Cénacle de Paris - 1972 (Livre « Le problème que nous sommes » pages 230 ss.)

Toute la vie de l'esprit est suspendue à cette révélation de la Trinité.

(Maurice Zundel) :

« La Trinité nous est révélée dans l'expérience unique et incomparable de Jésus-Christ. Il en est le héraut, Il en vit, Il est enraciné en elle, et c'est pourquoi Il en témoigne d'une manière si profonde et vitale, et Il peut l'inscrire dans notre histoire comme un événement unique qui va déterminer une ère nouvelle. Et, si toute l'histoire se divise en avant et après Jésus-Christ, c'est précisément en raison de cette révélation de Dieu comme Trinité, car toute la vie de l'esprit est suspendue à cette révélation.

La vie de l'esprit en effet est une vie intérieure infiniment précieuse, une vie universelle, une vie qui se concentre en un centre indivisible et intemporel, où éclate une lumière infinie qui atteint tous les êtres jusqu'à la racine d'eux-mêmes dans une désappropriation totale, dans une pauvreté, dans un dépouillement infinis, et c'est cela l'immense clarté de la Trinité : tout à coup la vie de l'esprit apparaît comme une virginité, une désappropriation, une pure transparence, comme un élan vers l'Autre où l'on se pose en se déposant, où l'on s'affirme dans une démission totale, où l'on est soi dans un pur regard vers l'Autre, où, en un mot, on ne subit plus son être, parce qu'on l'assimile et saisit en le donnant. C'est quelque chose d'absolument prodigieux parce que ça éclaire tout d'un coup le problème que nous sommes. En dehors de ce rayonnement trinitaire, nous sommes constamment tentés de nous crisper sur nous- mêmes, de défendre notre inviolabilité comme notre propriété et d'exclure tout ce qui n'en est pas l'affirmation inconditionnelle, voilà que tout d'un coup nous sommes appelés à comprendre et invités à considérer que cette inviolabilité signifie ce pouvoir merveilleux et inaliénable de nous donner, de faire de tout notre être une offrande, de n'être pas condamnés à subir notre existence mais de pouvoir nous en dépouiller en la communiquant.

Notre inviolabilité peut donc être affirmée, et elle doit l'être, dans le respect d'une existence qui est toute chargée de la présence divine, mais qui ne peut affirmer cette présence, et en porter le rayonnement, et en saisir la lumière, et en vivre l'amour, que dans le mouvement de dépouillement qui est le centre et le sens de la vie divine.

Dieu est Dieu parce qu'Il ne peut rien posséder, parce qu'Il ne peut pas se regarder d'un regard de complaisance puisque, en Lui, ce regard sur soi est un regard vers l'Autre, en Lui le regard sur soi est un regard vers l'Autre : le Père n'est que ce regard vers le Fils, qui n'est que ce regard vers le Père, dans l'aspiration totale de l'Esprit-Saint vers l'Un et l'Autre.

C'est quelque chose de colossal de voir que ce mystère qui a été considéré longtemps comme un rébus métaphysique, et où l'on a buriné des concepts avec une intelligence tout fait subtile et valable, est la seule manière d'aborder le problème que nous sommes, d'en prendre conscience et de le résoudre : il est infiniment émouvant de voir qu'il n'y a rien qui nous éclaire davantage.

Alors toutes les objections tombent ! Dieu n'est plus un obstacle à notre inviolabilité, Il la révèle, Il la fonde, Il la constitue, Il la parfait, Il la garantit, IL en est la respiration, la lumière et la joie. Toute notre vie va désormais consister à nous désapproprier de nous-mêmes comme la Sienne consiste en cette désappropriation, toute notre vie va consister à faire ce vide immense où plutôt à créer cet espace illimité où la vie infinie qui est Dieu puisse se répandre et communiquer.

Il est donc certain qu'un monothéisme trinitaire est tout autre chose qu'un monothéisme unitaire où la vie divine s'enfonce dans une solitude incompréhensible et adhère à soi-même en nous écrasant : le Dieu trinitaire est un Dieu Charité, un Dieu Amour, un Dieu qui n'est Dieu que parce qu'Il ne possède rien et donne tout.

Il y a une lumière inépuisable dans cette rencontre avec la Trinité divine, j'entends une lumière qui nous concerne immédiatement puisqu'elle seule finalement nous permet de poser ce problème que nous sommes. Toutes les philosophies y échouent et aucune ne l'a fait, je veux dire qu'aucune n'a posé ce problème de manière à rencontrer toutes ses données et à rendre raison de cette inviolabilité qui paraît contradictoire avec toutes les dépendances qui nous inscrivent dans l'Univers qui nous porte, et cette lumière qui jaillit dans notre rencontre avec la Trinité divine jette un jour incomparable sur toute la Création. »

(On peut retrouver ces paroles données au Cénacle de Paris en 1972

dans « Le problème que nous sommes » aux pages 230 et suivantes.)

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir