Trouvez ici deux textes. D'abord le début d'une remarquable conférence donnée par Zundel à Neuilly en 1964. Ensuite une page du récent livre de Guillebaud : " la force de conviction ". Les deux auteurs se rejoignent à 40 ans de distance sur une façon de concevoir Dieu courante sans doute chez les croyants à l'opposé de laquelle le scientisme veut s'imposer avec une nouvelle force aujourd'hui. C'est une question capitale et l'éclairage donné ici par Zundel est essentiel. La suite de la conférence de Zundel sera donnée les jours suivants.
Dieu est la clé d'un monde qui n'existe pas encore.

" Nous pouvons commencer, pour nous situer sur notre véritable terrain, par un paradoxe, en disant que Dieu est la clé d'un monde qui n'existe pas encore, Dieu est la clé d'un monde qui ne peut pas exister sans nous. Cela nous place immédiatement aux antipodes de la position qui voit en Dieu le bouche-trou de nos ignorances et de nos impuissances.

Vous connaissez l'argument qui a été si souvent invoqué par les historiens des religions, qui est sans cesse repris : "l'homme se trouve en face de forces inconnues, dans un monde dont il ignore le mystère, il est à lui-même un mystère, et parce qu'il est tout entouré d'ignorances et d'impuissances, il invoque Dieu chaque fois qu'il ne sait pas ou chaque fois qu'il ne peut pas. Et comme il y aura toujours, selon certains argumentateurs, il y aura toujours dans l'Univers des abîmes d'ignorance et d'impuissance auxquels l'homme ne cessera pas de se heurter, il y aura toujours place pour un Dieu qui justement représente toutes nos impuissances et toutes nos ignorances, et qui nous permet de nous rassurer devant toutes ces ténèbres qui sont pour nous impénétrables.

Il est évident que, si l'on voit en Dieu le bouche-trou de nos impuissances et de nos ignorances, à mesure que la science progresse, que l'homme peut davantage, et en ce siècle il peut tellement que l'on finit par penser qu'il n'y aura jamais de limites à son pouvoir, qu'il finira par dominer tout son univers, et le créer véritablement à son image, à mesure que la science progresse, que l'ignorance recule, que la puissance augmente, l'homme est tenté de faire à Dieu une place de plus en plus petite. Et en effet dans cette ligne nous sommes confrontés à une situation sans issue parce qu'il est évident que, voir en Dieu le bouche-trou de nos ignorances et de nos impuissances, c'est à la fois le diminuer et nous diminuer : Dieu apparaît simplement comme une limite qu'il faudra constamment franchir, et déplacer, jusqu'à ce que finalement nous soyons les maîtres du terrain. Ce n'est pas du tout sous cet aspect que nous pouvons situer la vie de l'esprit, la vie de l'esprit se situe ailleurs comme nous allons le voir.

Nous pouvons prendre, si vous le voulez, comme point de départ un texte qui est d'une simplicité limpide, et qui est d'ailleurs admirablement profond, c'est cette réflexion que fait Flaubert dans son journal lorsqu'il reçoit de Baudelaire une petite lettre qui lui demande d'appuyer sa candidature à l'Académie. Flaubert qui a la religion de l'art et qui a été jusqu'au bout de cette religion de l'art, qui s'est vraiment donné à l'art comme à un absolu, qui lui a tout sacrifié avec une pureté de cœur et de vie admirable puisqu'il a vraiment renoncé à tout ce qui l'empêchait d'être le serviteur de la Beauté, Flaubert est scandalisé de cette demande de Baudelaire, et il écrit dans son journal ce mot qui mérite de passer les siècles : " Pourquoi vouloir être quelque chose quand on peut être quelqu'un ? "

Voilà des mots forts simples et qu'un enfant est capable de comprendre : "Pourquoi vouloir être quelque chose quand on peut être quelqu'un ?" Ces mots "de quelque chose à quelqu'un" tracent précisément l'itinéraire humain : nous sommes d'abord quelque chose et nous sommes appelés à devenir quelqu'un. Quelque chose dans ce sens que nous sommes préfabriqués. C'est là un des aspects de la vie les plus tragiques : nous sommes préfabriqués, c'est-à-dire, qu'au moment où nous arrivons à la conscience de nous-mêmes, c'est déjà fait et c'est irrévocable.

