Suite de la conférence donnée par Maurice Zundel à Neuilly en 1964.
Loin que Dieu soit le bouche-trou de nos ignorances et de nos impuissances, il est le seul chemin vers nous-même.

" ll y a un texte de Saint-Augustin qui est un des plus beaux textes de la littérature humaine, si l'on peut encore appeler cela de la littérature, il y a, je crois, un témoignage de Saint-Augustin qui est véritablement inépuisable, et qui me paraît chaque jour plus neuf et plus beau : c'est vraiment une chance incroyable que cet homme, qui d'ailleurs n'a pas toujours été égal à lui-même, qui a versé dans une théologie très contestable à certains moments, en dépit de son génie et de sa sainteté, il est tout à fait remarquable que, dans les confessions où il se borne à se raconter, et avec quelle sincérité, et avec quel génie, dans les confessions, dans les quelques lignes justement les plus décisives où il raconte sa conversion, "raconte" : le mot n'est pas suffisant, dans les quelques lignes où il nous la rend sensible dans les mots les plus simples, les plus limpides, les plus universels, les moins confessionnels, les moins limités par n'importe quelle affirmation exclusive, il y a dans ces quelques lignes, exactement l'expérience, je veux dire le témoignage d'une expérience qui nous met immédiatement sur la voie de cette création de nous-mêmes, ou de tout esprit par Lui-même.

Vous connaissez par cœur ces lignes, je vous les répète parce qu'elles sont tellement belles et tellement simples : "Trop tard", ou tard, (car on peut donner à ce mot "sero" tard aussi le sens de trop tard), trop tard dans le sens de l'amour : pourquoi, n'était-ce pas plus tôt ! "Tard ou trop tard je t'ai aimée, Beauté si ancienne et si nouvelle", ou Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, "tard ou trop tard je t'ai aimée", et pourtant, et c'est là justement la ligne la plus décisive, "et pourtant tu étais dedans, et pourtant tu étais dedans ! Mais moi j'étais dehors, et c'est dehors que je te cherchais, et sans beauté je me ruais vers ces beautés qui, si elles n'étaient en Toi, ne seraient pas. Tu étais avec moi, mais c'est moi qui n'étais pas avec toi".

Il est impossible de dire les choses avec plus de simplicité, plus de profondeur, et il suffit de vivre ces lignes, de les laisser retentir en soi, pour percevoir ce mouvement étonnant et magnifique où un être passe du dehors au dedans : " tard je T'ai aimée, Beauté si antique et si nouvelle, tard je T'ai aimée ! et pourtant Tu étais dedans mais c'est moi qui était dehors ! Et sans beauté je me ruais vers ces beautés qui, si elles n'étaient pas en Toi, ne seraient pas, Tu étais avec moi, c'est moi qui n'étais pas avec Toi" !

Ici justement ce problème que nous nous posions il y a un instant, ce problème du passage de quelque chose à quelqu'un, ce problème du passage de quelque chose à quelqu'un, ce problème de se récupérer sur tout le préfabriqué, reçoit sa solution dans un éclairage qui va jusqu'au fond de nous-mêmes, je veux dire un éclairage qui atteint jusqu'aux racines de nous-mêmes, ou, ce qui revient au même, jusqu'aux racines du problème que nous sommes à nous-mêmes. En effet dans cette image "passer du dehors au dedans", "Tu étais dedans, c'est moi qui était dehors", nous prenons conscience que c'est bien cela : nous étions dehors, cela veut dire nous étions aliénés à nous-mêmes, nous étions répandus parmi les éléments du monde, nous étions esclaves de nos glandes, de nos nerfs, de nos humeurs, c'est-à-dire esclaves de tous ces courants d'Univers que nous subissons sans en être les maîtres, nous étions parfaitement décentrés par rapport à nous-mêmes, notre centre n'était pas en nous, nous étions manœuvrés, je me place dans l'hypothèse d'Augustin, je me place dans l'éclairage même de son témoignage, nous étions aliénés à nous-mêmes, notre centre n'était pas en nous, nous dépendions de tous les courants d'univers qui pouvaient nous traverser : c'étaient nos nerfs, nos glandes, nos humeurs, enfin tout ce qui nous rattache au cosmos.

