"II y a un vertige, une folie, un envoûtement, il y a un mode de sensibilité où l'être croit avoir vraiment découvert le secret de son bonheur, et c'est là qu'on prend conscience que l'homme peut n'être qu'un objet.

L'homme peut n'être rivé à l'existence que par sa biologie, par ses glandes et ses saillies animales et le destin de l'homme apparaît toujours infiniment tragique quand il semble seulement lié à cette biologie.

On est né sans l'avoir voulu. Et on mourra sans le vouloir. On subit la vie à l'entrée et, à la sortie, on subit la mort. Quelle chose affreuse ! C'est monstrueux que l'homme puisse prévoir qu'il va mourir quand on est attaché à son existence par sa biologie, porté par des forces aveugles dans l'Univers, porté par des forces dont on ne peut aucunement disposer !

Quel désespoir cela entraîne et quelle révolte cela suscite que de devoir se dire : "Je mourrai quoi qu'il arrive, je mourrai malgré moi, la vie m'est arrachée ! Je l'ai reçue sans l'avoir demandée, je m'y suis habitué et attaché, et voilà que maintenant elle va m'être enlevée brutalement sans que je puisse m'opposer à cette puissance mauvaise acharnée à me détruire !"

Et, dans l'entre-deux, entre la naissance qu'on ne choisit pas et la mort dont on a horreur, il y a, au travail, tout cet inconscient, toute cette vie souterraine et animale qui nous pétrit et nous incline dans le sens de passions imprévisibles, et ces passions peuvent à tout moment nous emporter au-delà de ce que nous croyions être et nous engager dans des aventures absurdes et meurtrières.

C'est ce dont prend conscience la mère dans l'angoisse et le déchirement qu'elle ressent lorsque son enfant se perd, c'est ce que nous éprouvons devant des couples en train de se disloquer, devant ces amours qui s'introduisent furtivement et finiront par rompre tous les liens, par effacer le sens de toutes les responsabilités, et exposer leurs enfants à 1'écartèlement entre des parents séparés qui se disputent leur tendresse.

Nous le comprenons tous : il y a un lien animal avec la vie, un lien qui ne suffit pas, incapable qu'il est de défendre l'homme dans l'homme, un lien avec la vie biologique qui ne peut protéger l'être ni dans ses entreprises, ni dans son foyer, ni dans ses tendresses, ni dans son amour paternel ou maternel."

"Le seul moyen pour l'homme d'une vie authentiquement humaine, c'est un lien volontaire de générosité et d'amour dans la désappropriation totale de soi-même, c'est notre seul vrai lien avec l'existence.

Si la vie nous inspire une légitime révolte dans la mesure où nous la voyons tout entière sous le joug des instincts et de la biologie, c'est parce qu'une vie humaine authentique ne peut sourdre et jaillir que d'un lien humain, créé par nous à partir de cette démission de nous-mêmes, un lien qui nous jette dans les abîmes de la lumière et de 1'Amour.

Et nous savons bien que la mère qui veut reconquérir son enfant qui lui échappe, la femme, son mari qui la trahit, ou le mari, la femme qui l'a abandonné, nous savons très bien qu'ils n'ont pas d'autre ressource ni d'autre possibilité que d'apporter cet espace de générosité et d'amour, cet espace de pauvreté où, sans considération d'eux-mêmes, sans retour sur leurs propres souffrances, ils sont uniquement soucieux de la dignité de l'autre en péril. Il faut qu'ils l'investissent silencieusement de ce don qui pourra ranimer ou susciter une générosité qui crée avec la vie un nouveau lien authentiquement humain.

C'est cette générosité qui permettra peut être à l'enfant égaré de découvrir le vrai visage de sa mère, ou à la femme infidèle de rencontrer avec émerveillement l'amour aux yeux baissés de son époux.

Il y a un univers de choses où l'homme dispose des automatismes de la nature en faveur de ses besoins matériels, en comptant sur la fidélité de la nature à elle-même, c'est très bien mais ce n'est pas encore un univers humain. Et il y a un univers de personnes, où ce sont des présences qui s'unissent et s'échangent, dans la démission et dans la désappropriation qui constituent l'offrande de 1'amour -

Dans cet univers de personnes on ne peut aider les autres à échapper à leur biologie et à surmonter leur animalité, à vaincre leurs vestiges et leur envoûtement, qu'en payant de sa personne, en prenant sur soi leurs désordres, leurs manques d'amour, leurs trahisons et leurs folies. C'est dans cette lumière qu'il faut situer le sacrifice de la Croix.

(Maurice Zundel au Caire, 13 avril 1965)

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