Dans une conférence donnée au Caire en janvier 1966, Zundel voyait l'humanité dans une situation d'une extrême gravité. Elle n'a fait sans doute qu'empirer par la suite. La cybernétique, dont on parlait beaucoup en 1966, voulait ramener l'homme à n'être qu'une machine pilotée par sa biologie, totalement incapable d'en sortir réellement « L'esprit va reculer de plus en plus. Le Dieu Créateur deviendra impensable...» Cette « science nouvelle » venait confirmer que « l'homme n'existe pas.

Ce texte, comme tous les autres, ne peut absolument pas être lu rapidement. Si la situation qu'il dénonce comme extrêmement grave, est vraiment telle, on conçoit facilement l'urgence de la dénoncer plus fortement encore aujourd'hui.

La suite de ce texte est à retrouver dans le fichier archives du mois de juillet 2005.

(Maurice Zundel) :

« On est (dans le monde aujourd'hui) devant une situation extrêmement grave et incontestable. On ira de plus en plus vers une cybernétique universelle qui confirmera justement une biologie qui exclut toute finalité et où le développement de la vie est expliqué uniquement par des événements physico-chimiques. L'esprit va reculer de plus en plus. La raison apparaîtra de plus en plus comme une machine et il deviendra absolument impossible d'affirmer une transcendance de l'esprit en se fondant sur l'expérience de la vie quotidienne. Et alors le Dieu Créateur de la tradition deviendra de plus en plus impensable puisqu'on ne lui demandera plus, s'il est encore nécessaire, que de construire à l'aveuglette un mécanisme élémentaire qui se développera de lui-même.

Tout cela, il faut que nous l'envisagions pour ne pas devenir (pour que l'Eglise ne devienne pas) un ghetto de gens qui ne veulent pas voir, qui ne veulent pas se rendre compte, qui prétendent en savoir plus que les savants, qui croient que leur solution est intangible parce qu'ils n'ont jamais regardé les autres.

Nous allons nous trouver, un de ces quatre matins, devant une espèce d'océan de slogans administrés par toutes les revues qui vulgarisent les résultats de la science. Nous allons nous trouver devant un océan d'affirmations qui remettent exactement tout en question, qui seront devenues monnaie courante, qui seront acceptées par la plupart des esprits et que les journalistes divulgueront comme le dernier mot de la science.

J'avoue que tout cela, pour moi, n'est pas une surprise parce que je me suis depuis très longtemps convaincu que l'homme n'existe pas, qu'il est tout au plus une possibilité mais que, tel quel, tel qu'il est jeté dans l'existence, il est en effet un produit de l'univers, une machine comme tant d'autres, un résultat, un quelque chose qui est subi et ne peut pas se prévaloir d'une dignité et d'une valeur particulières.

Il y a des années et des années que je parle de ce moi biologique, de ce moi animal, de ce moi possessif qui est une sécrétion glandulaire, qui est le clavier de toutes nos aspirations instinctives, c'est-à-dire cosmiques, animales, végétales ou minérales ! Et je ne suis nullement surpris que l'on envisage aujourd'hui toutes les facultés mentales comme simplement le déroulement d'un automatisme mécanique.

En effet, je viens de le dire, si le formalisme des supports, les signaux électriques ou les lettres dans une inscription ou les traits dans un alphabet morse, si les supports de l'affirmation sont ce qui intéresse les machines, si les machines travaillent sur ce formalisme, il est certain que l'homme aussi très souvent ne travaille que sur ce formalisme.

Les calculateurs de génie, les calculateurs qui peuvent en une seconde résoudre ou accomplir les additions, les multiplications, les soustractions, les divisions ou le fractionnement des nombres, qui peuvent accomplir tout cela en un éclair, sont probablement des machines particulièrement sensibles au formalisme, des machines qui arrivent à des combinaisons extrêmement rapides sans aucun raisonnement, et je pense que la vie dite intellectuelle de l'immense majorité des êtres humains est simplement un formalisme automatique.

On reste à la surface des signes, on ne pense pas ou bien, si l'on pense, ou si l'on réagit, d'une manière particulière, ce n'est pas en vertu d'une pensée mais en vertu d'une affectivité qui renâcle devant certains résultats, qui désire en obtenir d'autres, qui conteste pour des motifs instinctifs, ou qui enregistre au contraire avec bonheur, avec transport, des résultats qui concordent avec les convoitises et les instincts.

C'est d'ailleurs pourquoi j'ai essayé de montrer dans le "Dialogue avec la Vérité" qu'il fallait une présence à une Présence et qu'il ne suffisait pas de manipuler des raisonnements, de manipuler des formalismes pour aboutir à la Vérité. La Vérité est au-delà. S'il y en a une, elle ne peut se situer que dans un dialogue de personne à personne.

Donc, tout cela ne me surprend pas, tout cela confirme ce que je sens depuis très longtemps et que je ne cesse de répéter sous une forme ou sous une autre. Rien ne me paraît plus naturel que d'admettre, en effet, que l'homme ne soit qu'un donné de l'univers, qu'il ne soit, si l'on veut, qu'une machine, entravée d'ailleurs par son affectivité, c'est-à-dire par la complicité qu'elle donne ou qu'elle refuse au formalisme automatique qui s'accomplit en elle.

Et c'est de là que nous sommes ramenés à l'unique question: Y a-t-il un homme possible ? Si je dis : "Je ne suis qu'une machine, je ne suis qu'une machine ! Toutes mes activités relèvent de mécanismes sans but et sans finalité !", quand je dis: "Je suis enfermé dans mes mécanismes !", quand je dis: "Je ne pourrai jamais sortir de mes mécanismes !", quand j'impose une fin aux machines que je construis, cette fin est elle-même suggérée, elle m'est elle-même imposée par mes propres mécanismes puisque, par hypothèse, je suis une machine qui ne peut pas sortir de ses mécanismes.

Evidemment, il y a déjà là quelque chose de suspect dans ce "je ne suis que...", car dire: "Je ne suis que ! » suppose déjà une vue sur autre chose. "Je ne suis que...", "je suis enfermé dans mes mécanismes", suppose que la prison pourrait s'ouvrir.

En tous cas, il n'y a qu'une chance, qu'un seul espoir d'humanité, c'est que je puisse effectivement m'évader de mon mécanisme, que je puisse échapper à son conditionnement. Mais m'évader vers quoi et dans quoi puisque je suis dans un univers qui est tout entier un immense mécanisme ? S'il y a une chance d'échapper à ce mécanisme, s'il y a une chance d'être autre chose qu'une machine, ce ne pourra être que dans un monde qui n'existe pas encore, dans un monde que j'aurai donc à créer, dans un monde qui ne peut exister que par moi, que par la création que j'en ferai. C'est là la seule chance.

(À suivre)

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