C'est tout cela qui disposait de nous mêmes, nous étions le théâtre de toutes ces forces obscures et aveugles qui s'entrecroisaient en nous, nous n'en étions pas le maître, nous n'en étions ni la source ni l'origine, nous étions "chose", et voici que se produit cet événement extraordinaire : tout d'un coup cette rencontre, cette rencontre au dedans de nous-mêmes avec Quelqu'un : il y avait là Quelqu'un qui nous attendait ! qui était toujours déjà là et nous le savions pas ! et nous ne le savions pas précisément parce que nous-mêmes nous étions extérieurs à nous-mêmes, nous n'avions jamais eu accès à nous-mêmes, nous ne connaissions pas notre âme, nous ne connaissions pas notre propre intimité, et quand nous disions "Je" et "Moi", c'était sur un Moi préfabriqué.

Et voilà justement le drame des drames, c'est que, introduits dans une société qui dispose d'un langage dès que nous avons pris conscience de nous-mêmes, dès que nous nous sommes éveillés à nous-mêmes, pour constater d'ailleurs que nous étions déjà là, que c'était fait, et irrévocablement fait ! Nous avons dit aussitôt "Je" et "Moi", nous avons recouru aussitôt à un langage personnel alors qu'il n'y avait encore personne, car nous n'avions absolument rien fait de personnel, nous n'avions absolument rien créé dont nous fussions l'origine, qui nous eût permis de dire "Je" et "Moi". Donc ce Je et Moi lui-même, emprunté à un langage préfabriqué, s'appliquait à un être préfabriqué c'est-à-dire, à cette histoire infantile, combiné avec notre hérédité, à ce conglomérat, à ce résultat, à ce tout-fait de nouveau, c'est à cet être tout fait, et sans nous, et sans avoir aucunement été choisi, que nous appliquions ces pronoms personnels "Je" et "Moi". Et nous avons continué de le faire, car, quand nous disons "Je" et "Moi", la plupart du temps ce "Je" et "Moi" recouvre ce fond infantile, recouvre cette histoire et cet univers préfabriqué.

Alors Augustin, tout comme nous, avait dit "Je" et "Moi" bien avant de se convertir à l'âge de trente-trois ans, il avait dit "Je" et "Moi" comme nous, il avait cru être soi, il s'était prévalu de lui-même, il avait donné dans toutes les vanités dont nous sommes nous-mêmes les esclaves, il avait suivi les impulsions de sa sensualité, et dans tout cela il voyait des manifestations sans doute, et de sa puissance, et de son génie, en tout cas il se racontait, comme chacun de nous le fait, une histoire enjolivée, une histoire honorable, une histoire en tout cas justifiée par de bonnes raisons, une histoire où il se reconnaissait lui-même. Et voilà que tout d'un coup ce vieux moi illusoire, ce moi préfabriqué lui-même, ce moi résultat, ce moi animal, ce moi impulsif, ce moi qui est notre véritable prison éclate, la prison s'ouvre et Augustin constate que jusqu'ici il avait été étranger à lui-même. Et maintenant enfin il accède à lui-même ; maintenant enfin il entre dans sa propre intimité ; maintenant enfin il se sent quelqu'un, une source et une origine, mais il n'est pas seul.

Il n'est pas seul car justement il devient quelqu'un face à un Autre qui est dedans, face à un Autre qui l'attendait, face à un Autre qui fait jaillir toute cette vie nouvelle comme un pur élan de générosité. Car justement c'est sous ce mode d'un échange d'émerveillement, d'un échange d'amour, d'un échange nuptial, on peut déjà dire que Augustin perçoit à la fois et lui-même et l'Autre, l'Autre dont il dira qu'il est plus intime à moi-même que le plus intime de moi-même. On comprend d'ailleurs que dans les Soliloques, il puisse dire : noverim me, noverim Te ! Que je me connaisse ! Et que je Te connaisse ! Parce que précisément me connaître et connaître cet Autre en moi qui est plus intime à moi-même que le plus intime de soi-même, c'est un seul et même moment. C'est en cela que ce texte, que ce témoignage d'Augustin apparaît véritablement inépuisable, c'est en cela qu'il est un des sommets les plus merveilleux de la sagesse et de la grandeur humaine, c'est précisément la découverte de soi et la découverte de l'Autre en moi qui est plus intime à moi-même que moi-même ; elle est absolument simultanée. C'est le même moment, c'est le même éclair, c'est le même amour, c'est la même découverte, c'est la même origine, c'est la même création, c'est la même naissance : moi en Dieu et Dieu en moi, nous disons Dieu, c'est une convention bien entendu, il s'agit de s'entendre sur ce mot : si Dieu peut être dit de ce personnage mythique qui est le bouche-trou de toutes nos ignorances et de toutes nos impuissances, et qui est évidemment une idole et un faux dieu, il ne nous est pas expédient de désigner du même mot cette présence libératrice au dedans de nous-mêmes à partir de laquelle, ou en la Rencontre de laquelle, notre vie jaillit, mais du dedans, comme une Source infinie. Mais enfin le langage est tel que c'est sous le nom de Dieu que l'on désigne l'Absolu, de quelque manière qu'on le conçoive, nous reprendrons donc le mot de Dieu, mais en le circonscrivant justement, ou plutôt en l'inscrivant dans cette expérience libératrice.

