable : "Tard je T'ai aimée, Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, tard je T'ai aimée, pourtant tu étais dedans mais c'est moi qui étais dehors, et sans beauté je me ruais vers ces beautés qui, si elles n'étaient en Toi ne seraient pas, Tu étais avec moi, c'est moi qui n'étais pas avec Toi" !

Plus nous méditerons ce texte, plus nous le vivrons exactement, plus nous nous rendrons compte en effet que Dieu est la clé d'un monde qui n'existe pas encore et qui ne peut exister sans nous, et que justement la plus sûre manière de faire de Dieu un mythe, c'est de L'introduire dans ce monde qui est déjà, dans ce monde préfabriqué que nous avons à subir et qui n'est pas le vrai monde, comme disait Rimbaud encore : "Nous ne sommes pas au monde, la vraie vie est absente ! ". Dans ce monde préfabriqué qui n'est pas le vrai monde le vrai Dieu ne peut pas trouver place, Il ne peut Se révéler que lorsque nous serons en nous faisant, que lorsque nous serons passés du dehors au dedans et que, dans ce dialogue nuptial, dans ce dialogue de générosité, nous vivrons dans un Univers où tout sera neuf parce que nous-mêmes nous serons neufs, parce que nous-mêmes nous aurons passé par cette nouvelle naissance dont Jésus dit à Nicodème en Jean au chapitre 3ème au verset 3ème : "A moins de naître de nouveau, personne ne peut voir le royaume de Dieu".

Il est étonnant de retrouver dans l'Evangile johannique, de retrouver précisément la suggestion admirable du thème que nous venons de méditer : "Dieu est la clé d'un monde qui n'existe pas encore, car à moins de naître de nouveau, nul ne peut connaître le Royaume de Dieu "
(Fin de la conférence)

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