Il y a quelque chose d'infiniment pathétique dans cette prise de conscience : j'existais, je ne le savais pas, j'entends : je ne pouvais pas m'en rendre compte d'une manière distincte, et tout d'un coup par ce pas de la réflexion, comme dirait Teilhard, par cet éveil de moi-même à moi-même, je constate que j'existe. Mais cette constatation me met devant un fait accompli : j'existe sans l'avoir voulu, j'existe sans l'avoir choisi, j'existe avec des milliards d'années derrière moi. A supposer que le monde ait déjà dix milliards d'années d'existence, et j'en parle pour le moment où nous sommes, toute cette histoire est derrière moi et toute cette histoire pèse sur moi, car je suis l'héritier de ces milliards d'années, j'en dépends, je suis d'une certaine façon le fruit de cet Univers, il m'a engendré et je tiens à lui par toutes les nécessités physiques qui me rivent à la terre : il faut que je mange, que je boive, que je dorme, que je me nourrisse, que je respire, il faut donc qu'à chaque instant j'emprunte à l'Univers des éléments qui me sont indispensables parce que d'une certaine manière je suis moi-même un morceau d'Univers.

Mais tout cela est préfabriqué et non seulement je suis préfabriqué parce que je tiens à l'Univers, que je dépends de lui, que je viens de lui, mais toute mon histoire infantile, c'est-à-dire, toutes les influence: que j'ai subies depuis que j'ai été conçu dans le sein de ma mère, toutes ces influences qui me rattachent à mes ancêtres par l'hérédité, toutes ces influences qui viennent du milieu où mes premières années se sont écoulées, toutes ces influences appartiennent à ce domaine du préfabriqué ; je n'ai pas pu discriminer ce que mon milieu me donnait, j'ai respiré dans l'atmosphère créé par mes parents, créé par les visiteurs, créé enfin par toute la société qui m'environnait, toutes ces influences ont pesé sur moi et sont inscrites en moi, et avec quelle profondeur, comme en témoigne la psychanalyse, notre petite enfance est en nous d'une manière durable et indélébile, et la plupart des hommes, l'immense majorité, ne font que développer dans leur vie d'adulte les influences qu'ils ont subies durant leur petite enfance. L'immense majorité des hommes ont un psychisme infantile, et ils ne font que réagir à cette histoire infantile qu'ils ont subie sans l'avoir voulue, sans aucune possibilité de discrimination, étant donc sous cet aspect encore, des êtres préfabriqués.

Cela va si loin que l'on se demande même à quel moment on peut échapper à ce préfabriqué et il semble que toute la vie il faille constamment se ressaisir, se récupérer sur cette existence qui nous est imposée, qui nous est tombée dessus un beau jour, celui de notre conception : dans quelle mesure pourrons-nous nous récupérer sur tout cela que nous n'avons pas choisi et que nous sommes ?

Il est donc absolument incontestable que nous sommes quelque chose, tout le problème est de savoir si nous pouvons être quelqu'un. Et d'ailleurs s'il y a un problème, c'est précisément parce qu'il y a cette possibilité du passage de quelque chose à quelqu'un, s'il n'y avait pas cette possibilité, il n'y aurait pas de problème. Le problème précisément c'est que, étant donnés à nous-mêmes, ayant à subir une existence que nous n'avons pas choisie, nous sommes appelés à créer une existence que nous tiendrons de nous-mêmes.

Aussi bien, si rien en nous n'était de nous-mêmes, si notre existence ne pouvait pas un jour jaillir de nous, nous serions purement et simplement des choses, et nous ne serions pas ici précisément à nous interroger sur le sens même de notre destin.