Loin que Dieu soit le bouche-trou de nos ignorances et de nos impuissances, Dieu est le "seul chemin vers nous-mêmes, le seul chemin vers cette création où notre être jaillit vraiment de nous-mêmes comme, si vous le voulez, la qualité d'époux ou d'épouse jaillit d'un consentement réciproque ; toute la vie conjugale repose sur ce oui réciproque qui doit être constamment renouvelé pour que le mariage demeure une réalité créatrice et éternelle.

Et bien ici, il en est de même à plus forte raison : nous sommes au cœur d'une création qui suppose, qui se révèle, que ne jaillit, qui ne demeure une réalité que dans la réciprocité de la générosité, dans la réciprocité de l'amour. C'est un monde qui tient tout entier à cette reconnaissance et à cette offrande de soi. Dès que nous ne sommes plus une présence à cette Présence, dès que nous ne sommes plus en consentement à cette générosité, dès que notre attention reflue, dès que nous retombons dans le monde extérieur, je veux dire : dès que nous devenons extérieurs à nous-mêmes, dès que nous nous décentrons, dès que nous nous livrons de nouveau au jeu de nos glandes, de nos nerfs et de nos humeurs, dès que nous sommes manœuvrés par les forces cosmiques, nous cessons à la fois d'être nous-mêmes et d'être en contact avec ce plus intime à nous-mêmes que le plus intime de nous-mêmes.

Il s'agit vraiment d'un monde qui n'existe que par nous, qui ne peut exister sans nous, qui est toujours à ressaisir, toujours à recréer, parce que dès qu'on cesse d'être centré sur l'Unique, dès qu'on cesse d'être en dialogue avec lui, dès qu'on quitte cet échange nuptial, on retombe infailliblement, inévitablement, dans le moi préfabriqué, dans Je moi infantile, dans le moi possessif, dans le moi prisant, enfin dans le moi qui est exactement un moi chose, le contraire d'un moi personnel, le contraire d'un moi libéré, le contraire d'un moi créateur, d'un moi origine, d'un moi personne.

Le seul Dieu concevable, le seul Dieu qui soit au cœur d'une expérience décisive, est évidemment Celui-là et il n'y en a pas d'autre, j'entends : il n'y en a pas d'autre pour nous, et d'ailleurs aucun autre ne peut avoir le moindre intérêt pour nous, il s'agit donc aucunement d'une dépendance, aucunement d'une limite, et encore beaucoup moins d'une menace, il s'agit uniquement d'une expérience libératrice, d'une expérience originelle, d'une expérience créatrice, créatrice de nous et de tout, c'est ce que je cherche à montrer justement dans le dialogue avec la Vérité.

C'est que la connaissance est une naissance c'est que la connaissance est une genèse, c'est que le sens de la connaissance, ce n'est pas d'avoir prise sur un monde dont nous pouvons utiliser les énergies, ce qui n'est pas négligeable bien entendu, mais ceci n'est que le côté instrumental de la connaissance, le sens profond de la connaissance, c'est justement de ne pas subir l'Univers, c'est de n'être pas confronté avec l'Univers comme avec une chose, c'est d'immatérialiser à la fois l'Univers, et nous-mêmes, je veux dire : de le déprendre, et nous-mêmes ! de toute limite pour que nous soyons devant l'Univers comme devant une Réalité avec laquelle nous pouvons dialoguer, que nous pouvons contempler, que nous pouvons aimer, dont nous pouvons faire une offrande, une offrande justement à cette Présence qui s'atteste en nous comme pure générosité puisque nous ne pouvons L'atteindre, et nous ne L'atteignons effectivement, qu'en devenant nous-mêmes pure offrande, qu'en passant de ce moi possessif au moi oblatif qui comme le disait Rimbaud avec un admirable pressentiment " JE est un Autre ", JE est un Autre. "
(A suivre)

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