Suite et fin de la conférence publiée depuis le 23 juin. M. Zundel a dit ces paroles en 1971.

La situation peut sembler plus dramatique encore aujourd'hui.

On ne s'approche d'un être qu'en créant un espace de lumière et d'amour pour l'accueillir.

La contestation de notre époque porte sur un dieu qui désacralise notre inviolabilité.

(Maurice Zundel) :

"Il y a finalement un seuil infranchissable, un seuil inviolable où l'intimité de l'autre ne se livre qu'à celui qui vous offre un espace virginal où cette intimité puisse se révéler sans se profaner elle-même. Rien n'est plus susceptible, rien n'a une pudeur plus farouche, que cette dignité qui constitue le centre même du mystère humain et qui ne se livre qu'à celui ou à celle qui le respecte en renonçant absolument à se l'approprier.

Vous vous rappelez le mot de Kierkegaard qui est si profond et si admirable : " La proximité absolue est dans la distance infinie. "

On ne s'approche d'un être que dans la mesure où l'on crée un espace de lumière et d'amour pour l'accueillir. Les parents sont totalement démunis devant leurs enfants, les maîtres devant leurs élèves, les époux l'un devant l'autre, les amis devant les amis, les hommes sont totalement démunis les uns à l'égard des autres lorsqu'il s'agit de cette zone inviolable qui est le sanctuaire accessible seulement au respect et à 1'amour. Et il est évident que, dans la mesure où l'homme se sent menacé dans cette inviolabilité, il réagit comme le petit garçon (Henri le Vert) vis-à-vis de sa mère. Il dit " non " et ce "non" pourra se multiplier à l'infini et nourrir d'innombrables contestations.

Sur le terrain proprement chrétien, sur le terrain ecclésial en particulier, on doit se demander si la contestation ne porte pas précisément, contre un dieu qui apparaît comme une autorité, qui viole notre intimité, qui viole notre autonomie, qui désacralise précisément ce qui nous fait homme, c'est-à-dire notre inviolabilité.

Vous vous rappelez ce cri de Job, ce cri étrange et bouleversant, ce cri de Job disant à Dieu : "Cesseras-tu enfin de me regarder ? ".... " Cesseras-tu enfin de me regarder ?" Il y a dans ce cri, je pense, une contestation déchirante, car Job se trouve, précisément, en face d'un dieu qui l'a jeté dans une situation inextricable, qui le pressure dans l'étau d'épreuves qu'il est sûr de ne pas avoir mérité puisqu'il a toujours pratiqué la justice selon la loi, et il est coincé entre le sentiment de son innocence dont il ne veut pas démordre et cette puissance qui l'accable et à laquelle il n'arrive pas à se soustraire.

Je pense qu'un des malaises les plus profonds aujourd'hui, c'est que, devant cet homme que nous sommes et qui ne sait plus ce qu'il est, il ne l'a probablement jamais su d'ailleurs, devant cet homme qui ne sait pas ce qu'il est, ni ce qu'il peut ou doit faire de lui-même, devant cet homme qu'on prive de toute espèce de direction et dont on dévalorise l'existence en lui affirmant sans cesse qu'elle n'a aucun sens, devant cet homme qu'on livre constamment aux convoitises charnelles en faisant systématiquement appel à ses viscères, devant cet homme dans cette situation tragique, on ne peut que se demander où est l'homme, et constater qu'il est inexistant, mais pourtant avide d'exister.

De quel Dieu parlons-nous ? Est-ce que Dieu, tel qu'il est présenté traditionnellement, n'est pas Lui-même une menace, et peut-être la menace la plus grave, contre notre autonomie, contre notre inviolabilité, contre cette vocation de créateur qui semble, à certains moments, devoir être la nôtre. C'est pourquoi je demande sans cesse : « De quel Dieu parlons-nous et à quel homme ? »

En même temps qu'on dévalorise l'homme, on l'exalte ! En même temps qu'on le réduit à être un produit du hasard, ou à ses instincts les plus débridés; on prétend qu'il est mûr, qu'il est majeur, qu'il est apte à prendre toutes les responsabilités, qu'il n'a rien à apprendre de personne, que les élèves sont mûrs pour enseigner, que les professeurs doivent constamment les consulter pour être au niveau de leurs exigences ... Alors, au milieu de ce débat inextricable, quelle figure fait donc Dieu ? Ce Dieu qui n'est plus retenu par un certain nombre de croyants que comme le dernier facteur d'un ordre possible ?

Qui est Dieu ? Qu'est-ce qu'il vient faire dans la vie ? Est-ce que Son domaine n'a pas beaucoup reculé ? Si un savant comme Monod peut ne pas sentir un seul instant le besoin d'une explication personnelle de la naissance de l'univers, si le hasard lui paraît un facteur suffisant, si Dieu n'intervient pas dans sa création, si on ne le voit nulle part, quel domaine Lui reste-t-il ?.... Lui reste-t-il seulement le domaine d'une tradition qui ne veut pas mourir ? Le domaine d'un certain parti qui veut maintenir son influence ? Dieu est-il simplement une habitude d'une certaine classe en étant le symbole des valeurs de cette classe ?

La réponse est difficile à donner parce que la religion a toujours été jusqu'à nos jours, et demeure, pour une très grande part, un phénomène collectif. "

(Maurice Zundel ; 1971)

(À suivre)

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