" ...Il devient paradoxalement difficile de défendre la science devant la montée des doutes, des refus irrationnels ou des obscurantismes avérés que l'on évoquait dans les chapitres qui précèdent. La raison est effectivement assiégée de tous côtés.

Mais, dans le même temps, un mouvement rigoureusement contraire s'amplifie lui aussi : le retour d'un scientisme qu'on imaginait disparu depuis un siècle; la résurrection de discours savants à prétention "totalisante" qui, à nouveau, emplissent l'air du temps. Pour ceux qui tiennent cette position, la rationalité scientifique demeure le principe fondateur de la modernité. Or, la dite rationalité, ajoutent-ils, s'assigne pour tâche de déchiffrer et d'expliquer la totalité du réel. Du côté de ce dernier, il reste sans doute de l'inconnu - et même beaucoup -, mais rien qui soit par principe inconnaissable, ni en physique, ni en biologie, ni en astronomie, ni en aucun autre domaine. Les avancées de la science expérimentale, quoi qu'on pense, invalideront l'un après l'autre les autres modes d'appréhension du réel. La science repoussera toujours plus loin les frontières du connu, et il n'est pas impossible qu'elles les atteignent un jour pour de bon. C'est affaire de patience, de travail, de moyens et d'ambition.

On reconnaît-là une certaine orthodoxie rationaliste dont le sociologue Jules Monnerot disait jadis qu'elle consiste en " un système d'idées qui rejette tout ce qui lui est étranger ". Les tenants de cette conception impériale de la science demeurent convaincus, comme l'étaient leurs prédécesseurs du XIXe siècle, que les croyances humaines et à plus forte raison les religions ne sont que les bouche-trous provisoires de notre ignorance. Ils considèrent que le savoir, en investissant sans cesse de nouveaux territoires, fait reculer le croire à mesure. Entre la croyance et le savoir, existe donc à leurs yeux une dissymétrie fondamentale: la croyance est forcément seconde, elle est par définition résiduelle. On croit parce qu'on ne sait pas encore. Les religions appellent " mystère ", disent-ils, ce que la raison n'a pas encore été capable de comprendre. La vocation du savoir, fondé sur le doute actif et l'expérience, est d'éliminer progressivement le croire, en dissipant les supposées énigmes dont il se nourrit. Les dieux, les religions et les croyances n'ont qu'à bien se tenir. Les périmètres où ils se logent seront grignotés. Les zones d'ombre dans lesquelles ils se réfugient seront tôt ou tard éclairées a giorno par les lumières de la connaissance. C'est là tout le sens, ajoutent-ils, du progrès humain.

Exprimée à voix haute ou simplement présupposée, cette conception à la fois exigeante et immodeste de la démarche scientifique est redevenue une des composantes de l'esprit du temps. " Un vieux fond indéracinable de scientisme reste présent dans les esprits, confirmé par chaque nouvelle découverte. Les objections philosophiques, les craintes devant les conséquences ne suffisent pas à supprimer complètement l'idée que la connaissance du monde progresse, et met en cause les représentations traditionnelles." La démarche science interprétée de cette façon élève à nouveau entre le savoir et le croire un mur à jamais infranchissable. L'un est exclusif de l'autre. C'est le point de vue qu'exprime par exemple avec netteté le très matérialiste physicien Jean Bricmont, professeur à l'université de Louvain en Belgique. " Ce que comprenaient bien les penseurs des Lumières, écrit-il, mais qui a été en partie oublié depuis lors, c'est que l'approche scientifique (en y incluant la connaissance ordinaire) nous donne les seules connaissances objectives auxquelles l'être humain a réellement accès. "

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