Zundel va poser ici une question capitale quant à la façon dont les pères conciliaires de Vatican 2, et peut-être aujourd'hui encore beaucoup de membres de l'Eglise hiérarchique (?), se représentaient Dieu.
Lisez ce texte avec la plus grande attention, en un sens c'est dramatique parce qu'il remet fondamentalement en question dans l'Eglise une conception extrêmement courante quant à Dieu.

Pour être quelqu'un il faut absolument être le créateur de soi et de tout...
La véritable grandeur est fondée sur l'évacuation de soi et sur la générosité, sur la pauvreté évangélique.
Il y a un univers qui n'existe pas encore mais qui peut exister, mais seulement sous la forme de dialogue nuptial avec une Présence qui nous attend au plus intime de nous-même.
Et tout le reste.

" Il faut remarquer ici le caractère prodigieux de l'expérience libératrice, de l'expérience originelle et créatrice, je veux dire que cette expérience est à la fois ce que l'on peut éprouver de plus grand, de plus grand ! Puisqu'il faut absolument pour être quelqu'un être le créateur de soi et de tout; c'est ce qu'il y a de plus grand, et en même temps c'est ce qu'il y a de plus humble.

Il ne s'agit pas du tout de se monter le bourrichon et de devenir un surhomme avec les méthodes de Nietzsche, encore qu'elles soient infiniment émouvantes, comme le désespoir peut être émouvant, il ne s'agit pas du tout de cela parce que précisément cette grandeur est fondée sur l'évacuation de soi, sur l'évacuation du moi propriétaire et préfabriqué, cette grandeur est fondée sur la générosité, elle est fondée sur l'amour, elle est fondée, disons, sur la pauvreté évangélique : "Bienheureux ceux qui ont une âme de pauvre, bienheureux les pauvres selon l'esprit ! " Et ici justement l'Himalaya, le sommet de la grandeur, repose sur des abîmes d'humilité, ou, ce qui revient au même, sur des abîmes de générosité, non pas du tout parce qu'on s'aplatit devant Dieu, mais précisément parce que le Dieu que l'on découvre est Lui-même pure générosité, parce que sa grandeur à Lui est une grandeur d'amour et non pas une grandeur de pouvoir, une grandeur de puissance ! Dieu n'est pas celui qui pourrait nous anéantir, celui qui limite notre horizon, celui qui nous fait sentir notre dépendance par rapport à lui, il est au contraire celui qui nous établit, ou en qui nous nous établissons en condition d'origine. Nous ne pouvons justement le saisir qu'en devenant nous-mêmes un dedans, un dedans, une intimité, une source, un commencement, à nous-mêmes et à tout.

Et vous le sentirez mieux si vous vous rappelez le drame de Shakespeare, c'est le drame de Macbeth que je ne cesse d'évoquer dans ce contexte, qu'est-ce qui fait tout le drame de Macbeth ? Et qu'est-ce qui fait toute la grandeur de cette tragédie ? C'est précisément que Shakespeare, en très grand artiste, nous a rendu sensible l'impossibilité pour Lady Macbeth qui est la véritable héroïne du drame, l'impossibilité pour elle d'atteindre à elle-même, elle est justement incapable d'atteindre jusqu'à soi parce que justement elle a cherché soi en dehors, elle a misé sur cette grandeur extérieure elle n'a aspiré qu'à la première place qui est naturellement relative à l'opinion, elle a aspiré à la royauté, elle y est parvenue par l'assassinat, elle en a joui un moment tant que le public a cru à sa royauté, tant qu'on ne connaissait pas les ressorts de la tragédie, tant qu'on ne savait pas qu'elle-même et son mari étaient d'épouvantables et sanglants aventuriers, elle a cru un moment être parvenue au sommet de la gloire et savourer les hommages des courtisans qui lui décernaient précisément la première place ; mais quand le secret a été trahi, je veux dire quand les assassinats se multipliant, un second pour couvrir le premier, un troisième pour couvrir le second, et ainsi de suite, quand la chaîne des assassinats devient tellement évidente, quand elle est connue du public, évidemment toute l'admiration reflue, et au lieu de voir dans les regards des courtisans des hommages, elle n'y lit que la haine et le mépris. A ce moment-là, comme elle ne pouvait atteindre à cette fausse grandeur qu'avec le concours du public, tous ses rêves s'effondrent et elle se trouve devant le néant, devant le néant absolu d'un monde qui lui échappe parce qu'il ne dépendait pas d'elle-même, il fallait à ce monde le concours et le consentement d'autrui, ce monde lui échappe et elle n'en a pas d'autre, elle est absolument incapable de rentrer en elle-même c'est-à-dire de prendre une position originelle, une position où se trouvant enfin elle-même elle pourrait se défaire de ce monde préfabriqué auquel elle n'a pas cessé d'être soumise, et c'est pourquoi elle n'existe plus nulle part et c'est pourquoi elle se tue finalement, elle se tue parce qu'elle n'a pas de lieu où se poser, elle se tue parce qu'aucun univers ne peut l'accueillir, ni l'univers du dehors auquel elle a tout sacrifié, ni l'univers du dedans qu'elle est absolument incapable de connaître et de créer.