Mais s'il est parfaitement clair qu'un problème se pose, il faut avouer qu'il est extrêmement difficile à résoudre. Il y a quelque chose, je veux dire : il y a une situation, et Dieu sait que ce siècle nous en offre d'innombrables exemples, il y a une situation qui révèle en quelque manière les possibilités de l'homme en creux, c'est-à-dire, à rebours, et je pense au sadisme, je pense à cette cruauté effroyable dont ce siècle de barbares où nous sommes nous a donné tant d'exemples ; enfin nous sommes nés sous le signe de la guerre et nous n'en sommes pas encore sortis, il y a Partout des foyers de guerre, il y a partout des atrocités, il y a partout des illustrations, par millions et millions, des illustrations de cette barbarie ; mais justement barbarie signifie déjà quelque chose d'humain parce que c'est tellement antihumain que la barbarie nous fait prendre conscience qu'il y a là un désordre quand les loups affamés attaquent n'importe quelle proie, fut-ce une proie humaine, c'est en quelque sorte dans l'ordre, je veux dire que le loup affamé n'a pas le choix, il n'a pas de Possibilité de Prendre du recul, il ne peut pas discriminer, il n'est pas responsable, il est contenu tout entier sous le plafond de ses instincts. Quand l'homme est barbare, sauvage, cruel, quand il mutile son semblable, quand il le fait souffrir gratuitement, il se montre humain dans le sens le plus abominable, mais il se montre capable d'invention: et dans cette volonté d'humilier son prochain, d'humilier sa victime, d'humilier son captif, il y a déjà, entre eux et à rebours, une manifestation de ce que l'homme pourrait être, car il n'est pas fixé dans une norme qui peut être cruelle mais qui demeure d'une certaine manière intelligible, comme justement le montre l'exemple du loup ou de la panthère affamée : on conçoit que l'animal cherche sa proie et que, repu, il se tienne tranquille ; on conçoit beaucoup moins facilement que l'homme s'acharne à détruire son semblable, et à l'humilier et à le dégrader.

Parce que justement dans ce concept ou dans cette expérience atroce de la dégradation, il y a déjà comme la perception d'une dignité humaine que l'on s'applique à bafouer. Et c'est généralement comme cela que la plupart des hommes en effet, atteignent à la dignité humaine, c'est en la bafouant ou en étant eux-mêmes bafoués. L'esclave, l'esclave qui est dans la main de son maître, l'esclave qui souffre de son maître, l'esclave piétiné par son maître prend conscience qu'il n'est pas un instrument, qu'il n'est pas une chose, qu'il y a en lui une vocation de grandeur, qu'il est appelé à être une origine, et que justement il y a au fond de lui-même cet appel à ne pas subir son être préfabriqué, à ne pas subir l'univers, à ne pas se subir lui-même mais à créer un monde qui n'existe pas encore et qui ne peut pas exister sans lui.

C'est par-là d'ailleurs que commence à apparaître ce que l'on peut appeler le monde de l'esprit. Le monde de l'esprit, c'est justement ce monde qui ne peut exister que par nous, qui ne peut pas exister sans nous, ce monte qui tient tout de nous, à condition que nous-mêmes nous soyons passés par la nouvelle naissance, c'est-à-dire, que nous ayons surmonté cet être préfabriqué que nous sommes nécessairement et inévitablement. Car tous les êtres qui existent, sans exception, tous les êtres qui existent sont dans un certain sens préfabriqués, même le séraphin le plus parfait dans l'hypothèse d'un monde angélique, même le séraphin le plus parfait est préfabriqué et il ne sera esprit au sens où je l'entends, c'est-à-dire au sens d'une création qui tient tout de lui, que dans la mesure où il se sera récupéré sur cet être préfabriqué ; et en supposant que nous soyons dans un monde parfait, et en supposant que nous soyons nous-mêmes des êtres parfaits, rien ne serait fait encore parce que justement l'esprit ne signale, l'esprit s'atteste par cette création qui n'existe pas encore et qui ne peut jaillir que de l'invention de lui-même, de cette initiative dont nous allons maintenant refaire l'expérience à la suite de saint Augustin. "
(À suivre)

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