Il y a donc un univers qui n'existe pas encore, mais qui peut exister, qui doit exister pour que nous existions réellement en forme humaine, pour que nous soyons vraiment quelqu'un, pour que nous soyons enfin libérés et affranchis de ce monde préfabriqué, mais ce monde qui doit exister, il ne peut exister que sous forme de dialogue, de dialogue mystique, de dialogue nuptial, de dialogue originel, mais sans cesse, sans cesse à recommencer avec une Présence qui nous attend au plus intime de nous-mêmes, qui est un pur dedans qui n'a pas de dehors, qui ne peut agir justement qu'en nous intériorisant, en nous rappelant ou plutôt en nous appelant au centre, en nous offrant la possibilité de devenir centre et de dire enfin d'une manière légitime "Je" et "Moi", mais justement dans un Je qui est un Autre, dans un Je dont toute l'originalité est ce pouvoir d'offrande qui constitue proprement l'esprit.:

L'esprit c'est cela : c'est un être qui peut se ressaisir tout entier, et ressaisir toute réalité, et la faire jaillir dans une dimension absolument nouvelle qui est celle de la générosité et de l'amour en se donnant lui-même à partir de la racine de lui-même face à cet Autre au plus intime de lui-même qui se révèle à lui comme pure générosité.

Il est évident que, si Dieu est ce Dieu-là, et il est incontestable que nous ne pouvons pas souscrire à une autre expérience, il est incontestable que c'est le sens même du texte augustinien, si Dieu est ce Dieu là, s'il est un pur dedans qui nous appelle au dedans, s'il est une pure générosité, qui nous permet de faire de tout nous-mêmes un pur élan d'amour, il n'y a plus de problème, il ne s'agit plus de savoir comment le monde va, il est évident que le monde préfabriqué ne peut pas aller bien, puisqu'il est un monde-chose, un monde aveugle, il ne peut aller bien, il nous attend, il ne pourra être au sens profond, il ne pourra exister au sens intelligible, il ne pourra exister qu'en cessant d'être en dehors de nous, il ne pourra nous devenir intérieur que dans la mesure justement où nous devenons nous-mêmes intérieurs à nous-mêmes.

C'est donc dans cette conversion du dehors au dedans que se situe toute l'expérience humaine en tant que justement elle est humanisante, c'est-à-dire, qu'elle nous confère une promotion d'existence, elle nous fait exister comme des personnes à titre de source, à titre d'origine, dans un immense espace où se respire la Présence que l'on ne connaît jamais mais que l'on reconnaît toujours. Car ce n'est jamais fait, on ne peut jamais dire que l'on a atteint le fond, on ne peut jamais dire que c'est acquis une fois pour toutes, c'est toujours à commencer, et aussitôt que nous cessons d'être recueillis, aussitôt que nous n'habitons plus le silence, aussitôt le monde se défait, nous nous décréons nous-mêmes et Dieu devient, même si nous en retenons le mot, une idole et un mythe.

En tout cas il est de toute évidence que, à méditer le texte d'Augustin, il ne s'agit aucunement d'une dépendance, aucunement d'une limite, aucunement d'une menace, mais d'une réalité nuptiale où notre oui conditionne la révélation de Dieu. Augustin le dit de la manière la plus formelle : Tu étais dedans, et moi j'étais dehors ! Tu étais avec moi, c'est moi qui n'étais pas avec Toi ! Et justement tant que l'homme était dehors, rien ne se passait, c'est comme si Dieu n'eût pas existé justement parce que l'homme n'existait pas encore. Il faut que l'homme existe en sa forme humaine, il faut qu'il existe comme source et comme origine, il faut qu'il existe comme créateur pour que le vrai Dieu, et il n'y en a pas d'autre, le Dieu Esprit, le Dieu Intérieur, dont Jésus parle à la samaritaine, le Dieu qui n'est pas sur cette montagne de Garizim ni sur la colline de Sion, mais le Dieu dont nous sommes le sanctuaire : pour que ce Dieu-là se révèle, il faut que nous soyons. Et c'est pourquoi on est parfaitement sûr que, dès que l'homme cesse de s'affirmer, je veux dire de se créer dans sa forme et dans sa dimension humaines, on est sûr absolument qu'on aura affaire à un Dieu mythique, à un dieu idole.

Et si vous voulez vous rendre compte des fluctuations dans les délibérations du Concile, vous pouvez vous donner certainement cette manière de comprendre les fluctuations, c'est qu'au fond on n'était pas d'accord sur Dieu, c'est-à-dire, que le problème de Dieu n'a pas été évoqué, c'est-à-dire que l'immense majorité des pères conciliaires prenait pour acquis ce Dieu tout fait, ce Dieu bien connu dans les formules qui sont là devant nous et objectivement données, et que l'on n'avait pas l'impression que l'ensemble des pères eût compris, ou en tout cas eût distinctement et consciemment compris, que le vrai problème, c'était celui-ci : "Sommes-nous d'accord finalement sur Dieu" ?

De quel Dieu parlons-nous ? Parlons-nous d'un Dieu de tribu, d'un Dieu préfabriqué, d'un Dieu contenu dans des mots, ou bien d'un Dieu que l'on expérimente, d'un Dieu que l'on vit, d'un Dieu que l'on découvre, d'un Dieu qui concerne un monde qui n'existe pas encore, et qui ne peut pas exister sans nous, et qui à chaque instant, pour exister, dépend de nous, exactement encore une fois comme le monde nuptial, comme l'union nuptiale, demande à chaque instant un consentement tout neuf, pour que le mariage soit autre chose qu'une convention enregistrée à l'état civil ou à la sacristie, pour que le mariage soit vraiment vie, pour qu'il soit liberté, joie, qu'il soit éternellement neuf, il faut à chaque instant que le oui prononcé une fois se renouvelle à un étage, je veux dire à un niveau plus élevé, plus profond, plus généreux.

Eh bien nous sommes là précisément dans l'expérience augustinienne, nous sommes là au cœur d'une expérience nuptiale, c'est d'ailleurs pourquoi les mystiques ont sans cesse illustré l'union avec Dieu par le Cantique des cantiques, empruntant aux images nuptiales le langage le plus approprié pour désigner cette rencontre avec le Dieu Vivant. Vous voyez immédiatement que dans cette perspective, il n'y a pas, il n'est pas question de démontrer Dieu avec des arguments rationnels comme si l'on pouvait atteindre à l'union nuptiale avec la description de la fiancée ou du fiancé, comme si l'on pouvait d'un portrait photographique ou psychologique conclure une alliance éternelle, comme si on pouvait se décider simplement sur un tableau, comme s'il ne fallait pas pour entre dans l'amour une expérience où l'on s'engage tout entier et où l'on se transforme en devenant l'autre : "Je est un autre". Il va de soi que quiconque n'a pas fait cette expérience, je veux dire : n'est pas passé du dehors au dedans, quiconque n'a pas éprouvé l'impossibilité de se subir et de subir un monde préfabriqué, quiconque n'a pas vu dans la connaissance la chance d'une nouvelle naissance, ne peut pas donner au mot Dieu un sens quelconque, sinon un sens mythique, idolâtrique et absurde !

"Que je me connaisse et que je Te connaisse", c'est bien cela : si Saint-Augustin solidarise ces deux moments qui n'en font qu'un, c'est précisément parce qu'il est absolument impossible de connaître Dieu sans atteindre à soi, et d'atteindre à soi sans rencontrer ce plus intime à nous-mêmes que le plus intime de nous-mêmes. Aussi bien est-ce impossible de témoigner de Dieu autrement qu'en vivant de Dieu : à quoi cela sert-il de convaincre quelqu'un qu'il y a un Dieu ? Nous ne sommes pas sur le terrain du "il y a", nous sommes sur un terrain existentiel où on ne connaît rien en dehors de l'engagement que l'on devient. On ne peut donc témoigner de Dieu qu'en vivant de Dieu, et en devenant pour autrui cet espace illimité où la Présence divine se respire.

Dès qu'on parle de Dieu sans Le vivre, on Le trahit ! Dès qu'on parle de Dieu sans le vivre, on en fait une idole, un mythe absurde et abject ! on en fait une limite et une menace et on devient athée ! Et le pire des athéismes, c'est justement de parler de Dieu sans vivre de Dieu. Comme si on parlait de l'amour sans aimer. Comment voulez-vous parler de l'amour sans aimer ? Qu'est-ce que vous mettrez dans l'amour si vous en parlez sans aimer ? Des concepts empruntés à des livres, des images préfabriqués... Vous n'atteindrez jamais la source. On ne témoigne de Dieu, on ne peut en témoigner qu'en En vivant, actuellement, non pas hier ou demain mais aujourd'hui et maintenant, et à l'instant même. "
(A suivre)

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir